Monde

La radicalisation nigériane

Pierre Malet, mis à jour le 10.03.2010 à 12 h 52

Les massacres inter-religieux se multiplient et se durcissent.

Plus de 500 villageois chrétiens ont été exécutés au Nigeria dans la nuit du 7 au 8 mars. Des musulmans ont tiré des coups de feu en l'air avant d'exécuter à la machette des femmes et des enfants qui sortaient affolés de leurs habitations. Certains des habitants du village de Doga Nahawa, près de Jos ont même été brûlés vifs. Le bilan n'est que provisoire. Au final, il sera sans doute beaucoup plus lourd. Les autorités nigérianes ont toujours tendance à minimiser l'ampleur des massacres de peur d'encourager des actes de vengeance et d'alimenter ainsi une vague de pogroms.

Ces massacres sont d'autant plus inquiétants qu'ils interviennent un Etat de la Fédération nigériane (The Plateau State) considéré jusqu'à la fin des années 90 comme le havre de paix du pays. LA région où les nordistes musulmans et les chrétiens sudistes vivaient en bonne intelligence. La ville de Jos était également la capitale des élites nigérianes. Réputée pour la douceur de son climat et le caractère pacifique de ses habitants, c'était le lieu où la haute bourgeoisie aimait passer ses week-ends et scolariser ses enfants. A l'entrée de la ville de Jos qui a longtemps développé une industrie touristique florissante, un grand panneau présentait cette cité comme la «capitale de la paix et de la tolérance».

Dix ans plus tard, il ne viendrait plus l'idée de faire pareil commentaire. Au cours des dernières années, les affrontements entre chrétiens et musulmans ont fait des milliers de morts dans cette ville. Les plus violents ont eu lieu un certain 11 septembre 2001. Un 11 septembre méconnu dans le reste du monde. Même s'il a fait des centaines de victimes. Voire beaucoup plus.

Depuis lors, chrétiens et musulmans ne se mélangent pratiquement plus. En tout cas, ils n'habitent plus dans les mêmes quartiers. En périodes de conflits les minorités religieuses et ethniques savent qu'elles seront massacrées si elles ne regagnent pas au plus vite les quartiers où elles sont majoritaires.

Tout a commencé lorsque des gouverneurs musulmans ont instauré la charia - loi islamique - dans les Etats du Nord Nigeria au début des années 2000. Les minorités chrétiennes ont bien souvent été chassées du nord du Nigeria. Parfois même massacrées.

Elles sont venues se réfugier à Jos (dans le centre du pays) où elles ont cherché à se venger des musulmans. En s'attaquant à ceux qu'elles rencontraient en ville. Jos est une ville où les chrétiens ont longtemps dominé la vie politique et économique. Il y a quelques années encore, ils étaient largement majoritaires.

En janvier 2010, c'étaient des chrétiens qui avaient massacré des musulmans. Chaque vague de massacres conduit à une réaction tout aussi violente de l'autre communauté. Sans que l'Etat central paraisse en mesure d'apaiser les esprits. Les militaires sont eux-mêmes de parti pris. Les soldats chrétiens soutiennent les membres de leur confession. Et les musulmans font de même. Comme le nombre de chrétiens est à peu près équivalent à celui des musulmans, aucune force ne semble en mesure de l'emporter durablement dans ce pays de 150 millions d'habitants.

Une association de chrétiens de Jos vient de déclarer: «Nous sommes fatigués de ce génocide contre nos frères chrétiens. Nous n'avons plus confiance dans les forces armées chargées de la sécurité de l'Etat du Plateau, en raison de leur attitude partiale envers les chrétiens». Les derniers massacres auraient duré plus de trois heures avant que l'armée n'intervienne. Si même cette ville se transforme en pandémonium, il est difficile d'imaginer un avenir radieux pour le Nigeria.

La population nigériane compte d'autant moins sur l'Etat pour rétablir l'ordre qu'elle ne sait même pas qui dirige le pays. Le président Yar Adua (au pouvoir depuis 2007) serait entre la vie et la mort depuis près de trois mois. Certains se demandent même s'il est encore en vie. Le vice-président, Jonathan Goodluck, qui porte bien mal son nom, est dépourvu de légitimité. Politicien falot, Goodluck a été désigné pour occuper ce poste parce qu'il ne faisait d'ombre à personne. Il paraît bien incapable de rétablir l'ordre à Jos. Et ailleurs au Nigeria.

Selon le magazine américain The Atlantic, ce qui se joue au centre du Nigeria n'a rien d'un classique affrontement ethnico-religieux et de conflit sur la terre et les ressources: il s'agirait de l'épicentre d'une nouvelle guerre de religion entre chrétiens et musulmans. Difficile à dire. Mais quoi qu'il en soit, les esprits s'échauffent. Sous l'influence des églises protestantes, les chrétiens se radicalisent. Ainsi que les musulmans de plus en plus tentés par la violence. L'auteur de la dernière tentative d'attentat revendiquée par Al Qaïda sur un vol à destination des Etats-unis était nigérian. Ce candidat au djihad et à l'attentat suicide était le fils d'un haut dignitaire nigérian. Une première en Afrique noire.

Un peu partout au Nigeria, les divisions s'accentuent. A Jos comme ailleurs. Chrétiens et musulmans n'habitent plus dans les mêmes quartiers. A moins d'appartenir à certaines élites urbanisées qui font des affaires ensemble. Il semble loin le temps où des présidents changeaient de religion. Et où certaines familles abritaient les confessions les plus diverses. Un frère musulman. Une sœur chrétienne. Ainsi l'ex-président Olusegun Obasanjo (au pouvoir jusqu'en 2007) avait été musulman avant de devenir chrétien. Sans que cela ne choque grand monde.

Loin des caméras, une guerre sans merci ne fait sans doute que commencer. Le panneau Jos «capitale de la paix» ne sera bientôt qu'un lointain souvenir. Une histoire que l'on racontera aux enfants pour les inciter à garder un semblant d'espoir.

Pierre Malet

Image de une: fosse commune dans le village de Dogo Nahawa, le 8 mars 2010. REUTERS/Akintunde Akinleye

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