Boire & manger / Société

L'humanité pourrait-elle (re)devenir cannibale?

Temps de lecture : 5 min

Le scientifique suédois Magnus Söderlund a récemment provoqué une controverse en questionnant les freins symboliques, économiques et sanitaires entourant le cannibalisme.

L'être humain est peut-être voué à violer l'un des tabous les plus ancrés en Occident pour survivre. | Chaozzy Lin via Unsplash
L'être humain est peut-être voué à violer l'un des tabous les plus ancrés en Occident pour survivre. | Chaozzy Lin via Unsplash

Depuis le XIXe siècle, les médias se font régulièrement le relais d'événements liés au cannibalisme: côté faits divers, évoquons ce cas de violence collective en Dordogne ou le cannibalisme de survie dans la cordillère des Andes, artistes et pros de la provocation de tout poil n'étant pas en reste sur le sujet.

En septembre 2019, un professeur suédois, Magnus Söderlund, a heurté l'opinion publique en proposant d'institutionnaliser le cannibalisme en Occident pour lutter contre le réchauffement climatique.

Nouvelles expressions

Le cannibalisme représente «l'action de se nourrir d'un être d'une même espèce, qui devient de l'anthropophagie quand le terme est appliqué à l'espèce humaine». Il existerait quatre grands types de cannibalisme: le cannibalisme nutritionnel (ou gastronomique), le cannibalisme curatif (ou thérapeutique), le cannibalisme des morts (maintenir un contact avec les défunts) et le cannibalisme sacrificiel (religieux, guerrier).

Ces typologies s'organisent autour de règles spécifiques: la proximité entre la personne qui mange et celle qui est mangée (endo et exo-cannibalisme, est-ce que l'on mange les morts de sa communauté ou est-ce que l'on mange les étrangers?), leur position sociale (chef, ennemi, ascendant, descendant) et la finalité de la pratique (fonctionnelle, culturelle, symbolique).

Ces règles culturelles permettent d'organiser les pratiques cannibales selon une échelle de proximité, allant de celles les plus intégrées dans une société à celles en apparence les plus éloignées.

L'anthropophagie en tant que telle a disparu, pour laisser place à des expressions métaphoriques et thérapeutiques de cannibalisme.


Proposition de visualisation qui synthétise les différentes typologies de cannibalisme identifiées par la recherche en sciences sociales. | Fanny Parise

Notre société occidentale s'est construite par la mise à distance entre production et consommation de viande, ce qui amène l'individu à renoncer à la dimension symbolique qui encadrait sa consommation au profit d'une dimension utilitariste et purement fonctionnelle de l'animal. Quel est l'avenir d'une société carnivore, quel genre d'humanité émerge des sociétés qui cautionnent de telles pratiques?

Selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, «nous sommes tous des cannibales». En ce sens, Mondher Kilani relève que la mise au jour de certaines pratiques des abattoirs industriels participe à réduire la distance entre le barbare et le civilisé.

Renouant avec un passé qu'il a pourtant voulu oublier (les Romains buvaient fréquemment du sang, la chair de condamnés était un plat prisé en Chine médiévale), l'individu octroie un nouveau statut au cannibalisme, comme l'explique le journaliste Marc De Boni: «La nouvelle tendance est à positiver l'idée de dévorer, voire de se laisser dévorer par l'autre, afin d'accroître sa puissance, pour transgresser, pour se dépasser ou tout simplement pour s'en sortir.»

La fiction rend compte de ce phénomène en proposant un nouveau statut social au cannibale (Santa Clarita Diet, Twilight).

Futurs possibles

Claude Lévi-Strauss considère comme cannibale toute pratique d'insertion volontaire de parties de corps (humain ou animal) dans un autre corps (humain ou animal). Il compare deux phénomènes qu'il assimile à la pratique cannibale: l'apparition d'une maladie dégénérative au sein du peuple Kuru (Nouvelle-Guinée) et la maladie de Creutzfeldt-Jakob, qui représentent des cas de transplantation d'organes qu'il qualifie de cannibalisme thérapeutique.

La crise de la vache folle a révélé la dimension économique du cannibalisme (réduction des coûts de l'alimentation bovine grâce aux farines animales). À l'inverse, pour l'anthropophagie, le chercheur Oscar Calavia Sáez propose une explication à sa non-institutionnalisation: les circonstances rendant possible la consommation de chair humaine, généralement cérémonielles, sont très coûteuses et ne permettraient pas de nourrir au quotidien toute une communauté.

Magnus Söderlund –ou Jonathan Swift avant lui– propose d'institutionnaliser le cannibalisme de survie en consommation ordinaire: ils veulent le rendre économiquement et écologiquement viable. Les freins symboliques, économiques et sanitaires entourant la question de sa généralisation dans notre société questionnent: sont-ils contournables? Sous quelles conditions un néo-cannibalisme peut-il être envisageable?

C'est la question à laquelle nous avons tenté de répondre dès 2018, dans le cadre d'un projet de recherche sur l'alimentation du futur, réalisé avec l'ESAA de la Martinière Diderot.

Nous avons construit un scénario extrême, à travers une méthodologie de design fiction: explorer différemment notre réalité à travers des futurs possibles, probables et/ou disruptifs, par l'intermédiaire du prototypage de scénarios immersifs visant à susciter le débat, tout en réinterrogeant les pratiques et les représentations actuelles.


Visuel réalisé dans le cadre du «design fiction sur l'alimentation du futur». Il présente les trois étapes imaginées pour le nouveau rituel funéraire: extraction des protéines du corps du défunt, consommation des protéines par la communauté, inhumation du corps dans le potager des âmes. | Fanny Parise

La restitution de ce projet prenait la forme d'un nouveau rituel funéraire où le public était convié à l'enterrement (fictif) d'un membre de leur communauté et où le corps du défunt était immergé dans l'eau.


Photographie représentant le corps du défunt, auprès duquel les individus devaient se recueillir pendant l'enterrement fictif. La mise en scène visait à brouiller les frontières entre le vrai et le faux afin que l'enterrement soit le plus vraisemblable possible. | Fanny Parise

Ce scénario immersif, qui proposait le cannibalisme comme option culturelle, interroge les futurs possibles de l'évolution de la consommation de protéines par les individus (en particulier animales), dans un contexte de volonté de réduction de l'empreinte carbone générée par leur production (élevage intensif, déchets agroalimentaires).

Le projet «L'eau-delà» questionne également la sensibilité croissante des peuples occidentaux à la cause animale, qui peut se traduit par la montée du flexitarisme.

Le choix de prototyper un rite funéraire n'est pas anodin et s'inscrit dans un ensemble d'innovations de ce secteur, qu'a pu identifier la designer Hélène Revat-Dontenwill: devenir un arbre après la mort, combinaison funéraire à base de champignons accélérant la décomposition du corps, cercueil en carton, technique de l'aquamation ou encore transformation du corps humain en compost.

Brouillage des frontières

D'autres acteurs, comme le collectif Imprudence, mobilisent le design fiction comme moyen de réflexion sur les futurs de la consommation, en proposant un nouveau rapport au cannibalisme. Le projet Witchelium propose par exemple la culture de champignons comestibles grâce à ses propres cheveux, et le projet DNA Beauty s'intéresse au futur de la beauté par l'intermédiaire d'une médecine esthétique rendant possible l'ingestion d'ADN d'autres individus.

Ces exemples participent à brouiller les frontières entre cannibalisme métaphorique et anthropophagie, entre cannibalisme de survie et cannibalisme institutionnalisé.

Si l'on tente de s'extraire de la dimension morale du cannibalisme –«Est-ce éthique de se nourrir de chair humaine?»–, d'autres questions restent en suspens, comme nous l'avons vu: est-ce économiquement viable? Est-ce sans danger d'un point de vue sanitaire? Quelles sont les conditions d'accessibilité de ce type de viande dans nos sociétés hypermodernes? Dans quels types de rituels doivent s'intégrer ces pratiques?

Ces questions se positionnent dans un contexte spécifique où la filière de la viande est en pleine révolution, la viande cultivée suscite de nombreux débats et trouve également son pendant dans la culture de la viande humaine, pratiquée à Lyon par l'entreprise l'Oréal dans son «usine à peaux» Episkin, pour ses tests cosmétiques.

En définitive, il semble que la prise de position provocatrice de Magnus Söderlund amène chaque individu à questionner la place de l'être humain dans notre société et, de manière plus globale, sur notre planète: est-on voué à violer l'un des tabous les plus ancrés en Occident en institutionnalisant le cannibalisme pour survivre?

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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