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L'Asie du Sud-Est doit-elle choisir entre Pékin et Washington?

Temps de lecture : 6 min

Alors que le sommet de l'Asean vient de s'achever à Bangkok, les pays membres maintiennent leur position d'équilibre diplomatique entre la Chine et les États-Unis –du moins pour le moment.

«Les pays de cette région se demandent à quelle locomotive ils doivent s'arrimer.» | Jewel Samad / AFP
«Les pays de cette région se demandent à quelle locomotive ils doivent s'arrimer.» | Jewel Samad / AFP

«Les États-Unis ont aujourd'hui la plus forte économie au monde et nos consommateurs stimulent la demande pour vos produits. En revanche, l'économie chinoise entre dans une phase de croissance plus lente»: cet appel du pied lancé par Mike Pompeo aux pays de l'Asean, l'association des pays d'Asie du Sud-Est dont le trente-cinquième sommet s'est tenu du 31 octobre au 4 novembre à Bangkok, est clair. La déclaration en août dernier du secrétaire d'État américain en dit long sur la bataille d'influence entre la Chine et les États-Unis dans cette région du monde.

Les pays de l'Asean (Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Vietnam, Thaïlande), assis entre deux chaises et de plus en plus tiraillés entre les deux camps, sont au cœur de la guerre commerciale que se livrent les deux premières puissances mondiales depuis plus d'un an.

Refus d'affiliation

D'un côté la Chine, proche d'eux géographiquement et avec qui ils ont noué des liens économiques forts, quasi indispensables. De l'autre les États-Unis, en qui les pays d'Asie du Sud-Est voient un rempart sécuritaire de taille contre les agressions multipliées par Pékin en mer de Chine méridionale, où le régime chinois marche de force sur les plates-bandes de ses voisins. Reste que les pays de l'Asean, enjeu aussi bien économique que stratégique pour la Chine et les États-Unis, ont choisi… de ne pas choisir.


À Bangkok, avant l'ouverture du trente-cinquième sommet de l'Asean, le 31 octobre 2019. | Manan Vatsyayana / AFP

«Les pays d'Asie du Sud-Est n'ont jamais choisi tel ou tel partenaire au détriment d'un autre, constate Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse au Centre Asie de l'Institut français des relations internationales (IFRI) et coautrice en 2019 de La Chine e(s)t le monde - Essai sur la sino-mondialisation. Ils ont toujours œuvré pour garder toutes leurs options ouvertes, même durant les années les plus dures de la guerre froide. C'est dire combien ils n'adhèrent pas à la guerre commerciale entre deux de leurs plus grands partenaires, tout simplement parce qu'ils craignent d'avoir des choix à faire. Mais il n'est pas impossible qu'un jour ou l'autre, Washington ou Pékin pose explicitement un ultimatum: “C'est eux ou nous.”»

L'Asean a pourtant besoin des deux grands. Pour la neuvième année consécutive, Pékin est son premier partenaire commercial. En 2018, le volume total des échanges commerciaux entre la Chine et les pays de l'organisation a atteint «un niveau record de 530 milliards d'euros», rappelle l'agence officielle Chine nouvelle.

De leur côté, les États-Unis n'ont pas trop à rougir. C'est le troisième pays avec qui l'Asean commerce le plus. La valeur des échanges en 2018 se chiffrait à 245 milliards d'euros, selon le gouvernement américain.

Créée en 1967, à l'heure de la guerre froide, par l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande, l'Asean avait initialement pour but de faire face à l'extension du communisme dans la région. L'idée était de ne pas s'affilier à l'un des deux blocs mais de jouer au contraire la carte de la diplomatie avec, en filigrane, le «renforcement des intérêts nationaux des États membres, ce qui reste aujourd'hui encore sa vocation première», souligne Sophie Boisseau du Rocher.

Grand frère chinois

Depuis la fin de l'époque du monde bipolaire, les choses ont changé. Entre-temps, l'Asean s'est élargie à dix pays. Aujourd'hui, elle représente 645 millions d'habitant·es, soit 9% de la population mondiale.

L'Asean pèse également en matière économique: son PIB cumulé (2.530 milliards d'euros) le place en position de 5e bloc économique mondial, derrière l'Union européenne, les États-Unis, la Chine et le Japon; d'ici à 2050, l'Asean pourrait même se hisser en quatrième position. Outre sa croissance moyenne de 5,1% depuis 2011, l'Asean est devenue une terre d'accueil fertile aux investissement étrangers.

«Sur le plan économique, l'Asie du Sud-Est ne peut pas se passer de la Chine, alors qu'elle peut réduire ses liens avec les États-Unis.»
Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse en relations internationales

Parallèlement, la fulgurante émergence économique –comme diplomatique– de la Chine depuis les années 1980 a accru l'influence politique du régime chinois en Asie du Sud-Est. «Les pays de cette région se demandent à quelle locomotive ils doivent s'arrimer, indique Sophie Boisseau du Rocher. Il est clair que la balance penche aujourd'hui du côté chinois. Beaucoup de produits arrivent de Chine pour être assemblés, avec un input technologique, dans les pays d'Asie du Sud-Est. Ces derniers ne peuvent pas se priver de ces circuits, d'autant que les routes de la soie [le gigantesque projet de construction d'infrastructures destinées à relier la Chine au reste du globe, lancé par le président chinois Xi Jinping en 2013, ndlr] maintiennent une dynamique de rapprochement et d'investissement que les États-Unis, voire l'Union européenne, pourtant longtemps premier investisseur en Asean, ne sont pas en mesure de suivre actuellement. Sur le plan économique, l'Asie du Sud-Est ne peut pas se passer de la Chine, alors qu'elle peut réduire ses liens avec les États-Unis

De son côté, Pékin ne peut pas non plus se passer de l'Asie du Sud-Est, qu'il considère comme son pré carré, en premier lieu parce que la proximité culturelle entre les pays de l'Asean et la Chine est forte.

Près de trente-cinq millions de Chinois·es vivent dans les dix pays du bloc, soit plus de 80% de la diaspora totale. «À Singapour, 75% de la population est d'origine chinoise, 25% en Malaisie et 15% en Thaïlande», précise Éric Mottet, directeur adjoint du Centre québécois d'études géopolitiques et intervenant à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Pour étendre son rayonnement, Pékin se doit donc d'entretenir des relations privilégiées avec les pays où une partie de sa population est installée.

S'ajoute ensuite, et surtout, la position géographique des pays de l'Asean, par définition voisins du grand frère chinois. «La Chine a toujours eu comme obsession de maîtriser son environnement régional. Surveiller ce qu'il se passe dans les pays frontaliers est impératif, de même que dans les pays limitrophes de la mer de Chine méridionale. Une stabilité politique avec des gouvernements favorables à Pékin est nécessaire pour la stratégie du régime chinois», relève Éric Mottet.

Contentieux maritime

De fait, l'emplacement de l'Asie du Sud-Est est stratégique. Cette région n'est autre que l'interface entre l'océan Pacifique et l'océan Indien. La Chine a surtout bien conscience de l'importance cruciale de la mer de Chine méridionale, riche en ressources halieutiques et énergétiques.

Selon le Center for Strategic and International Studies, un think tank américain, cet espace maritime s'étendant des Philippines à Singapour voit passer chaque année 3.000 milliards d'euros en valeur de biens, l'équivalent d'un tiers du commerce mondial.

Pékin n'hésite pas à s'approprier 90% de la mer de Chine méridionale, faisant fi de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982), qu'elle a par ailleurs signée.

C'est justement sur cet espace maritime convoité que certains pays de l'Asean (les Philippines, l'Indonésie, le Vietnam, Brunei) et la Chine s'écharpent. Motif de la rixe: la souveraineté revendiquée par chacune des parties autour des archipels des Paracels et des Spratleys. Pour s'imposer, Pékin bétonne, militarise puis colonise les îlots et récifs coralliens dans les zones disputées.

En 2016, les Philippines ont obtenu gain de cause auprès du tribunal international de la Haye sur la souveraineté du récif de Scarborough, dont s'est militairement emparé Pékin en 2012. Le régime chinois nie pourtant toujours cette décision. Le président philippin Rodrigo Duterte ne parvient pas non plus à s'imposer sur ce contentieux, soutenant une ligne pro-Pékin.


Un bateau des gardes-côtes philippins croise un navire chinois en mer de Chine méridionale, le 14 mai 2019. | Ted Aljibe / AFP

Grâce à son aura, la Chine peut se permettre de continuer à prospecter et patrouiller dans les eaux territoriales de ses voisins, comme récemment au large des côtes vietnamiennes, ce que Hanoï dénonce sans pouvoir agir.

«En tant que deuxième puissance mondiale, la Chine cherche à se projeter, analyse Éric Frécon, spécialiste de l'Asie du Sud-Est basé à Singapour. La puissance de la marine navale et aéronavale de Pékin doit pouvoir être globale.»

C'est également un moyen de se mesurer à la thalassocratie américaine qui, elle aussi, à travers sa septième flotte, multiplie les provocations en passant à proximité des eaux chinoises, au nom de la liberté de navigation.

Début septembre, les pays de l'Asean ont d'ailleurs mené pour la première fois des manœuvres navales conjointes avec les États-Unis; en 2018, c'était avec la Chine –une volonté collective de rééquilibrer le jeu diplomatique et d'afficher leur neutralité vis-à-vis des deux grands. L'Asean souhaite maintenir cette posture du «en même temps». Mais jusqu'à quand en est-elle capable?

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