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Malgré sa récente défaite, Valls veut remettre ça en Espagne

Temps de lecture : 6 min

Cinq mois après son échec aux élections municipales de Barcelone, l'ancien Premier ministre français étudie la possibilité d'une candidature à la présidence de la Catalogne.

Manuel Valls à une manifestation anti-indépendantiste, le 27 octobre 2019 à Barcelone. | Josep Lago / AFP
Manuel Valls à une manifestation anti-indépendantiste, le 27 octobre 2019 à Barcelone. | Josep Lago / AFP

Il jurait ne pas avoir déménagé en Espagne «pour faire une deuxième carrière» politique, mais il est en plein dedans.

Après avoir multiplié les mandats en France (conseiller régional d'Île-de-France, maire d'Évry, député de l'Essonne, ministre de l'Intérieur et enfin Premier ministre), après avoir trouvé une nouvelle place de l'autre côté des Pyrénées (conseiller municipal à Barcelone), Manuel Valls pourrait étendre ses ambitions à l'ensemble de son pays de naissance et d'accueil.

Retour sur le devant de la scène

Jusqu'à présent, son aventure espagnole s'est soldée par une défaite aux élections municipales de Barcelone. Le 26 mai dernier, sa liste n'est arrivée qu'en quatrième position, recueillant 13,20% des suffrages.

Insuffisant pour devenir maire, mais assez pour jouer un rôle: son groupe a empêché la gauche indépendantiste, arrivée en tête mais sans majorité absolue, de prendre le pouvoir. Pour la contrer, Manuel Valls a donné sa voix à Ada Colau (du parti Barcelona en Comú, la branche catalane de la gauche Podemos) –trahissant au passage sa promesse électorale initiale, qui était de ne pas la soutenir.


Manuel Valls lors de l'investiture d'Ada Colau à la mairie de Barcelone, le 15 juin 2019. | Pau Barrena / AFP

Cette décision a mené à une rupture entre l'ancien Premier ministre français et Ciudadanos, le parti dont il se revendiquait jusque-là. Leurs relations étaient déjà tendues, notamment à cause du virage à droite de la formation et de ses ambiguïtés avec le mouvement d'extrême droite Vox.

À la sortie des élections, Manuel Valls s'est retrouvé sans soutien derrière lui, seul leader du groupe municipal Barcelona pel Canvi («Barcelone pour le changement»), qui ne compte plus qu'une autre conseillère.

Son retour sur le devant de la scène médiatique s'est produit en octobre, à la faveur de la condamnation des leaders indépendantistes catalan·es (de neuf à treize ans de prison ferme) et des protestations qui ont suivi (manifestations, blocages, affrontements avec la police). Manuel Valls ayant toujours surfé sur les remous du conflit catalan, le voilà reparti dans sa quête de devenir le héraut de l'unité de l'Espagne.

Projet de plateforme unioniste

L'ancien maire d'Évry ne revient pas les mains vides. Il a dans ses dossiers un nouveau projet: la création d'une «plateforme», qui fera l'objet de discussions ce mercredi 30 octobre à Madrid.

Manuel Valls souhaite rassembler les constitutionnalistes (les unionistes espagnol·es) de droite et de gauche contre les indépendantistes de Catalogne. C'est déjà sous cette bannière qu'il présentait sa candidature à Barcelone.

Un air de déjà-vu? L'opération ressemble à ce qui a été essayé en 2005, avec les manifestes puis le lancement de la plateforme Ciutadans de Catalunya. Plusieurs de ses initiateurs (Francesc de Carreras, Toni Roldán) seraient à nouveau du voyage, quatorze ans plus tard.

Valls assume cette proximité, dit vouloir promouvoir «un discours constitutionnaliste, ouvert, intelligent; celui qui a été celui de Ciudadanos en Catalogne durant des années, mais constructif».

De «plateforme» (nouveau nom plus fringant que «mouvement»?) à parti, il n'y avait eu qu'un pas à franchir pour la création en 2006 de Ciudadanos, qui entendait jongler entre le centre gauche et le centre droit –comme Manuel Valls aujourd'hui– mais a finalement terminé à droite. En décembre 2017, son combat contre la gauche l'a mené à pactiser avec l'extrême droite Vox. Des ambivalences et des virages stratégiques qui sont en train d'avoir raison de la formation.

Air de précampagne

Les nouvelles ambitions de Manuel Valls pourraient aussi le (re)conduire aux urnes. Il en a parlé le 17 octobre en conférence de presse, quand il a confirmé vouloir «être l'un des protagonistes de ce changement et de cet espoir [dont la Catalogne a besoin]». De là à en devenir le président? «On verra, tempérait-il alors. Il n'y a pas encore d'élections. Je veux être utile, on verra quelle est la meilleure manière de l'être.»

Dès le lendemain, on le retrouve à la rencontre de la population barcelonaise dans la rue, où il écoute les préoccupations concernant les affrontements entre manifestant·es et police. Sécurité et anti-indépendantisme catalan: ses deux mantras réunis en une image.

Un air de précampagne? La dernière fois que Manuel Valls s'était affiché ainsi sur les réseaux sociaux, nous étions mi-mai et il concourrait pour les élections municipales.

Après avoir demandé la démission du président catalan, Quim Torra, il s'est dit «en réflexion». Il voit «cet espace de changement», veut parler «de la Catalogne, de l'Espagne, de nouveau patriotisme mais aussi d'économie, d'environnement», ou encore de «projet européen» –presque l'amorce d'un programme électoral. Les tonalités sont les mêmes que lorsqu'il mijotait sa candidature à la mairie de Barcelone.

«Il existe un espace politique et des gens me voient comme une référence», insiste-t-il encore auprès d'El País. Malgré son récent échec électoral, Manuel Valls est convaincu d'être attendu par une partie des Catalan·es: «Je veux être utile au constitutionnalisme. Si être utile est être candidat, alors il est possible que je le sois.» Il prendra sa décision en fonction de la situation après les élections générales espagnoles du 10 novembre.

Succès électoral plus qu'incertain

L'histoire électorale de la Catalogne rend difficilement envisageable un succès de l'ancien Premier ministre français.

Depuis le retour de la démocratie en Espagne, le gouvernement catalan a principalement été dirigé par le parti catalaniste Convergence et union (1980-2003; 2010-aujourd'hui, après un changement de nom et un virage indépendantiste), opposé à Manuel Valls.

La Generalitat a également été occupée par les socialistes (2003-2010), qui ont néanmoins toujours eu besoin du soutien de la Gauche républicaine de Catalogne, un autre parti indépendantiste.

Outre les municipales, les dernières références dont nous disposons en Catalogne sont celles des élections générales espagnoles du 28 avril 2019. Les indépendantistes y ont récolté 22 des 48 sièges ici en jeu. Pour celles du 10 novembre, les sondages montrent que le cap des 50% d'élu·es (24 sièges) peut être dépassé.

Le pari de Manuel Valls en Catalogne souffrirait des mêmes faiblesses qu'à Barcelone. Il peut fonctionner si l'élection se clive sur un débat pour ou contre l'indépendance, et s'il incarne à lui seul le camp du «contre». Il devra alors réussir là où il a échoué à Barcelone: s'attirer les faveurs de tous les autres partis constitutionnalistes, du centre gauche socialiste à la droite conservatrice du Parti populaire –d'où son idée de plateforme unioniste.

Possibles aspirations nationales

L'intérêt de Manuel Valls pour la Generalitat entre en contradiction avec ce qu'il disait au cours de sa dernière campagne électorale: «Quoi qu'il arrive, je reste à Barcelone, je resterai au conseil municipal de Barcelone», assurait-il.

Une promesse difficile à tenir s'il est candidat aux élections catalanes: celles-ci se tiendront au plus tard le 22 février 2022, un an avant la fin supposée de son mandat à Barcelone.

Ce reniement ne serait pas le premier de sa vie politique espagnole. À Barcelone, Manuel Valls avait promis à son électorat de ne s'allier ni avec Ada Colau, ni avec Ernest Maragall, qu'il considérait comme «la même chose. Ce sont les deux faces d'une même pièce». C'était en mai 2019. Moins d'un mois plus tard, il offrait son soutien à Ada Colau et révisait sa position: «Évidemment qu'ils ne sont pas la même chose. Ni elle, ni par-dessus tout les bases de son parti, ni ses électeurs.»

Manuel Valls savait qu'il avait peu de chances de gagner Barcelone, et sa conquête de la Generalitat serait aussi une entreprise périlleuse. Mais ses ambitions sont peut-être ailleurs.


Manuel Valls lors de la présentation de sa campagne pour les élections muncipales de Barcelone, le 13 décembre 2018. | Lluis Gene / AFP

Les accents de ses discours dépassent les frontières de la Catalogne. Il vient de confirmer à El País que son retour à Barcelone «était lié à une réflexion sur l'Espagne».

Ses aspirations seraient donc nationales? Celles de sa plateforme le sont assurément. Ses soutiens parlent d'un moyen de pression sur les autres partis espagnols; ses adversaires l'imaginent en train de viser un ministère ou une candidature à Madrid dans quelques années.

«Les [élections] catalanes seraient une première étape. Ce qu'il va se passer en Catalogne, je veux l'articuler, le combiner avec une réflexion pour l'Espagne», indique-t-il pour le moment. Pour quelqu'un qui ne voulait pas d'une «deuxième carrière», ça commence à faire beaucoup.

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