Société / Monde

Les îles britanniques attirent-elles vraiment les fantômes?

Temps de lecture : 7 min

Les demeures anglaises et écossaises semblent particulièrement fréquentées par les spectres. Et ce n'est pas un phénomène nouveau.

Les bâtisses britanniques (ici le château d'Eilean Donan, en Écosse) seraient hantées par de nombreux fantômes. | George Hiles via Unsplash
Les bâtisses britanniques (ici le château d'Eilean Donan, en Écosse) seraient hantées par de nombreux fantômes. | George Hiles via Unsplash

La nuit d'Halloween, le 31 octobre, serait celle d'un rapprochement unique dans l'année entre le monde des morts et celui des vivants. Une passerelle que l'on retrouve dans bien des cultures, chacune ayant son propre calendrier. Car toutes les civilisations comprennent un imaginaire peuplé d'histoires de fantômes. Et ce, quelle que soit la religion.

Même l'athéisme ouvre un chemin jusqu'aux spectres. Pour Justin McDaniel, professeur au département des études religieuses à l'université de Pennsylvanie, croyances en Dieu et aux fantômes ne sont pas forcément liées. «Dans des pays extrêmement séculiers comme le Japon –je pense que le Japon est le pays industriel le plus séculier au monde–, ils ont des taux très bas de pratique de religions institutionnelles, mais de très hauts taux de croyance aux fantômes.» Idem pour les États-Unis: l'enseignant constate que l'affiliation ou non à une religion n'empêche pas de croire aux revenants.

Quand les fantômes faisaient partie de la vie

Dans l'Occident antique, les fantômes habitaient le quotidien des Anciens: les âmes des morts sans sépultures étant condamnés à l'errance, elles tourmentaient les vivants. Cette nécessité des rites funéraires pour trouver le repos, on la retrouve dans Antigone, pièce dans laquelle la fille d'Œdipe veut à tout prix récupérer le corps de son frère et lui rendre les honneurs funèbres.

Les chaînes dont les fantômes seraient équipés apparaissent, elles, pour la première fois chez Pline le jeune, au Ier siècle. Selon lui, il existait à Athènes une célèbre maison hantée. Le philosophe Athenodor, désireux de montrer sa bravoure, y passa une nuit, et fut réveillé par un bruit de chaînes. Ces cliquetis ont un sens plus profond qu'il n'y paraît, puisque le fantôme reste accroché à la terre, alors qu'il aurait dû évoluer vers le monde souterrain. Ses ossements n'ayant reçu de sépultures, c'est un mort qui ne meurt pas.

Les spectres s'introduisirent même dans le droit: au XVIe siècle, un bail pouvait être rompu pour hantise.

Ce paganisme spectral s'est poursuivi pendant longtemps. L'historienne Caroline Callard, autrice de Le temps des fantômes, Spectralités de l'Âge moderne (XVIe-XVIIe siècle), raconte qu'en Bretagne, on a longtemps déposé des pierres autour du feu pour que les trépassés profitent de la lueur des flammes. En Corse, les femmes laissaient dans les maisons, chaque samedi soir, de l'eau et du feu pour que les morts puissent se désaltérer et se réchauffer.

Du paganisme certes, mais qui a vécu, un temps, aux côtés du christianisme. Épargnés par la foudre ecclésiastique, les fantômes ont même trouvé une légitimation théologique à partir du XIIe siècle, avec la naissance du purgatoire. Entre la vie et le paradis est apparue cette étape digne de terrifier bien des dévôts: ce séjour infernal, mais à durée déterminée, était un sas où les morts devaient patienter avant d'accéder aux cieux.

Selon le poids des pêchés commis, la durée de l'attente était variable. C'est pourquoi les morts, perdant patience dans ce purgatoire, venaient hanter les vivants et solliciter leurs prières pour écourter leur martyr. Et les avertir des souffrances qu'ils encouraient en cas de mauvaises actions... Ces fantômes avaient donc droit de cité en terre chrétienne et s'introduisirent même dans le droit: au XVIe siècle, un bail pouvait être rompu pour hantise. Restait à prouver que sa maison était effectivement occupée par un revenant.

La Grande-Bretagne, repaire de fantômes

Si le phénomène spectral ne connaît pas de frontière, le son des chaînes semble particulièrement insistant outre-Manche. Au point qu'aujourd'hui, en Écosse notamment, il se dit qu'un château qui n'est pas hanté par un fantôme n'a vraiment pas de chance! Cette réputation n'est pas nouvelle: l'historien byzantin Procope de Césarée en parlait déjà au VIe siècle.

C'est des îles britanniques que les Celtes fuyant l'Irlande, l'Écosse et le Pays de Galles ont apporté ce qui se transformera en Halloween aux États-Unis et au Canada. «En Angleterre, presque tout le monde croit aux fantômes», affirmait l'écrivain Jacques Borel sur France Culture en 1972. En 2017, le personnel d'English Heritage, l'organisme qui gère une grande part du parc patrimonial anglais, a même désigné par sondage les sites les plus terrifiants. Imaginez qu'un organisme fasse la même chose en France: ses membres passeraient pour d'authentiques hurluberlus.

Parmi les lieux britanniques les plus hantés listés par English Heritage figurent une grande quantité de châteaux mais aussi la maison de Charles Darwin... N'ayant peur de rien, les ectoplasmes élisent même domicile dans les maisons de scientifiques.

Ce qui attire les esprits

Mais finalement, qu'y a-t-il en Grande-Bretagne qui attirerait particulièrement les revenants? Les chasseurs de fantômes mettent en avant une histoire sanglante: les morts violentes piègeraient l'âme des défunts. Et l'Écosse, par exemple, a effectivement été le témoin d'une histoire pleine de tourments, de guerres et d'assassinats. De même, l'ancien gibet de Montfaucon à Paris, là où l'on suppliciait et exhibait les condamnés à mort pendant des siècles, ferait des encablures de l'hôpital Saint-Louis un lieu fréquenté par les fantômes.

Des propriétés minéralogiques sont également mises en avant, comme la présence de granit. On noterait ainsi davantage d'apparitions spectrales dans les régions granitiques. Telle l'Écosse, mais aussi la Bretagne ou le Berry.

Impossible de vérifier si les îles britanniques sont plus peuplées de fantômes. En revanche, l'imaginaire de leurs habitant·es en est riche... L'historien Michel Vovelle, auteur d'une monumentale Histoire de la mort, écrivait: «Aujourd'hui, le fantôme, l'apparition, les ghosts tiennent incontestablement une place plus grande dans les sociétés anglo-saxonnes issues de la Réforme que dans le monde catholique: revanche ultime du refoulé historique...» Mais de quel refoulé parlait-il?

Communication coupée

L'arrivée de la Réforme sur l'île a bouleversé la société, et les allers-retours successifs entre fois catholique et protestante se sont révélés sanglants. La tête de file des Réformés, Martin Luther, rejette au XVIe siècle le dogme du purgatoire. Et casse ainsi un mécanisme lucratif: le commerce des indulgences au profit de l'Église –moyennant finance, les plus riches pensaient pouvoir raccourcir leur terrible séjour. Par la même occasion, les revenants ne sont donc plus les bienvenus. Les chrétien·nes ne peuvent plus se faire hanter par les esprits suppliants venus du purgatoire, dont l'existence est désormais niée.

Un autre changement important: dans le sillage de la Réforme, les règles funéraires se transforment. Les rites d'inhumation sont largement allégés et la célébration du jour des morts disparaît. À partir du règne d'Élisabeth (1558-1603), on ne peut plus recommander l'âme du défunt à Dieu. «Les vivants ne peuvent plus rien pour les morts», écrit Caroline Callard. Ce changement est propre à la Grande-Bretagne, car même en Allemagne luthérienne on adoucit la rigueur de ce revirement.

Désormais, impossible de communiquer avec les morts, ni même de prier pour le salut de leurs âmes. Un vrai choc qui va inciter à la résistance et nourrir une forme de transgression. C'est alors que se développe une contre-culture propice aux spectres. Le fantôme glisse dans le divertissement, la chose étant facilitée par le développement de l'imprimerie.

La «folklorisation» des spectres

Sous l'inspiration de Sénèque et autres dramaturges antiques, les créatures spectrales prolifèrent dans les balades populaires et le théâtre élisabéthain. Même Shakespeare s'y adonne dans Hamlet. Michel Vovelle parle d'un «phénomène de folklorisation»: les spectres gardent une incroyable vitalité dans un monde anglo-saxon où ils ne devraient pourtant plus rien avoir à faire.

À terme, l'appétit des Anglais·es pour les histoires de fantômes fournira de la nourriture distrayante pour le monde entier. L'angliciste Maurice Lévy attribue une large importance aux édifices catholiques qui menaçaient ruine, créant des paysages pittoresques et de désolation. Abandonnées, ces ruines vont être repeuplées par l'imagination.

Le roman gothique du XVIIIe siècle va naître de ce flamboiement imaginaire, en précurseur du romantisme et du fantastique. En contrepoint du rationalisme et de la Révolution industrielle, tout ce courant qui fait la part belle au merveilleux et au magique se développe en Angleterre, puis aux États-Unis.

«Nous sommes dans une culture où il n'est pas socialement admis de croire aux fantômes.»
Caroline Callard

Est-ce un hasard si c'est en Amérique que se lance la vogue des tables tournantes? En 1848 à Hydesville, près de New York, les sœurs Margaret et Katie Fox expérimentent de nouvelles pratiques pour communiquer par coups interposés avec les morts. D'abord considérée comme diabolique, cette activité connaît un succès irrépressible: dès 1854, il existait, selon Michel Vovelle, 10.000 médiums en activité aux États-Unis et trois millions d'adeptes. Les techniques de communication avec les esprits sont formalisées, tandis que la photographie permet de capturer de troublantes matérialisations ectoplasmiques.

Le recours à ces inventions modernes appuie la démarche scientifique, bientôt légitimée par un vocabulaire savant: télépathie, télékinésie, psychénésie, etc. Le phénomène envahit ensuite l'Angleterre, très réceptive, avant de toucher l'Europe continentale. C'est le Français Allan Kardec qui invente un mot pour désigner cette pratique: le spiritisme. À Jersey, sur le sol anglais, Victor Hugo se prend de passion pour elle et discute avec sa fille décédée, sa chère Léopoldine, mais aussi avec Jésus et Alexandre le Grand. Le spiritisme aura le vent en poupe pendant environ un siècle.

Aujourd'hui, comme le dit Caroline Callard, «nous sommes dans une culture où il n'est pas socialement admis de croire aux fantômes». Elle-même se décrit «comme Madame du Deffand, qui ne croit pas aux fantômes mais qui en a très peur». Pourtant, ils pullulent, venant souvent des rives anglo-saxonnes. Du Fantôme de Canterville d'Oscar Wilde à ceux de Poudlard dans Harry Potter, de SOS Fantômes à L'Exorciste, en passant par Casper ou Ghost, la culture anglophone regorge toujours d'histoires mettant en scène de la spectralité, tantôt légères, tantôt terrifiantes.

Quant à savoir si les Anglais·es croient aujourd'hui aux fantômes, ils et elles sont un tiers (34% selon un sondage Yougov de 2014) à leur prêter foi… Soit exactement la même proportion qu'en France (32% selon une étude Yougov de 2019). Au pays de la Dame Blanche, ce sont même les plus jeunes qui semblent les plus sensibles aux ectoplasmes... Pas de doute, les fantômes, pas tout à fait morts, n'ont pas fini de nous hanter.

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