Société

La grève de 1995, dernier souvenir heureux des syndicats

Temps de lecture : 5 min

Alors que les mouvements sociaux s'enchaînent en 2019, la grève de décembre 1995 fait encore rêver. Peut-être parce qu'elle est la dernière à avoir vu ses revendications triompher.

La mobilisation de décembre 1995 a marqué les esprits. Ici, des manifestants défilent contre le Plan Juppé à Paris, le 12 décembre 1995. | Joel Robine/AFP
La mobilisation de décembre 1995 a marqué les esprits. Ici, des manifestants défilent contre le Plan Juppé à Paris, le 12 décembre 1995. | Joel Robine/AFP

La prédiction est du philosophe Paul Ricœur, qui, dans le Journal du dimanche, le 10 décembre 1995, au plus fort du mouvement social qui bloquait le pays, prenait la mesure de «l'énorme distance, du gouffre, entre la compréhension rationnelle du monde» et «le désir profond des gens»: «Nous sommes face à une crise de longue durée, écrivait l'intellectuel tant admiré d'Emmanuel Macron. Il faudra peut-être cinquante ans, de crise en crise, pour parvenir à l'ajustage.»

Cinquante ans? Nous ne sommes toujours qu'au milieu du gué, vingt-quatre ans plus tard et, alors que s'avance la grève du 5 décembre 2019 contre la réforme des retraites et des régimes spéciaux du service public, «le gouffre» évoqué paraît bien être resté béant aux yeux de toute une France d'ouvrier.es, d'employé.es, de syndicalistes et de militant.es de gauche qui appellent à une nouvelle résistance hivernale.

Pire, même: à écouter, ces jours-ci, le cinéaste Ken Loach pendant la promotion parisienne de son dernier film à charge (Sorry we missed you), les salarié·es seraient précipité·es vers des formes inusitées de régression contrainte, de sauvagerie sociale, orchestrées par des gouvernements voués surtout aux plus nanti·es. Le monde du travail se retrouvant ainsi menacé d'«ubérisation», comme le dit le réalisateur britannique.

Un Chirac penaud

La crise des «gilets jaunes» a assez montré la prégnance de ces craintes de temps globalisés, tueurs de pouvoir d'achat. C'est peut-être pourquoi, le sol sous le corps social se mettant à vaciller, le présent donnant le sentiment d'être moins ferme, moins sûr de lui, que le passé, le mouvement protestataire de 2019 laisse volontiers venir à lui le fantôme de la grande grève de décembre 1995, comme une demande de coup de main. Évidemment! Une poussée de fièvre sociale surgie en moins de 24 heures, les gares se remplissant de grévistes et de sympathisant.es, la ville ressemblant tout à coup «à une sortie de cinéma», selon L'Express du 21 décembre 1995.

Surtout, Chirac. Chirac qui avait menti aux ouvrier.es qui avaient voté pour lui six mois plus tôt, qui s'était gorgé de mots en promettant, toute la campagne présidentielle durant, «la diminution de la fracture sociale», et qui, tout l'automne, s'était renié. Idéal ressort pour une grève. Le chef de l'État qui, en mai, déclarait encore: «Je me sens dépositaire d'une espérance.» Mais qui, penaud, était venu à la télévision, fin octobre, expliquer qu'il fallait donner la priorité à la réduction des déficits publics.

«J'ai peut-être sous-estimé l'ampleur des problèmes», reconnaissait-il, ennuyé. «Pendant quinze ou vingt ans, la France a dépensé plus que raisonnable.» Nos partenaires anglais et allemands avaient été plus sérieux, et les engagements du Traité de Maastricht commandaient sans attendre à la France la plus extrême rigueur. «C'est à cet exercice que nous sommes obligés de nous livrer, avait ajouté le président. Il y aura une période d'adaptation qui durera un ou deux ans, pour remettre de l'ordre.»

Décembre promettait d'être chaud

«L'espérance» était renvoyée à plus tard. Le corps électoral se retrouvait dupé et, parmi les ouvrier.es, la côte de popularité du nouveau président dégringolait de 31 points. Un record sous la Ve République. Une grève, n'importe quelle grève, pouvait donc se déclencher, certaine déjà d'avoir pour elle la morale. Et comme le Premier ministre, Alain Juppé, «droit dans ses bottes» et peu enclin à la prudence, choisissait de s'attaquer de front au plus brûlant des sujets (l'allongement des années de cotisation pour les retraites des régimes spéciaux, de 37,5 à 40 ans –réforme que Matignon présentait associée à une refonte de la Sécurité sociale), décembre, cette année-là, promettait d'être chaud.

Les bataillons syndicaux de la SNCF et de la RATP, des transports et des raffineries, précipitaient un mouvement «reconductible». La CGT et FO se rabibochaient pour l'occasion. Marc Blondel et Louis Viannet se serraient la main. Et, même, étaient présents sur les carreaux de grève les membres de certaines fédérations CFDT, malgré le refus de la centrale de s'associer à une grève reconductible sur les retraites, et son soutien à la réforme de la Sécurité sociale.

Grève solidaire

Une grève en moufles et bonnets de laine aussi. Pile le 24 novembre, premier jour du conflit, une vague de froid glaçait Paris et le nord de la France. Braseros et café chaud. Quelque chose des soirées de Mai 68, ou des bals du Front popu. Dans le pays, après les manifs, l'envie de ne pas se séparer, le soir, même parmi les usager·es empêché·es de se déplacer. «Comme on les entraîne dans un monde qui n'est plus celui de leur attente, avait encore écrit Paul Ricœur, ils comprennent les grévistes qui le refusent.» 54% des Français·es soutenaient le mouvement.

Le sociologue Pierre Bourdieu, porteur d'un message des intellectuels, avait pris un mégaphone dans la salle de spectacles du comité d'entreprise de la gare de Lyon. La salle était comble, et on s'était alors plu à évoquer la visite de Jean-Paul Sartre aux salariés de Billancourt, vingt-sept ans plus tôt. «Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent depuis trois semaines contre la destruction d'une civilisation», avait déclaré le sociologue.

Depuis cette mi-décembre 1995, à peu près toutes les grandes actions revendicatives ont échoué.

Ce n'était pas le conflit le plus tranquille, mais cela ne s'était pas trop vu. La gauche intellectuelle s'était déchirée, une fois de plus. La gauche critique, façon Bourdieu, reprochant aux rocardiens, aux cédétistes, aux penseurs chrétiens, tel Paul Ricœur, leur tiédeur à l'égard du «Plan Juppé». La grève de décembre 1995 était entrée dans la légende. À y prendre toute la place, même.

Les blocages du pays pendant le Front populaire et Mai 68 devenant trop lointains pour les mémoires, ce mois de décembre est resté comme le souvenir heureux de référence, pour l'action syndicale. D'abord parce que ce mouvement est le dernier de l'histoire nationale à avoir vu ses revendications triompher.

Le 15 décembre 1995, Alain Juppé repliait son projet d'allongement de la durée de cotisation, dans la fonction publique. Idem pour le plan de réduction des dépenses à la SNCF. Retiré.

Toutefois, à se retourner, l'évocation des ces victoires n'est pas sans amertume. Depuis cette mi-décembre, à peu près toutes les grandes actions revendicatives ont échoué. Même en 2010, face au projet de réforme des retraites Sarkozy-Fillon. Tout y était pourtant. Les braseros, la paralysie, des jours durant... Mais, instruit du passé, le gouvernement n'avait pas cédé, parfaitement conscient que l'histoire ne repassait pas les plats des débrayages du ferroviaire, que les syndicats voyaient leur influence diminuer et que les usagers, devenus consommateurs, exigeaient désormais d'être transportés.

Fatalisme et tristesse dans les cortèges

Le rayonnement de la grève de décembre 1995 tend à compenser, au moins émotionnellement, les reculades successives au long des décennies suivantes. Tous les mouvements se parent de gris, malgré le bariolé des banderoles. Il y a du fatalisme, de la tristesse, même, dans les cortèges. Surtout ceux qui insistent, qui tiennent à se répéter, comme les marches de protestation contre la Loi Travail, au printemps 2016. «Chaud, chaud, chaud, le printemps sera chaud!» L'histoire récente fraîchirait plutôt.

Sans doute, l'action syndicale souhaiterait-elle renouveler le style de ses conflits. D'où la provocation récente du droit de retrait des cheminot·es, ou la prise d'otages des notes du bac par certain·es enseignant·es. Les «gilets jaunes», entre ronds-points et violence, se sont mieux débrouillés.

Les lampions vont s'allumer, pour la grève du 5 décembre 2019. On aurait même tendance à forcer sur la sono. S'il le faut, on criera un peu trop fort à l'État qu'il prend le risque, comme autrefois, d'une paralysie du pays, juste avant les fêtes de fin d'année. Ce rendez-vous donné tient de la surenchère autant que de l'habitude, comme à chaque nouvelle saison de la réforme des retraites. Déjà sans doute pour lutter contre le doute. Invoquer décembre 1995 aussi. Sait-on jamais: l'événement d'hier pourrait peut-être encore faire peur aujourd'hui, un peu...

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