Monde

Un vent de laïcité souffle sur le Liban

Temps de lecture : 7 min

La jeunesse libanaise investit les rues pour appeler à transcender les confessions d'appartenance et à mettre en œuvre une véritable égalité entre citoyen·nes.

Deux participantes à une chaîne humaine de 170 km le long de la côte libanaise, le 27 octobre 2019. | Patrick Baz / AFP
Deux participantes à une chaîne humaine de 170 km le long de la côte libanaise, le 27 octobre 2019. | Patrick Baz / AFP

Hong Kong, Catalogne, Irak, Chili, Algérie, Liban... La prise d'assaut populaire des rues est un phénomène de nos jours si répandu à travers le monde qu'António Guterres, secrétaire général de l'ONU, a fait part de son inquiétude devant cette vague de défiance à l'encontre des gouvernements. Mais il a aussi reconnu que chaque mouvement était unique, disposant d'une dynamique propre. Effectivement, la secousse qui ébranle aujourd'hui le Liban repose sur des ressorts bien libanais.

Ce qui s'y passe, c'est du jamais-vu –même lors du rassemblement contre l'occupation syrienne en 2005. L'agence Reuters a fait les comptes: elle a estimé la mobilisation à plus de deux millions de personnes, soit plus du tiers de la population totale du pays. Le mouvement est si massif qu'il transcende tous les milieux, toutes les régions.

D'où vient la formidable énergie qui anime les Libanais·es? Le détonateur a été la taxe sur l'usage de WhatsApp, un choix fiscal bien malheureux dans un pays intensément branché sur le monde. Sa diaspora est plus nombreuse que les habitant·es du pays, et le gouvernement s'est hasardé à taxer ce fil affectif qui lie à une fille ou un frère vivant au loin.

Cette taxe était tombée sur une opinion déjà meurtrie par les immenses incendies, qui n'ont été éteints que par une pluie providentielle. Face à ce désastre environnemental, l'impuissance publique était patente. Trois hélicoptères dernier cri, dédiés à la lutte contre les incendies, sont restés bloqués au sol, incapables de décoller.


Ravages des incendies près de Damour, au sud de Beyrouth, le 17 octobre 2019. | Joseph Eid / AFP

État dysfonctionnel

L'incendie soulignait d'une ligne de feu l'enrayement complet des services publics. Depuis la fin de la guerre civile en 1990, le Liban ne parvient pas à surmonter ses interruptions d'électricité, s'étalant souvent sur plusieurs heures. Et c'est sans compter le problème des déchets, dont la gestion catastrophique a abouti à une montagne d'ordures à Sidon, empuantant des kilomètres à la ronde, ou à des torrents de détritus se déversant dans les rues de Beyrouth.

L'État est dysfonctionnel, alors que le pays est soumis à une succession de défis qui requerraient au contraire une autorité, de l'intégrité et un cap. Dans l'œil d'un cyclone géopolitique, le Liban reste sur la ligne de front d'un conflit larvé entre le Hezbollah et Israël. Surtout, il s'est retrouvé sur les marches du conflit syrien, subissant des incursions de Daech.

Depuis 2011, le Liban a accueilli 1,5 million de Syrien·nes, s'ajoutant aux 470.000 Palestinien·nes depuis 1948. Se concentre au Liban le plus fort taux de réfugié·es au monde.

Le pays du Cèdre force l'admiration, quand on sait qu'il a réorganisé tout son système éducatif pour offrir une scolarité aux jeunes venu·es de Syrie: dans des écoles publiques, étriquées face à cet afflux, les élèves libanais·es étudient le matin et les Syrien·nes leur succèdent sur les bancs l'après-midi.

À cela s'est récemment ajoutée une crise économique, faisant souffler un vent de panique et fragilisant encore davantage une société où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le niveau d'éducation décline, et beaucoup de familles n'ont plus les moyens d'envoyer leurs enfants dans des établissements privés.

«On a l'image des Libanais attachés aux marques et aux choses un peu superficielles, ironise Mona Makki, sociologue et réalisatrice franco-libanaise. En réalité, c'est l'éducation de leurs enfants qui représente leur priorité. Ils sont prêts à lourdement s'endetter pour elle.»

En févier 2019, un père de famille n'arrivant plus à payer les frais de scolarité de sa fille s'est immolé par le feu dans la cour de son école.

Système confessionnel

Rien d'étonnant à ce qu'un tel marasme jette autant de monde sur le pavé. Mais la contestation, bien au-delà d'un mouvement d'humeur, porte en son sein une matrice révolutionnaire. Est pointé du doigt le vice originel: le confessionnalisme, clé de voûte de l'architecture politique, aujourd'hui source de la corruption décriée par les manifestant·es.

Le Liban repose sur une mosaïque de dix-huit communautés religieuses inscrites sur les papiers d'identité. Les trois principales religions pèsent lourd dans le rapport de force politique: le chef de l'État est maronite, le chef du gouvernement est sunnite et le président du Parlement est chiite.

Cet esprit communautaire s'est affermi au fil des siècles, avec une géographie dominée par le mont Liban. Sommets et vallées ont abrité les maronites et les druzes, deux minorités régionales qui pouvaient se réfugier sur les hauteurs et se sont affrontées en 1840.

Pour l'avenir, la réponse à ces violences identitaires a été le système confessionnel. Dans cette région encore ottomane, on distribuait les postes de l'administration selon la communauté. De même, le Conseil représentatif était composé selon l'affiliation religieuse.

Cette organisation aux antipodes du système français a pourtant été entérinée par la Troisième République, lorsqu'elle présidait à la destinée du Levant. Puissance mandataire, la France laïque avait mis les pieds dans un «Orient compliqué». Elle y a découvert une société profondément pieuse, où un musulman n'aurait pu imaginer que le droit ne soit pas inspiré par la loi religieuse. Quant au tissu social libanais, il était noué d'allégeances communautaires et de traditions claniques.

La France a tracé les frontières du futur État libanais en y adjoignant les plaines de l'est, dont la population largement musulmane aurait préféré rejoindre la Syrie.

«Pour garantir ses intérêts, la France a consacré le fait confessionnel. L'avenir a montré qu'il ne s'agissait pas d'une bonne décision.»
Mona Makki, sociologue et réalisatrice

Pétris d'idéal laïque, les administrateurs français de ce pays mosaïque pensaient abolir le système confessionnel, en proposant une répartition du Parlement qui ne reflèterait pas les communautés d'appartenance mais des opinions. Fermement hostiles, des notables libanais de toutes confessions leur adressèrent une pétition indiquant que «les communautés au Liban tiennent lieu de partis politiques».

Le pouvoir français va finalement se convertir au système confessionnel. Avant de quitter le Liban, pour s'assurer que les maronites gardent bien la prééminence, il leur octroie la présidence, une fonction alors considérable dans le jeune État.

Il s'agissait là d'un moyen de protéger les communautés chrétiennes d'Orient, mais aussi de maintenir leur influence sur le pays, la France et les maronites étant liés par des siècles d'amitié. «Pour garantir ses intérêts, la France a donc finalement consacré le fait confessionnel, analyse Mona Makki. L'avenir a montré qu'il ne s'agissait pas d'une bonne décision.»

Droit religieux

Au Liban, le droit à la différence communautaire prime sur une égalité effective entre citoyen·nes. Même athé·es, les Libanais·es doivent entrer dans une case religieuse.

Les autorités confessionnelles rythment la vie de la population de la naissance jusqu'à la mort. Le mariage passe forcément devant un prêtre ou un imam; et si les projets de mariage laïque ont capoté, c'est que le religieux et le politique avancent main dans la main –espèces sonnantes et trébuchantes à la clé.

«Un mariage religieux, en plus de consacrer la mainmise du religieux sur la société, de par son coût, représente une source de revenus dont les confréries ne voudraient en rien se priver», rappelle Mona Makki.

Des Libanais·es contournent le système en partant s'unir à Chypre. Quelque 700 mariages sont civilement consacrés dans l'île. «Se marier à Chypre devient en soit un acte politique», souligne la sociologue.

Tout le droit personnel découle des textes religieux respectifs et, clairement, les femmes sont les grandes perdantes. «La Tunisienne, grâce à Bourguiba, jouit d'un statut personnel beaucoup plus protecteur et égalitaire que la Libanaise», recontextualise Mona Makki.

Les Libanaises peuvent certes effectuer de belles carrières professionnelles, par exemple à la tête d'entreprises, mais en tant que mères, filles et épouses, elles se voient rétrogradées –au point que le Liban occupait en 2017 la 137e position (sur 144) du classement sur l'égalité femmes-hommes du Forum économique mondial.

En droit de la famille, les juges communautaires accordent la priorité à l'autorité du père sur les enfants. En cas de divorce, l'homme sera souvent avantagé pour obtenir leur garde, et inutile pour la femme de faire appel: c'est sans recours.

Chez les sunnites, une fille unique n'héritera que d'une partie des biens de son père, le reste étant redistribué auprès d'autres membres de la famille. Des personnes fortunées sunnites se convertissent secrètement au chiisme pour échapper à ces règles d'héritage. Pas étonnant que les femmes soient aujourd'hui aux avant-postes de la mobilisation populaire.


Manifestantes à Beyrouth, le 26 octobre 2019. | Patrick Baz / AFP

Au Liban, toute évolution se fait au sein de la communauté, davantage que de l'État. Quelqu'un souhaitant évoluer dans la fonction publique doit passer par son zaïm, le chef de clan auquel chacun·e est redevable. Ce système féodal fait du clientélisme la dynamique de changement au sein de la société. L'intérêt national en pâtit, et on comprend alors pourquoi les hélicoptères n'ont pu décoller.

Citoyenneté réclamée

C'est la rage contre la corruption produite par le système confessionnel qui les soude: les jeunes, pourtant élevé·es dans cette différenciation communautaire, agitent le même drapeau et en appellent à un seul Liban.

La jeunesse libanaise, instruite et connectée au reste du monde, témoigne d'une grande conscience civique, qui la pousse même à nettoyer au petit matin les places prises d'assaut la nuit.

Derrière leur appel à transcender les confessions d'appartenance, les jeunes aspirent à la laïcité. En lieu et place d'une communauté, c'est la citoyenneté qui est réclamée, dans un Liban où tout le monde serait l'égal de l'autre en droit.

Pour l'ancien ministre Charbel Nahas, interrogé par Le Monde, il s'agit de la seule issue: «L'État ne peut plus être représenté par des chefs de bande communautaires et des milliardaires qui lorsqu'ils sont d'accord font des combines, et lorsqu'ils ne sont pas d'accord bloquent tout. Il faut déplacer cette légitimité vers un pouvoir laïque.»

Au Proche-Orient, les identités, exacerbées, sont souvent instrumentalisées. Mais «ce qui se passe pour l'instant au Liban va dans le sens inverse», relève Charbel Nahas, qui appelle à un régime qui «n'a besoin d'inviter à ses côtés ni des dieux, ni des religions, ni des bases militaires étrangères».

Cette vague populaire provoque un enthousiasme au-delà du pays, notamment chez la diaspora libanaise. «Les personnes attachées à la laïcité n'avaient d'autre choix que de fuir le pays, fait remarquer Mona Makki. Je suis bluffée et émerveillée par cette jeunesse qui a surgi sur la scène nationale.»

Cela n'empêche pas la sociologue de confier les craintes qu'elle a pour ces jeunes. «Le risque de violence est très sérieux», confirme Charbel Nahas. Les conservatismes sont pesants et les intérêts à maintenir le statu quo très puissants. Pourtant, seule une mobilisation massive et continue pourra renverser un régime chancelant, mais qui fera tout pour briser l'unité de ce mouvement aconfessionnel.

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