Culture

«Jesus is King» de Kanye West est avant tout un album sur lui-même

Temps de lecture : 11 min

Annoncé par son auteur comme une voie vers la rédemption, le neuvième album de Kanye West sonne finalement comme une audace supplémentaire dans sa discographie.

La pochette du neuvième album de Kanye West: un monochrome bleu ornant un vinyle, flanqué d'un titre en lettres d'or. | Capture d'écran via YouTube
La pochette du neuvième album de Kanye West: un monochrome bleu ornant un vinyle, flanqué d'un titre en lettres d'or. | Capture d'écran via YouTube

Kanye West a toujours affirmé que sa couleur préférée était le vert. Parce qu'elle symbolise la nature, et que l'œil humain est capable d'en distinguer un très grand nombre de nuances. Il a aussi dit qu'il détestait le bleu. Toujours. Alors lorsque la pochette de son neuvième album, sorti ce vendredi 25 octobre, a été dévoilée, un sourire venait au coin des lèvres.

Un monochrome bleu ornant un vinyle, flanqué d'un titre en lettres d'or: Jesus is King. Une ode au gospel, comme l'avait annoncé son auteur, une bonne parole répandue en onze titres définitivement religieux, signe d'une étape supplémentaire dans les transformations d'un homme que le public suit depuis bientôt vingt ans maintenant.

Faire quelque chose de ses mains

Qu'est-ce qui peut pousser un musicien à mettre en avant ce qu'il dit tant abhorrer? Une démarche artistique introspective? Une force ou une cause supérieure? Un hommage? Certain·es internautes, Européen·nes surtout, ont vu en ce bleu profond une référence à la Vierge Marie, couleur liturgique oblige.

Oui mais voilà, dans le gospel, musique protestante par excellence, on ne célèbre pas Marie. On célèbre Jésus, dont la couleur, communément, est le blanc. Prétendre livrer un album gospel et rendre hommage à la plus sainte des catholiques serait contradictoire. Alors certes, Kanye West ne serait pas à une contradiction près. Mais tout de même: ce bleu, c'est en fait le bleu roi qui, dans le titre de l'album, ne se rattache donc pas à «Jesus», mais à «King». Et qui prétend être le roi du rap, de la musique et des arts? Kanye West.

Cette pochette, aussi simple soit-elle, révèle tous les antagonismes qui hantent Jesus is King. Avec cet album, le rappeur de 42 ans réaffirme sa mutation d'un chrétien en quête perpétuelle de voie (déjà recherchée sur The Life of Pablo en 2016) en un messager touché par le divin. Depuis son ranch de la vallée de Jackson Hole, situé au fin fond du Wyoming, sa vie semble centrée autour de l'idée de faire quelque chose de ses mains. Construire, créer, agir, être utile... Les mains de Jésus sont une symbolique récurrente du protestantisme et de la musique noire-américaine, ce sont elles qui le guident. «C'est Lui qui conduit», expliquait-il dans une interview pour Beats 1 la veille de la sortie de l'album.

Une obsession qu'il ressasse à longueur d'entretiens fleuves, et qui se traduit, entre autres, par ses Sunday Services, messes évangélistes musicales et dominicales auxquelles il convie proches, wannabe en apparats et musicien·nes gospel réputé·es dans sa demeure de Calabasas, banlieue on ne peut plus huppée de Los Angeles. Tous les dimanches, Kanye West prêche et crée, y compris deux jours après la sortie de Jesus is King. Et comme toujours avec lui, les lubies (celle-ci date de janvier 2019) se traduisent très vite en albums. C'est ce qui fait sa force artistique et, peut-être, sa faiblesse psychologique.

Des chorales et des flèches d'église

Jesus is King est donc le résultat de dix mois de plongée religieuse intense qui ne se vit surtout pas seule. Le gospel est une musique collective, elle est un élan vers une élévation. Tout le monde chante fort, joue fort, car il faut que la glorification du seigneur s'entende hors des églises et des salles de concert. Mais attention, Kanye West n'a pas eu une révélation soudaine. La religion est latente dans sa discographie, presque jusqu'à devenir une marque de fabrique.

En fait, la complexité de son parcours peut être analysée via ce seul prisme. Sur son premier album solo, The College Dropout, sorti en 2004, il rappait le titre «Jesus Walks»: «They say you could rap about anything / Except for Jesus / That means guns, sex, lies, videotape / But if I talk about God / My record won't get played» («Ils disent que tu rappes à propos de tout / Sauf de Jésus / Cela comprend les armes, le sexe, les mensonges, les films / Mais si je parle de Dieu / Mon morceau ne sera pas joué»). Le constat était amer, pas tout à fait vrai, mais traduisait déjà un rapport à un Jésus qui lui permettait de rester debout, de ne pas sombrer. Chez Kanye West, le prophète est presque exclusivement une corde à laquelle on se rattrape, ou une cause qui le différencie de ses semblables, incapables de cerner son esprit tortueux.

Alors Kanye West fait chanter les chœurs en introduisant Jesus is King avec un morceau exclusivement interprété par The Sunday Service Choir, puis avec «Selah», archétype de la force qui se dégage de ces vingt-cinq minutes de musique. Quand le rappeur scande les noms d'Abraham, de Noé, les percussions accentuent les propos, pour les porter plus loin encore. Une impression de gigantisme se dégage de ces premières minutes, et c'est bien là le but du gospel. On compose des chorales comme on érige des flèches d'église.

Encore, Jésus est là pour lui: «Even when we die, we raise up». Kanye n'a de cesse de clamer qu'il a frôlé la mort, failli sombrer dans la folie meurtrière, qu'il a été sauvé. Ce «we», ce «nous», c'est lui. Pour comprendre le rappeur, il faut en premier lieu connaître un événement majeur de sa vie personnelle: la mort subite de sa mère le 10 novembre 2007. De là, le personnage se complexifie à vue d'œil, remue la noirceur dans son album 808s & Heartbreak, pierre angulaire du rap américain, et développe un attrait pour le scandale, montant notamment à l'improviste sur la scène des MTV Awards pour humilier la toute jeune Taylor Swift. L'histoire a été racontée des milliers de fois, mais si il est important de la rappeler ici, c'est parce que ces événements marquent le début de ce que Kanye West considère aujourd'hui comme son égarement, son détournement de Dieu.

En 2010, sur son album (certainement son meilleur) My Beautiful Dark Twisted Fantasy, il se comparait à Dieu, faisant de son ego un personnage à part entière de sa vie publique et de la pop culture américaine. Se prendre pour le tout-puissant, c'est blasphémer. Cette période discographique, ponctuée par Yeezus en 2013, est celle où son rap est le plus vulgaire, où parler de lui à la troisième personne devient une norme. C'est aussi celle qu'il regrette désormais. Yeezus l'obscène et Jesus is King le pieu (il ne contient aucune grossièreté) sont des opposés, ou plutôt le yin et le yang dont les pochettes se répondent.

Chassez le naturel...

Mais qu'on ne s'y trompe pas: Kanye West ne recherche pas le pardon. Malgré toutes les polémiques (qui nous faisaient d'ailleurs écrire il y a un an que certes il était un génie, mais qu'il était aussi une buse) sur l'esclavage, sur Donald Trump, les crises de tweets compulsives et ses deals foireux avec Pornhub, le commun des mortels continue à refuser de le comprendre. Pourquoi s'excuser quand on est un génie? Aux États-Unis, une phrase revient sur des posters, des tatouages et des devises: «Only God can judge me» («Dieu seul peut me juger»). Pratique lorsque l'on veut trouver le pardon sans avoir à s'excuser. Son album est habité par cette phrase qui, si elle n'est jamais prononcée, est en fait sous-jacente.

Car Kanye règle tout de même ses comptes. Il subit les critiques, il divise grandement, même dans son propre camp. Aux États-Unis, nombre de chrétien·nes voient ce virage (qui n'en est pas vraiment un puisqu'il a consacré une part non négligeable de sa discographie à Dieu) d'un mauvais œil, puisqu'il est celui qui s'est pris pour un être divin durant si longtemps. Alors, dans «Hands On», en featuring avec Fred Hammond et produit par le grand Timbaland, il fustige ces attaques: «Said I'm finna do a gospel album / What have you been hearing from the Christians? / They'll be the first one to judge me / Make it feel like nobody love me» («Ils se demandent ce que je fais avec un album de gospel / Qu'est-ce que tu entends de la part des chrétiens? / Ils seront les premiers à me juger / À faire croire que personne ne m'aime»). Le Kanye West est rancunier, déteste qu'on entrave sa créativité et a définitivement du mal avec la critique.

«Only God can judge me» prend tout son sens. Il y a ce côté revanchard, ces relents d'ego constants qui montrent que Jesus is King est avant tout un album sur lui-même. Il est le principal sujet de ces textes, entre les lignes, le protagoniste de ses interviews où il explique ce qu'il fait, ce qu'il vit, ce qu'il entreprend, ce qu'on pense de lui. C'est lui, lui, et Jésus passe après lui, aussi sincère que Jesus is King puisse être. Chassez le naturel, il revient au galop. Il ne se voit pas comme un pécheur, plutôt comme un génie égaré qui serait touché par la grâce. Il n'y a pas de chemin de croix chez Kanye West.

La main dans le sac

Cet album est une célébration. Mais il est aussi une façon de justifier des écarts passés. On ne sait plus vraiment si Kanye West assume ses frasques et son personnage. Il est incapable de se faire pardonner, ça n'est pas dans son prisme de pensée. Il y a toujours quelque chose qui n'est pas réellement de son ressort et qui l'a fait sortir du droit chemin. Il était perdu, il était fatigué, il était traumatisé parce que son père lisait Playboy, il avait éraflé sa voiture, sa tartine est tombée du côté de la confiture...

C'est à la fois ce qui énerve et ce qui fascine dans ce nouvel album. La religion ne sauve pas de la mégalomanie. Heureusement, avait-on vraiment envie d'un album purement évangéliste où les traits de caractère seraient soudainement gommés? Non. Si un jour Kanye n'a plus autant besoin de Jésus pour avancer, il le délaissera très certainement et partira devant sans lui tendre la main. Car cet album le montre: ça n'est pas Kanye West qui est au service de Jésus, mais Jésus qui est au service de Kanye West. Alors, deux titres viennent nous rassurer.

«Follow God», tout d'abord, avec ce sample de soul bouclé du morceau «Can You Lose By Following God» du groupe Whole Truth (1969). Sorte de locomotive sonore sur laquelle Kanye est loin de livrer son meilleur rap, mais préfère conter les raisons de son éloignement de Dieu («I was lookin' at the Gram and I don't even like likes / I was screaming at my dad, he told me “It ain't Christ-like” / I was screaming at the referee just like Mike»). Ce type qui crie trop sur l'arbitre pendant les matchs de basket et qui passe trop de temps sur Instagram, c'est le Kanye West issu de la classe moyenne qui a les problèmes qui sont propres à sa condition, plutôt aisée. C'est celui qui énerve bien d'autres rappeurs aux passés plus violents et difficiles.

Il y a aussi cette manie d'être pris la main dans le sac et de faire l'innocent. Dans le titre Closed On Sunday, il commence par la phrase suivante: «Closed on sunday / You my Chick-Fil-A» («Fermé le dimanche / Toi mon Chick-Fil-A»). Il fait référence à une célèbre chaîne de fast-food du sud des États-Unis, connue pour être fermée le dimanche en raison des convictions religieuses rigoureuses de son fondateur Dan Cathy, farouchement et publiquement opposé au mariage de couples du même sexe et généreux mécène de programmes visant à «guérir l'homosexualité». Kanye West est connu pour être un grand amateur de fast-food, notamment de McDonald's, mais comment ne pas sentir la polémique venir à des kilomètres?

Rappeur de droite

Et puis, il y a «On God», produit par l'excellent Pi'erre Bourne, qui appose ici sa patte sonore et ses gimmicks synthétiques sans que le poids religieux de l'album ne semble altérer ses intentions musicales. Le rappeur, lui, se plaint du fisc qui l'empêcherait de créer, qui serait une entrave à l'inspiration et à ses grands projets de communauté religieuse. On retrouve celui qui explique que si les places de ses concerts et les vêtements qu'il crée sont si chers, c'est parce qu'il refuse d'en être réduit à faire des émissions de télé poubelle pour sauver sa famille de la faim. («That's why I charge the prices that I charge / I can't be out here dancing with the stars / No, I cannot let my family starve»). Le bourreau de travail qu'il est l'est-il par peur de l'avenir? Sa femme, Kim Kardashian, héroïne de la télé-réalité et dont la fortune est estimée à près de 350 millions de dollars, répondrait probablement par la négative.

Jesus is King enchaîne les audaces, comme l'excellent «Everything We Need», en featuring avec Ty Dolla $ign et Ant Clemons. Au-delà du morceau en lui-même, ce sont ces chœurs aux sonorités synthétiques qui fascinent. Il est à la recherche d'une masse sonore, d'une puissance épurée, d'une collectivité, quitte à ce que l'unité soit composée d'une multitude de lui. Kanye West, celui que l'on aime, est bel et bien là.

Il est aussi présent sur «Use This Gospel», où il parvient à réunir le duo Clipse (composé du fidèle Pusha T et de son frère No Malice qui n'avaient plus travaillé ensemble depuis près de dix ans) et le saxophoniste Kenny G (qui signe un solo à l'image de ses trente-cinq années de carrière, c'est-à-dire infect). Sur ce titre, les voix une nouvelle fois partie intégrante de l'instrumental également créé par Pi'erre Bourne sont un prétexte pour véhiculer quelque chose de plus fort. Kanye West veut faire passer un discours, la voix est l'outil majeur, alors il l'exploite pleinement, sous bien des aspects, et ce depuis toujours. C'est ce qui le différencie de ses confrères rappeurs.

Le roi des rois

En seulement vingt-cinq minutes, Jesus is King n'est certainement pas la fresque biblique barrée que l'on attendait, mais brille assurément par l'émotion qu'il transmet en respectant l'héritage musical revendiqué et en restant à contre-courant. Kanye West n'est pas un soulman, ni un artiste gospel. Il a besoin de s'entourer ou de sampler des morceaux préexistants pour parfaire son propre son, il faut qu'il s'approprie des éléments. C'est ce qu'il fait sur «God Is», par exemple, en échantillonnant le titre de 1979 du même nom du révérend James Cleveland and The Southern California Community Choir, en l'accélérant et en en augmentant la tonalité (en le pitchant) pour lui donner un timbre différent.

Il faut qu'il emprunte, qu'il se nourrisse d'ailleurs. Le dernier morceau de l'album, «Jesus Is Lord», est aussi basé sur une magnifique mélodie de cuivres piquée au chanteur et compositeur québécois Claude Léveillée et à son titre instrumental de 1978, «Un Homme dans la nuit». Contrairement à ce que l'on dit souvent, Kanye West ne fait rien seul, et tant mieux puisque c'est ce que le gospel sous-entend. Il a besoin des autres pour composer, pour se construire, pour le soutenir. Il a besoin des autres pour briller et pour se plaindre. Il a surtout besoin de Jésus pour avancer, pour demeurer «le plus grand artistes de tous les temps», comme il se qualifie régulièrement. Car si Jésus est le roi, le roi des rois s'appelle toujours Kanye.

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