Égalités / Culture

J'ai toujours rêvé d'être Vincent Delerm, avant même de le connaître

Temps de lecture : 6 min

Voilà plusieurs années que je me demandais s'il existait des hommes auxquels j'aimerais réellement ressembler.

Vincent Delerm dans le clip de «La Chamade», réalisé par Herman Dune. | Capture d'écran via YouTube
Vincent Delerm dans le clip de «La Chamade», réalisé par Herman Dune. | Capture d'écran via YouTube

Lorsqu'on essaie d'être un allié pro-féministe de qualité, quelqu'un sur qui on puisse compter et dont les actes ne contredisent pas les paroles, on finit toujours par déboucher sur des impasses. On réalise par exemple que l'immense majorité des artistes qu'on aime ne sont pas totalement irréprochables (ce qui relève souvent de la litote), et on se demande si on doit tout jeter à la poubelle. Cela me fait d'ailleurs penser à certains épisodes d'un podcast que j'aime bien, mais c'est une autre histoire.

Depuis tout petit, j'ai l'impression d'être un garçon un peu différent (ce qui ne veut pas dire mieux que les autres), et j'ai toujours rencontré beaucoup de difficultés à trouver des personnages de fiction ou des artistes auxquels m'identifier. Hétéro, blanc, de classe moyenne, je n'avais pourtant que l'embarras du choix (et je n'étais donc pas à plaindre), mais j'ai sincèrement peiné à me trouver des modèles.

À 16 ans, j'avais l'impression totalement artificielle d'être le personnage d'Edward Norton au début de Fight Club, et je mourais d'envie d'avoir rapidement 30 ans afin de pouvoir devenir un héros de film d'Arnaud Desplechin, ou de Bruno Podalydès, bref, un type un peu gauche mais spirituel qui boit du vin avec quelques proches et la femme dont il est amoureux.

Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris que, bien avant d'entendre «Fanny Ardant et moi» (2002) et les dizaines de chansons qui ont suivi, j'étais en fait delermien dans l'âme. Delermien tendance Vincent plutôt que Philippe, même si j'éprouve une grande sympathie pour l'auteur de La première gorgée de bière et de tout un tas de chouettes petits ouvrages truculents et ciselés.

J'ai beaucoup de mal à distinguer Vincent Delerm des personnages masculins de ses chansons. Dans «Châtenay-Malabry» (2002) ou «North Avenue» (2008), les narratrices sont des femmes, l'une vieillissante et l'autre déjà veuve; mais le reste du temps, on ne sait pas si c'est de lui-même que parle Delerm, s'il a constaté en personne qu'«À Naples il y a peu d'endroits pour s'asseoir» (2006), s'il a réellement croisé Patrick Modiano un soir près du métro («Le Baiser Modiano», 2004).

En tout cas, de morceau en morceau, de disque en disque, Vincent Delerm a façonné un personnage à son image, quelqu'un pour qui aucun détail n'est anodin, un homme qui considère que chaque parcelle de souvenir est une pépite d'or. C'est pour ces raisons-là que j'aime tant Vincent Delerm, trop souvent décrit par celles et ceux qui ne l'écoutent pas comme un représentant ennuyeux de la «nouvelle chanson française», catégorie n'ayant aucun sens, dans laquelle on a un temps casé des gens aussi différents que le brillant Benjamin Biolay ou le déclinant Bénabar.

Une vie sans fanfaronnade

D'un côté du spectre, il y a Michel Sardou, qui de «Je vais t'aimer» (1976) à «En chantant» (1978) n'a jamais cessé d'expliquer à quel point il était un roi du coït, un empereur de l'orgasme. Sans parler des «Villes de solitude» (1973), qui donnent au narrateur sardouesque «envie de violer des femmes», en toute simplicité. À l'autre bout du spectre se tient Vincent Delerm, qui ne considère jamais les femmes comme des poupées gonflables ou des terrains sur lesquels on performe.

C'était déjà frappant dans son tout premier album, qui se concluait par une poignante «Heure du thé» (2002): l'histoire d'un type qui se rend chez une fille en plein après-midi, et qui finit, à sa grande surprise, par n'en ressortir que le lendemain matin. D'un pareil sujet, Sardou aurait sans doute tiré des rimes du genre «elle a voulu m'offrir un thé / je lui ai fait mordre l'oreiller». Delerm, lui, se contente de ces quelques mots: «J'étais passé prendre un thé, et j'ai passé la nuit», maniant l'ellipse à la perfection pour raconter que le lendemain matin, il sort de chez la fille «habillé comme hier».

Voilà. Il y a eu du sexe, à n'en pas douter, mais Vincent n'est pas là pour fanfaronner. On comprend tout de suite que même s'il devait retrouver ses potes dans un bar parisien quelques heures ou quelques jours plus tard, il n'en profiterait pas pour leur raconter ses exploits, à quoi ressemble le corps de la fille en question, comment elle a crié. Ni Père-la-pudeur ni gros dégueulasse, Delerm trouve un joli équilibre.

Plus tard, il confie que ses émotions sportives sont aussi liées au trouble laissé par «Les jambes de Steffi Graf» (c'est le titre du morceau, qui date de 2006), mais aussi celles de Merlene Ottey, Heike Drechsler ou Gabriela Sabatini, également citées. Pas question de jouer les êtres sans désir si l'on en éprouve. Mais le faire à demi-mot, sans vulgarité, c'est bien aussi. Il faut bien compenser la sardouisation de notre monde.

À l'écart du troupeau

Delerm ne juge pas. Ni les hommes, ni les femmes. Tout juste quelques piques contre la haineuse Christine Boutin, citée dans «Il fait si beau» (2006), et la réactionnaire Geneviève de Fontenay (la «dame avec un chapeau» de «Sous les avalanches», sur le même album). Très conscient de sa situation de privilégié (il est le fils d'un écrivain à succès et d'une illustratrice de romans jeunesse), il se contente d'expliquer pourquoi, si souvent, il s'est senti différent.

Dans l'autoportrait «Le Garçon» (2016), il confie toutes ses singularités, même celles qui n'en sont pas vraiment: «Je suis le garçon qui était le seul garçon dans le cours de danse / Je suis le garçon qui devait regarder la route en voiture / Je suis le garçon qui n'a pas vu La Guerre des étoiles / Je suis le garçon qui a demandé un autographe à Bruno Marie-Rose / Je suis le garçon qui faisait partie d'un groupe de cold wave».

Mais c'est un court morceau publié en 2013 sur l'album Les Amants parallèles qui révèle toute l'essence et la complexité de la masculinité delermienne: le personnage de «Super Bowl» explique à un sportif imaginaire nommé Joe Montana qu'il a longtemps prétendu faire partie de ses fans, d'aimer certains sports dits virils, juste pour pouvoir passer inaperçu au milieu des autres garçons.

«Super Bowl» raconte ce sentiment-là, celui d'être un peu différent, d'avoir d'autres centres d'intérêt, mais de ne surtout pas vouloir faire de vagues. Cela raconte aussi l'instant où le phénomène s'inverse, où l'on s'asseoit sur un banc en compagnie de quelqu'un (ou de quelqu'une, en l'occurrence) qui partage les mêmes goûts que vous et ne vous en voudra jamais de ne pas être un vrai homme au sens stéréotypé du terme. À ce moment, vous devenez même fier de ne pas aimer le football américain ou Star Wars. Ce qui est un tout petit peu snob, voire idiot, mais totalement humain: se construire en opposition, c'est se construire tout court.

C'est totalement parce que je n'avais pas envie de sombrer dans le cliché du garçon obsédé par le foot et les voitures qu'un jour, très tôt, j'ai décidé d'arrêter mon abonnement à Onze Mondial, et de me mettre à acheter Première. Sachant que lire l'un n'empêche pas de lire l'autre.

Une certaine vision du sport

D'ailleurs, entre la culture et le football, Vincent Delerm n'a jamais choisi. Lorsqu'il décide d'ignorer Stéphane Guillon sur le plateau de l'émission de Canal+ «20h10 pétantes», c'est dans la lecture de L'Équipe qu'il se réfugie. Dans son film Je ne sais pas si c'est tout le monde, actuellement projeté au Cinéma des cinéastes (XVIIe arrondissement de Paris) avant d'entamer une tournée dans les salles françaises, il part à la rencontre de quelques personnes chères à son cœur, idoles ou ami·es: ce n'est pas un hasard si Vincent Duluc, grande plume du seul quotidien sportif français, en fait partie, quelque part entre Alice Rohrwacher, Vincent Dedienne, Aloïse Sauvage et Alain Souchon.

De temps à autres, Delerm rit de la difficulté qu'il y a à assumer son statut d'amoureux du football, comme lorsque dans «Quatrième de couverture» (2004), il se demande ce que va penser la jolie femme non loin de lui s'il «attrape en rayon Les années Platini». Il finit d'ailleurs par se saisir de la «NRF de 54», parce que c'est potentiellement moins amusant, que c'est sans doute plus classe. Puisqu'une partie du public des stades continue d'affirmer qu'un joueur qui ne court pas assez vite est une gonzesse et qu'un arbitre qui se trompe est un enculé, il est difficile d'assumer pleinement son statut de fan de foot lorsqu'on aspire à un autre niveau de réflexion sur son statut d'homme hétéro.

Vivre comme Agnès Varda

Dans «Vie Varda», chanson tirée de son dernier album Panorama, Vincent Delerm raconte à quelle vie il aspire: «Si on peut vivre comme Agnès / Se parler à deux dans la pièce / Et ressentir une émotion / Si on peut vivre une vie Varda / Marcher sur le sable comme ça / Faire une vie hors compétition». Pour moi, c'est le manifeste le plus simple et le plus alléchant qui soit: une vie faite d'intime, où les hommes aussi peuvent dire ce qu'ils ont réellement sur le cœur (au lieu de jouer les gros durs sans sentiments), où les sensations sont importantes et où le succès n'est plus une obsession.

Je crois que si les hommes acceptaient de vivre une vie Varda, l'univers se porterait mieux. Les envies de dominer le monde se dissiperaient, la violence rentrée laisserait place à des échanges sincères et bien plus sains, l'empathie cesserait enfin de n'être qu'une affaire de femmes. Changer le monde et les hommes passe sans doute par l'écoute intégrale des albums de Vincent Delerm. Ce n'est peut-être pas la révolution à laquelle on s'attendait à prendre part, mais je suis sincèrement convaincu qu'elle vaut le coup.

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