Culture

En 1999, le 113 impose son idée du rap français avec «Les Princes de la ville»

Temps de lecture : 6 min

Fin octobre 1999, trois rappeurs de Vitry-sur-Seine et un producteur de génie (DJ Mehdi) débarquent avec un premier album couronné de succès, et fondateur d'une certaine idée du rap français.

L'album «Les Princes de la ville» du 113 fête ses vingt ans en cette fin octobre. | Cover de l'album «Les Princes de la ville»
L'album «Les Princes de la ville» du 113 fête ses vingt ans en cette fin octobre. | Cover de l'album «Les Princes de la ville»

Il y a des albums qui hantent le public et d'autres qui hantent leur auteur. Les Princes de la ville, lui, a la particularité d'avoir à jamais marqué les deux, le grand public comme la carrière de Rim'K, AP et Mokobé, systématiquement ramenés à ce premier véritable long-format, Ni barreaux, ni barrières, ni frontières, sorti en 1998, étant davantage un EP.

Il faut dire que l'on ne peut contester ni son impact (500.000 exemplaires écoulés), ni son influence (sur l'histoire de la Mafia K'1 Fry, sur le rap de rue, sur l'ouverture du hip-hop aux musiques électroniques), ni le fait qu'il présente au grand public un trio qui débarque ici la rage au ventre, avec la volonté de s'affranchir d'une certaine forme de rap français.

«On a toujours cherché à faire du rap “français” et non “en français”»
Rim'k

On rate en effet beaucoup de ces mecs du Val-de-Marne si on ne perçoit pas derrière leur air de voyous en trois-quart cuir une certaine idée de la France: un mélange des cultures (du Maghreb, des Antilles, de l'Afrique noire, de l'Hexagone), une imagerie banlieusarde, une mentalité «cassos» et une roublardise poussée à l'extrême, retranscrite à travers des lyrics qui ne masquent rien du «vice des crapules».

Là où la majorité de leurs contemporains (Lunatic, Secteur Ä ou NTM) lorgnent ouvertement les États-Unis, du côté de Mobb Deep comme du son West Coast, Rim'k, AP et Mokobé formulent quelque chose de très français. On y entend les séquelles de la guerre d'Algérie, le parcours des familles immigrées, le rapport conflictuel des jeunes des cités avec les forces de l'ordre («Face à la police»), des dialogues enregistrés dans des kebabs et le quotidien de banlieusards marginalisés: des boîtes de nuit parisiennes («Jackpot 2000») comme du système scolaire («Les regrets restent»).

«On a en effet toujours cherché à faire du rap “français” et non “en français”, racontait Rim'k dans une interview aux Inrockuptibles en 2016. Il nous fallait donc adapter cette musique à ce qu'on vivait et non l'inverse. Et il se trouve qu'on est des rebeus et des renois de banlieue, qu'on part au bled avec nos parents l'été, avec tout le folklore que ça peut véhiculer. On a été influencé par quelques autres groupes français, NTM bien sûr mais surtout Ministère A.M.E.R. Sur la pochette de leur album, tu les vois au milieu d'une rue française lambda, devant une cité lambda, devant le supermarché Attac, exactement comme chez nous à Vitry. C'étaient des indices, des choses qui nous parlaient, qui voulaient dire qu'on adaptait le rap américain aux dimensions de nos vies. Pour nous, c'était ça la vie française.»

Accélérer le rythme

La production de l'album, essentiellement pilotée par DJ Mehdi (n'oublions toutefois pas le fabuleux travail réalisé par Pone sur les crapuleux «Hold up» et «Réservoir drogue»), est pour beaucoup dans cette singularité. Il y a bien évidemment quelques samples de soul: «Make Me Believe in you» de Curtis Mayfield sur «Les Princes de la ville», «You are everything» de Diana Ross et Marvin Gaye sur «Main dans la main» ou «I'm glad you're mine» d'Al Green sur «Face à la police».

Mais le producteur parisien, qui traîne alors avec Cassius et vient de composer un titre pour le troisième album de MC Solaar, a surtout l'intelligence d'échantillonner du raï («Harguetni Eddamaa» d'Ahmed Wahbi sur «Tonton du bled»), de multiplier les inclinaisons électroniques –celles-là même qui feront son succès au cœur des années 2000 au sein de l'écurie Ed Banger– et d'accélérer régulièrement le rythme, quitte à faire tourner le BPM à plus 115, là où la plupart des morceaux de rap tournent habituellement autour de 90 battements par minutes.

«Quand Mehdi a démarré la production des titres des Princes de la ville, rappelait Mokobé dans une interview à Snatch en 2011, il s'est mis à filtrer les sons. On trouvait ça chelou. Mais il n'a pas eu à nous convaincre. Il savait qu'on appréciait les choses originales: les BPMs rapides, les sons un peu spaces. On voulait vraiment marquer le coup avec cet album.»

«Jeunes et ambitieux»

Cette orientation électronique, en phase avec la French Touch de la fin des années 1990, on l'entend notamment sur «Jackpot 2000», «Ouais Gros» et son sample de Kraftwerk ou encore la chanson-titre, qui emprunte à la fois au funk et à la house, comme pour mettre davantage en valeur le goût des trois rappeurs pour les textes spontanés. Ceux qui, plutôt que de pomper ce qu'il se fait en Amérique, privilégient les mots simples, ramassés, aux grandes envolées lyriques. Il ne s'agit pas ici de ressembler à ces légions de poseurs recyclant le mal-être adolescent des amateurs de Rimbaud, mais bien de narrer des instants de vie, avec une désinvolture et un sens de la formule qui doit autant à leur culture du ghetto qu'aux films d'Audiard.

«Peu d'élégance dans mes écrits, normal pour un mec de Vitry», clame presque fièrement Rim'K, avant d'enchaîner avec le même élan de sincérité, en ouverture de l'inédit «On l'a pas mérité»: «Dire que dans la vie, j'suis qu'un gros paresseux/Et qu'malgré les ventes d'albums, j'aime toujours les grecs bien graisseux». À croire que, chez eux, tout semble impulsif, racailleux, authentique, insouciant, comme cette fois où, en mars 2000, ils débarquent dans un 504 break chargé sur la scène du Zénith lors des Victoires de la musique –d'où ils repartiront avec deux récompenses, celles de l'album rap et de la révélation de l'année.

En clair, le fond et la forme ne différent pas, au premier abord, de ceux auxquels nous ont habitué également Kery James, Rohff, Manu Key, Intouchables ou autres figures de la Mafia K'1 Fry: des textes bruts, sans métaphores ni fioritures, et un goût prononcé pour les mots d'argots («Ouais gros») ou issus d'une époque révolue («Et pour s'payer un avocat faut plein de pascals»), un sens de la mélancolie fulgurant, réaliste, hérité de la rue et perceptible au moins depuis leurs premières apparitions sur la compilation L'invincible Armada en 1997.

Sur Les Princes de la ville, pourtant refusé par la majorité des maisons de disques, il y a aussi des morceaux de cette trempe, qui collent avec l'idée que l'on peut se faire de la musique du 113. Celle qui transpire l'authenticité, celle qui joue sur une imagerie sinistre et crapuleuse, celle qui mélange à la fois mises en scène cinématographiques et hommages aux proches disparus, histoires de rue et introspections. Parfois jusqu'à l'excès. Souvent jusqu'au génie.

«Au chômage, pourtant jeunes et ambitieux, c'est pour nous qu'ils ont créé l'ANPE. Mais y'a une queue d'un kilomètre, pour gagner trois pépettes, si j'peux me permettre, qu'ils aillent s'faire mettre», rappent-ils sur «Les Princes de la ville».

«Code 94400 Vitry»

Tout au long du disque, on les sent majoritairement fiers: de leur quartier et de leur ville, dont les multiples clichés ornent la pochette de l'album, mais aussi de leurs racines avec «Tonton des îles», «Tonton d'Afrique» et, bien évidemment, «Tonton du bled», véritable ode à ces retours au pays effectués durant l'été, à ces voyages interminables passés sans climatisation au sein de «voitures un peu penchées».

«Tonton du bled», comme le confirme dans une interview à Brain Magazine Rabah Mezouane, ancien journaliste aujourd'hui programmateur à l'Institut du monde arabe, c'est en effet «un manifeste de l'immigration, le titre d'un artiste qui a parfaitement su adapter le son du hip-hop américain à une réalité française: les relations compliquées entre la France et l'Algérie, la vie du bled, le parcours des familles immigrées, etc. Le tout, sur un ton à la fois réaliste et humoristique. […] Ça a été le premier morceau qui rassemblait les anciennes générations d'immigrés, celles que j'aime à nommer les générations Peugeot-Renault-BTP, et leurs progénitures.»

Les Princes de la ville n'est donc pas qu'un album de jeunes qui «carburent au shit». C'est un album en phase avec son époque: la France black-blanc-beur, celle post-Coupe du monde 1998, celle des projets cinématographiques censés célébrer cette richesse multiculturelle (Taxi, Le ciel, les oiseaux et... ta mère!, etc.), celle qui accueille de nouvelles idoles, plus métissées et plus représentatives de la jeunesse française (Éric et Ramzy, Jamel).

Quelques semaines après la sortie de cet album inaugural, 113 fait d'ailleurs la couverture de Tati Magazine, et cela n'a rien d'un hasard: leur nom, déjà, fait référence à leur adresse (le 113, rue Camille-Groult, à Vitry-sur-Seine), tandis que leur imagerie (voir pour cela le clip de «Les Princes de la ville» où ils posent fièrement avec leurs Victoires de la musique, affalés dans un canapé posé sur un toit d'un bâtiment de leur cité) et leurs textes s'évertuent à prouver qu'ils restent les mêmes malgré le succès, qu'ils continuent d'incarner à la perfection la mixité des classes populaires françaises. «Populaires mais jamais vendus», comme le dira Kery James quelques années plus tard.

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