Égalités / Culture

«From End» ou ce qui peut arriver de pire lorsqu'une victime n'est pas écoutée

Temps de lecture : 4 min

Dans ce manga en trois volumes, une prof et un élève font face au même agresseur. L'absence de solution institutionnelle finit par les pousser vers des pratiques extrêmes.

Détail de la couverture du volume 1 de From End de Mitsuo Shimokitazawa. | Éditions Kana
Détail de la couverture du volume 1 de From End de Mitsuo Shimokitazawa. | Éditions Kana

Manga cathartique à l'extrême, From End, série en trois volumes publiée chez Kana, revient sur le parcours de renaissance de deux victimes confrontées à leur bourreau. Pendant longtemps, le monde semble être arrivé à vivre avec l'idée qu'il existait une «victime idéale», qui «se comporte de manière irréprochable et infaillible», pour reprendre les mots de Nora Bouazzouni dans un article sur la série Netflix Unbelievable. Une victime au témoignage incontestable et au profil sans accroc, susceptible d'être crue sans mal par la police puis la justice.

Et puis Virginie Despentes a débarqué avec son essai King Kong Théorie , et la donne a changé. Depuis quelques décennies, face à un système qui peine à égratigner ses certitudes, bon nombre de militant·es et d'associations défendent toutes celles dont le dossier n'est pas assez exemplaire pour être considérées comme des victimes à part entière. Généralement, les mêmes personnes et les mêmes collectifs permettent également aux victimes de trouver un parcours de résilience adapté, qui pourra éventuellement les mener vers la reconstruction.

From End prend un parti différent en racontant l'histoire de Rui Shinomiya, prof de lycée qui se retrouve confrontée à son passé de victime d'agressions sexuelles lorsqu'elle rencontre Rui Hayase, l'un de ses élèves. Leur duo nouvellement formé va chercher à se défaire de l'emprise d'un homme aussi manipulateur que pervers.

Quand Rui Hayase et Rui Shinomiya finissent par s'accorder sur le fait que leur salut passera par l'assassinat de leur bourreau, le manga se mue alors en métaphore du parcours de certaines victimes. En effet, pour gommer les sévices, au moins en surface, effacer l'existence même de son tortionnaire apparaît comme la seule issue valable. Mais dans le manga, le meurtre n'est pas si simple, et l'emprise continue bien au-delà des actions physiques du dangereux pervers. C'est une réalité: le parcours pour atteindre sa liberté et reprendre sa vie en main est parsemé de crises et de culs-de-sac.

Au cœur des ténèbres

Ce qui étonne dans From End, et c'est un ressort narratif pleinement assumé, c'est que l'urgence et la détresse prédominent. Les rayons de soleil n'existent que pour permettre aux personnages, éprouvés par leur lutte contre des forces qui s'acharnent, de tomber encore plus bas. Rien ou presque ne semble les épargner. L'impuissance n'est contrebalancée que par la force de leur duo, que les épreuves ont soudé.

Là où le manga excelle, c'est dans la difficulté de communication des personnages avec le monde extérieur. Jamais Rui Hayase et Rui Shinomiya n'imaginent ouvrir leur cœur et expliquer leur situation... et plus les deux protagonistes s'enfoncent dans des mensonges, plus on les peut les voir se confronter à l'incompréhension et à la violence.

Parce que ce mur de silence est au moins aussi effrayant que le psychopathe de From End, j'ai voulu savoir quels étaient les recours concrets pour les victimes adolescentes. Sarah, de l'association lilloise L'Échappée, collectif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, indique qu'il existe de nombreuses façons de sortir de l'isolement: «Ça peut être l'école, le sport ou autre chose. Au sein de l'école, s'il y a une infirmière ou une psychologue scolaire c'est encore mieux. C'est aux adultes de créer des journées de prévention, de faire intervenir le planning familial, de faire intervenir les structures de prévention.»

Sarah pointe aussi les difficultés qu'il peut y avoir à trouver un·e adulte de confiance quand on a perdu tous ses repères: «Il y a des modes de protection qui se mettent en place chez les plus jeunes qui font que c'est compliqué, quand on a été molesté·e, violenté·e ou violé·e par un adulte, de faire confiance à un autre adulte. Mais il est possible de trouver un soutien et un relais chez un camarade de classe, par exemple.»

Adultes dignes de confiance

Sarah revient aussi sur la responsabilité collective de protection des victimes: «Quand il est question de mise à l'abri, de signalement social, de prise en charge par les services sociaux, le relais peut être fait par un adulte proche... mais aussi par n'importe quel adulte. Ça peut être l'AVS [auxiliaire de vie scolaire], l'animateur de temps périscolaire, ou pourquoi pas la personne de la cantine. N'importe quel adulte qui travaille dans l'Éducation nationale ou dans des services sociaux en lien avec des jeunes doit effectuer un signalement dès qu'il y a un doute. Il est censé faire remonter ses soupçons à sa hiérarchie et le signalement doit suivre.»

La parole des victimes doit être considérée comme la plus précieuse des choses, l'étincelle qui ne doit pas s'éteindre, rappelle Sarah: «Il faut que nous, en tant qu'adultes, qui qu'on soit, on puisse se sentir en capacité d'accueillir cette parole et de la relayer. Si tel enfant, tel jeune est venu nous confier un truc, il faut qu'on en soit digne. Cette parole compliquée à être portée, il faut ne pas la laisser mourir. On peut tous être ces personnes relais, et c'est un rôle fondamental.»

Il n'y a pas de deuxième chance. Une victime qu'on n'écoute pas finit irrémédiablement par se murer dans le silence, par se croire responsable, ou par avoir envie d'en finir. Les personnages de From End envisagent une autre façon de cicatriser leurs plaies, celle de la vendetta. Aussi excessif et artistique ce choix puisse-t-il paraître, il convient une nouvelle fois de rappeler qu'avec davantage d'écoute et de confiance, Rui Hayase et Rui Shinomiya auraient peut-être pu trouver d'autres façons de sortir de l'ornière.

From End

de Mitsuo Shimokitazawa

Éditions Kana

Volume 2/3 sorti le 20 septembre 2019

Volume 3/3 à paraître le 6 décembre 2019

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