Culture

Marty Scorsese contre Super Marvel: de l'utilité du clash

Temps de lecture : 11 min

La sortie du cinéaste américain contre les «films Marvel» suscite une avalanche de questionnements utiles, grâce à la formulation choisie par le réalisateur, précisément parce qu'elle est discutable.

Affiche d'Avengers: Endgame | Disney
Affiche d'Avengers: Endgame | Disney

En déclarant que les productions Marvel ne sont pas du cinéma, Martin Scorsese a jeté un lourd pavé, déclenchant tempêtes et remontées de marigots plus ou moins vaseux. Mais aussi un ensemble de questions qui méritent d'être posées, et de constatations intéressantes.

Dans une interview donnée début octobre au magazine Empire en marge de la sortie de son film The Irishman, produit par Netflix, le réalisateur avait déclaré: «Je ne les regarde pas. J'ai essayé, vous savez. Mais, ce n'est pas du cinéma. Honnêtement, la chose dont ils se rapprochent le plus, aussi bien faits soient-ils, avec des acteurs faisant le meilleur au vu des circonstances, ce sont des parcs d'attractions. Ce n'est pas du cinéma dans lequel des êtres humains tentent de transmettre des émotions, des expériences psychologiques à d'autres êtres humains.»

La première est qu'il y a aujourd'hui du sacré autour des créatures et des produits définis comme «Marvel» –qui incluent leurs homologues de la boutique d'en face, DC ComicsMarvel servant clairement ici de nom générique à l'univers des super-héros et des effets spéciaux qui domine le box-office mondial. Les attaques contre Scorsese relèvent en effet clairement du procès pour blasphème, un sujet que le cinéaste connaît bien.

À lire les réactions négatives suscitées par Scorsese, la divinité offensée
est plus prosaïquement l'argent.

Encore qu'à lire un peu attentivement les réactions négatives suscitées par la diatribe de l'auteur de Taxi Driver, la divinité offensée est plus prosaïquement l'argent, les sommes faramineuses (et pour partie en trompe-l'œil) rapportées par ce qu'on nomme bien improprement des franchises étant systématiquement brandies en preuve de leur valeur absolue.

Avec, de manière d'autant plus perverse qu'elle est implicite, l'idée bien établie que l'argent est la mesure de toutes choses –à la fois des humains (lorsqu'ils évaluent le succès des films, les Américains et la majorité du reste du monde ne s'occupent pas du nombre de spectateurs mais du volume des recettes) et du plaisir supposé être associé à la consommation de ces produits.

Une formule singulière

Bizarrement, les défenseurs de la position de Scorsese raisonnent dans les mêmes termes, enfourchant de vieilles haridelles opposant l'art au commerce, pour pourfendre le moulin à vent d'un cinéma cherchant désormais à faire du fric, contre un supposé art du cinéma pur de ces basses compromissions.

Comme si le cinéma n'avait pas toujours cherché aussi à susciter des recettes financières, comme si l'argent n'était une condition de sa naissance et de son existence. Ce qui oblige à prêter attention à la formule singulière employée par Martin Scorsese disant non pas qu'il n'aime pas les films Marvel mais qu'ils «ne sont pas du cinéma».

Une des questions que soulèvent les réactions outrées des producteurs et réalisateurs de films de super-héros, ainsi que des millions de fans outré·es par les mots de Scorsese, est: pourquoi tiennent-ils tant que ça à ce que ces objets qu'ils adorent soient du cinéma?

La formule employée par Scorsese signifie: je ne fais pas la même chose que ceux-là, nous ne sommes pas
du même monde.

C'est au fond un hommage à ce que le cinéma garde de prestigieux et de séduisant que traduit toute cette colère contre la formule du réalisateur. C'est, plutôt inattendue, une revanche du symbolique, et de l'ambition non financière. La formule (contestable) employée par Scorsese signifie: je ne fais pas la même chose que ceux-là, nous ne sommes pas du même monde.

Or, à ce stade, les multimilliardaires du monde Disney-Marvel et les centaines de millions de spectateurs accros aux costaux volants en capes multicolores tempêtent ou pleurnichent parce qu'ils veulent faire partie du même monde que l'auteur des Affranchis et de Hugo Cabret.

Il existe une phrase intrigante dans le monde du show bizness: «J'ai pleuré tout le long du chemin jusqu'à la banque.» Elle est répétée à l'envi par ceux qui obtiennent de grands succès commerciaux mais ne sont pas reconnus comme des artistes, en particulier par la critique, pour proclamer qu'ils s'en moquent.

Reconnaissance symbolique

Alors qu'elle dit exactement le contraire: oui, ils s'en mettent plein les poches. Mais oui, aussi, ils souffrent de ne pas avoir en plus l'onction artistique. Ils veulent, ils ont besoin aussi de la reconnaissance symbolique, d'une admiration qui ne se mesure pas seulement en monceaux de dollars et en fan-base faramineuse. Et cela est une excellente nouvelle: que même chez les plus cyniques, le cinéma recèle aussi, ou encore, cette idée d'une ambition que rien de chiffrable ne définira jamais.

Que ce soit Scorsese qui vienne dire ainsi «nous ne sommes pas du même monde» est loin d'être anodin. Lorsque Ken Loach lui emboîte le pas, tout le monde s'en fiche: ça va de soi qu'il n'est pas, ou ne se sent pas du même monde. Mais lui, Scorsese, vient du sérail et ne l'a jamais quitté.

Nombre de ses contempteurs n'ont pas manqué de remarquer qu'il fait partie de la génération qui a ressuscité l'industrie qui produit ces mêmes produits qu'il dénonce, en particulier en inventant le principe même du blockbuster (Les Dents de la mer, Steven Spielberg, 1975) et les sagas intergalactiques à grand spectacle et effets spéciaux massifs (La Guerre des étoiles, George Lucas, 1977).

Passionnée de cinéma d'auteur européen, cette génération a bien accompli le mouvement qu'on appelle «Nouvel Hollywood», mais ses membres ont opté pour des stratégies très différentes, où chacun des quatre plus grands noms de ce mouvement occupe une place particulière.

Lucas, le talentueux artiste de THX 1138 qui lui valut d'être maltraité par l'industrie, a choisi de devenir une des principales entreprises du système. À l'opposé, Francis Coppola (qui s'est empressé de surenchérir sur Scorsese à propos des films Marvel lors de son apparition au festival Lumière) aura tenté l'aventure d'une entreprise contre le système, avec le projet Zoetrope, et a été écrasé par lui –ironiquement à l'occasion d'un film, One from the Heart, qui explorait bien des procédés technologiques qui feront la fortune des films de super-héros.

Spielberg et Scorsese ont, eux, chacun à leur façon, négocié avec le système. Spielberg en combinant blockbusters familiaux et films «à grand sujet», stratégie dont l'exemple le plus évident, véritable déclaration, fut la sortie la même année (1993) de La Liste de Schindler et de Jurassic Park.

Scorsese n'a lui jamais visé le blockbuster, mais négocié, parfois très douloureusement (on se souvient de son conflit violent avec les frères Weinstein sur Gangs of New York), des films plus personnels contre des films plus formatés, voulus par les studios. Si Francis Coppola a de véritables raisons d'être amer, et est d'ailleurs depuis vingt ans, malgré quelques apparitions aussi furtives que gracieuses, pratiquement retiré du monde du cinéma, ayant construit ailleurs une autre existence, ce n'est assurément pas le cas de «Marty».

Des objets singuliers

La question intéressante serait de savoir si lui qui, comme ses confrères de sa génération, a toujours su trouver des compromis avec le système, considère véritablement –et peut-être à raison– que quelque chose de décisif a changé. Puisque, et Scorsese le sait mieux que quiconque, Hollywood (et les autres cinémas du monde) ont depuis toujours produit à la tonne des mauvais films ayant de gigantesques succès, que les procédés racoleurs caractérisent l'immense majorité des productions.

Et, simultanément, qu'il y a toujours eu matière à aller chercher y compris dans ces productions de masse, des objets inattendus, singuliers, réinventant un langage, un regard, une originalité au sein même du fleuve nauséabond de la production industrielle effectivement conçue par le seul profit. Ce qui est, encore, le cas des films de super-héros. On ne parle évidemment pas ici de Joker, abusivement brandi comme contre-exemple par les opposant·es à la thèse de Scorsese: Joker est tout le contraire d'un film de super-héros.

Il en est, depuis l'intérieur de leur univers, leur plus virulente et inventive critique –un des aspects réjouissants de la chose est qu'il n'est pas du tout certain que ni le studio (Warner) ni même le réalisateur (Todd Phillips) en aient eu conscience.

Mais par exemple le Batman de Tim Burton, ou The Dark Knight de Christopher Nolan mais aussi Hulk d'Ang Lee ou Logan de James Mangold témoignent que l'utilisation de la catégorie «films Marvel» comme caractérisant à l'avance tous les films en les marquant du même signe négatif est excessivement simplificatrice.

Scorsese n'a d'ailleurs pas dit que les films Marvel sont mauvais, stupides, moches, crétinisants et putassiers –ce qui est pourtant le cas de la grande majorité d'entre eux. Il a dit qu'ils n'étaient pas du cinéma. Mais qui sait ce qu'est le cinéma? Sûrement pas celui qui est l'énonciateur historique de cette formule, le grand critique André Bazin. Si son principal ouvrage s'intitule Qu'est-ce que le cinéma?, ni lui ni personne n'a répondu à la question, une question qui n'a d'ailleurs sans doute aucun sens – sinon à demeurer, justement, comme question.

Le cinéma d'attraction

Scorsese a poursuivi en disant que les «films Marvel» relevaient plutôt à ses yeux des parcs d'attraction. Étrange accusation. Scorsese est un type savant, il sait très bien d'où vient le cinéma: des parcs d'attraction, justement.

Le grand chercheur américain Tom Gunning a bien montré selon quels procédés a été conçu le cinéma aux origines, et c'est précisément ce qu'il a appelé... le cinéma d'attraction. Un cinéma qui ne fait précisément pas du récit ou de la psychologie des personnages son principal ressort, privilégiant les effets visuels, sensoriels.

Ce dont Scorsese accuse les films actuels est à cet égard moins de constituer une évolution malfaisante qu'une régression. Mais où est-il écrit que le cinéma a obligation de se soumettre à l'ordre du discours?

Le «cinéma d'attraction», le burlesque, mais aussi toute une veine minoritaire du cinéma, des grands artistes soviétiques des années 1920 aux modernes les plus audacieux, ont aussi travaillé à la sortie de l'énoncé narratif inspiré du roman et du théâtre. Ce que font aussi d'une certaine manière les films de super-héros privilégiant les effets (spéciaux) sur la progression narrative.

Si on la prend au sérieux, la formule de Scorsese est donc très paradoxale. Alors que celle, citée sur le terrain moral par Coppola, et disant que ces films sont despicable [méprisables], qu'ils utilisent des procédés méprisables pour assurer leur succès, est parfaitement recevable, qu'on soit d'accord ou pas.

Netflix ou Marvel?

Un autre face-à-face à distance ressort de cet épisode, il concerne cette fois Scorsese et Spielberg. Il est significatif que Spielberg (qui se garde de s'exprimer sur la question Marvel) et Scorsese se soient trouvés à fronts renversés à propos du précédent épisode de l'interminable discussion sur ce qui est ou pas du cinéma, épisode initié par la stratégie de Netflix de passer outre la prééminence de la salle.

L'auteur d'ET l'a condamnée, quand l'auteur de Taxi Driver, qui se trouvait en pleine promo de son film pour Netflix The Irishman lorsqu'il a fait sa déclaration sur Marvel, revendique depuis longtemps le droit de faire appel à quiconque finance ses projets –position elle aussi contestable. Donc à Netflix, qui met en danger l'existence des salles.

Mais à nouveau la polémique a du moins le mérite de susciter, ou de raviver un débat, et d'aider à échapper aux impasses simplistes. Que la salle de cinéma de cinéma soit le lieu de destination naturel et indispensable pour qu'un objet audiovisuel soit un film de cinéma n'implique pas que tout ce qui est vu dans une salle est du cinéma, ni que ce qui est diffusé ailleurs n'en est pas.

Grâce à la polémique Scorsese-Marvel, on aura encore vu apparaître un étrange phénomène. Il s'est produit dans les colonnes de la plus importante publication du show bizness américain, le magazine Variety.

Le plus important, ce qui fait que certains produits audiovisuels sont
du cinéma au plein sens du mot, et pas les autres, c'est… ce qu'on ne voit pas.

Dans un texte qui mériterait de faire date, son principal éditorialiste (chief columnist), Owen Glieberman découvre ce que s'épuisent à expliquer les meilleurs penseurs du cinéma depuis près d'un siècle, disons depuis le cinéaste et théoricien Jean Epstein (Bonjour cinéma, 1921, Photogénie de l'impondérable, 1935, etc.), et qu'a si bien défini le critique Serge Daney en opposant le cinéma au «visuel»: le plus important, ce qui fait que certains produits audiovisuels sont du cinéma au plein sens du mot, et pas les autres, c'est... ce qu'on ne voit pas.

Le mystère, très exactement, comme le découvre Glieberman. Merci Marty d'avoir permis aux grands prêtres de l'industrie d'avoir cette révélation.

Qu'est-ce qui a (peut-être) changé?

Mais pourquoi Scorsese refuse-t-il à ce point les dits «films Marvel»? Ce très fin connaisseur d'un système avec lequel il n'a cessé de savoir négocier voit-il la période actuelle comme marquée par un tournant décisif, et en quoi?

Ce tournant peut, ou pas, se jouer sur deux terrains très différents, mais liés. À Scorsese et Coppola, «ses idoles de jeunesse», James Gunn le réalisateur des Gardiens de la galaxie rétorque que «les super-héros sont tout simplement les gangsters/cow-boys/aventuriers de l'espace d'aujourd'hui», manière de revendiquer qu'Hollywood continuerait en fait de faire ce qu'il a toujours fait.

Une affirmation discutable, qui mériterait au contraire d'aller voir ce qu'ont de particulier des héros dotés de superpouvoirs, affranchis d'à peu près toutes les contraintes physiques auxquels sont soumis les humains. Et en quoi cela change (ou pas) le rapport à la fiction, à l'identification, à l'ensemble des processus qu'engendre des récits travaillant dans l'imaginaire, mais de manières qui ne sont pas toutes équivalentes.

Mais plus encore qui le font dans un contexte qui n'est lui non plus pas le même. La marque des temps actuels pour ce qui concerne le cinéma, l'entertainment, la dite pop culture, même si elle fait moins de bruit, c'est la construction au sein même d'Hollywood d'un empire inédit. L'acquisition par Disney (qui possède Marvel) de la major company Fox a engendré une concentration de pouvoir et de richesse comme l'industrie américaine n'en a jamais connu.

La réaction du grand patron de ce conglomérat, Bob Iger, aux propos de Scorsese est à ce titre significative: en substance, le mieux serait de ne pas en parler, qu'on nous laisse faire des affaires, circulez il n'y a rien à voir. En quoi Marty S. a précisément bien fait d'en parler. Et d'en parler dans des termes qui étaient sans doute les seuls à pouvoir faire réagir –et peut-être même, qui sait, à pouvoir faire réfléchir.

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