Culture

La vraie recette du roman français du XXIe siècle

Temps de lecture : 4 min

La littérature hexagonale a enfin réussi à dépasser le stade du houellebecquisme et de l'autofiction.

Une jeune fille, la forêt: deux nouvelles obsessions du roman français. | Annie Spratt via Unsplash
Une jeune fille, la forêt: deux nouvelles obsessions du roman français. | Annie Spratt via Unsplash

Il y a quelques mois, un ami m'a fait part d'un projet sur lequel il travaillait. Il s'agissait d'une BD autour d'une jeune femme qui s'installait au pied d'une montagne, avant que la nature ne commence à produire des phénomènes étranges. J'avais étudié Jean Giono à la fac, et je retrouvais dans son histoire des éléments de ce qu'on a appelé le néo-primitivisme.

Cet été, je l'ai appelé pour m'écrier: «Hey, c'est marrant, ton histoire, en fait, j'ai l'impression qu'elle rejoint tous les romans français que je lis en ce moment.» Je lui dresse la liste impressionnante des points communs et, rageux, il me répond: «Super, merci, je laisse tomber ce projet.» Une réaction que je comprends fort bien. Quand on travaille sur une histoire qu'on porte depuis longtemps dans sa tête, une histoire qui trouve un écho avec nos préoccupations personnelles, on n'a pas du tout envie de s'entendre dire que c'est le truc à la mode en ce moment et que d'autres produisent exactement les mêmes pensées profondément personnelles.

Il n'empêche, ces derniers mois, à chaque fois que j'ai ouvert un roman français, j'y ai trouvé les mêmes éléments, comme s'ils se répondaient les uns les autres. Je citerai en vrac: La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné, Écorces vives d'Alexandre Lenot, Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam, Une bête au paradis de Cécile Coulon, Éden de Monica Sabolo, et j'en oublie probablement un paquet. (Disclaimer: mon nouveau livre paraît à L'Iconoclaste, qui a publié les romans de Dieudonné et Coulon.)

Je ne vais pas m'improviser critique littéraire, il ne s'agira donc pas ici de juger la qualité de ces romans qui, dans l'ensemble, ont eu de très bonnes recensions. Ce qui m'intéresse, c'est de voir quelles obsessions se retrouvent chez ces auteurs et autrices, et ce que cela révèle de notre époque.

Mais surtout, le plus important, le véritable évènement, c'est que sur l'échelle française du houellebecquisme, on est exactement à l'opposé. (Si le houellebecquisme peut se résumer vite fait à: homme frustré + société de consommation + cynisme.) Après des années à se taper des copies plus ou moins réussies de Houellebecq, ou de l'autofiction, il semblerait donc qu'une partie de la littérature française explore une autre voie.

Jeune fille sauvage

Mais quels sont donc les points communs entre ces romans?

  • L'absence de repères géographiques et/ou temporels. On ne sait pas exactement quand ni où on est, en particulier dans les premières pages. On est hors du temps. (Impression étrange en particulier dans Une bête au paradis, où un accident de voiture est évoqué sans qu'on sache s'il implique une Ford T de 1919 ou une Fiat Panda.) Dans Arcadie, cette extraction du temps est clairement mise en scène, puisque l'intrigue se déroule dans une maison en zone blanche (sans ondes électromagnétiques) et les personnages ont décidé d'y vivre en s'extrayant de la vie moderne.

  • Une jeune fille. Attention, toi le quadra désabusé qui a hanté la littérature depuis des dizaines d'années avec ton mal-être existentiel, te voilà en train de disparaître au profit de la jeune fille. Dans Arcadie, Farah a 14 ans; dans Éden, la narratrice et Lucy ont 15 ans; dans La Vraie Vie, on suit l'héroïne du passage de l'enfance à l'adolescence; Une bête au paradis suit également la vie de Blanche; Louise d'Écorces vives est une jeune femme. À mon humble avis, la jeune fille a été l'un des personnages les plus maltraités dans l'histoire littéraire. Elles étaient toujours pétries de stéréotypes. (Voire totalement fantasmées par les auteurs.) Dans tous ces romans, elles ont une complexité inédite.

  • La nature. C'est le point crucial. Finies les grandes villes, les aires d'autoroute et les hypermarchés. Voici des habitations humaines à taille raisonnable, souvent à proximité d'une forêt mystérieuse. La nature qui avait peu ou prou disparu de la littérature française fait son grand retour, avec en arrière-fond la question de la sauvagerie et de la violence. Chez Houellebecq, la nature, c'était essentiellement de la biologie. Là, la nature est mystérieuse, proche et lointaine, intemporelle. Où est vraiment le sauvage? La révolte passera-t-elle par la forêt? Dans la plupart de ces romans, les animaux ont une place prépondérante: dans un renversement des points de vue, ils semblent observer le monde humain. Et parfois, les personnages se transforment plus ou moins en animaux, à moins qu'ils ne se contentent de renouer avec leur nature profonde. On obtient ainsi jeune fille + nature (forêt) = on n'est pas très loin de la sorcellerie. Et on sait que les sorcières, c'est quand même le gros phénomène culturel du moment.

  • Le sexe. Suite thématique logique, les corps priment. Ils ont chaud, froid, ils entendent, ils voient, ils tremblent, ils transpirent, ils désirent et, pour certains, ils jouissent. Autre activité assez centrale dans presque tous ces livres, la course. Effrénée, éperdue. Alors que le XXe siècle avait vu le triomphe du personnage comme être de papier ne renvoyant qu'à l'espace de la page, ces personnages-là sont avant tout des corps, des corps qui bougent, qui testent leur puissance –ce qui induit de fortes ressemblances stylistiques entre ces livres, le vocabulaire de la nature et du corps étant exploités dans une dimension poétique. (Pour ma part, toute mention de jeune fille découvrant le sexe me fera toujours irrésistiblement penser à l'un des romans cultes de ma jeunesse, qui avait déjà présenté un extraordinaire portrait de jeune fille: Les Petits Enfants du siècle, de Christiane Rochefort.)

  • Les hommes en prennent pour leur grade. Et quand je dis les hommes, je ne veux pas dire les êtres humains, mais véritablement les hommes. Évidemment, il y a souvent un personnage masculin qui est mieux que les autres (Laurentin dans Écorces vives ou Louis dans Une bête au paradis), mais enfin bon, l'ensemble des autres sont au mieux absents, au pire violents, sadiques, lâches, manipulateurs. Et en meute, ils sont en général vaguement inquiétants.

    En résumé, tous ces romans se rapprochent du genre du conte, mais du conte pour adultes –ce qu'on pourrait appeler le néo-conte ou le conte néo-rural. Il y a des années, les romans montraient l'absurdité du monde de l'entreprise/de la société à travers les yeux d'un homme désabusé. Désormais, on voit la violence des hommes à travers les yeux d'une jeune fille sauvage.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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