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L'Europe peut-elle gagner la guerre des étoiles?

Temps de lecture : 8 min

Alors que les enjeux de conquête spatiale sont au cœur des considérations des grandes puissances, le vieux continent semble avoir du mal à parler d’une seule voix.

Vue de la Terre depuis un satellite | Nasa via Unsplash
Vue de la Terre depuis un satellite | Nasa via Unsplash

Pendant plus de cinquante ans, l'espace est resté la chasse gardée de quelques grandes nations: États-Unis, Russie et Union européenne. Mais depuis dix ans de nouveaux acteurs font leur apparition, comme la Chine. Nouvelles nations à la recherche de leurs premiers faits d'armes ou «new space», les rapports de force n'ont jamais été aussi fluctuants au-dessus de nos têtes pour tenter d'obtenir son petit bout d'étoile.

«On parle de plus en plus de l'espace car il est de plus en plus présent dans notre vie quotidienne, que ce soit avec Galileo [l'équivalent du GPS américain pour l'Europe, ndlr], les télécoms, la 5G ou les satellites. À chaque moment de nos vies quotidiennes, l'espace est présent», détaille Jean-Yves Le Gall, président du Centre national d'études spatiales (Cnes).

L'Europe, au «second plan»?

Et la place de l'Europe dans le grand jeu spatial mondial fait aujourd'hui débat. Jean-Yves Le Gall estime que «l'Europe est en haut du classement avec les États-Unis et la Chine» dans ce secteur et qu'elle fait partie «des leaders spatiaux, notamment en termes qualitatifs». Il en veut pour preuve le budget alloué, par exemple, par la France dans ce domaine. L'Hexagone y consacre «le deuxième budget au monde après les États-Unis. Il s'élève à 50 euros par an et par habitant en Amérique et à 37 euros par an et par habitant en France», détaille le président du Cnes.

Un constat que tempèrent plusieurs analystes. Arthur Sauzay, avocat chez Allen & Overy et expert des questions spatiales à l'Institut Montaigne estime de son côté que si «l'Europe est toujours un grand acteur économique du spatial, d'un point de vue politique nous peinons à nous affirmer». Selon lui, aujourd'hui, le vieux continent «reste au second plan» face à des nations aux politiques agressives comme les États-Unis ou la Chine.

Parmi les grandes problématiques du secteur, le «new space» aiguise les appétits. «Le concept de new space est très utilisé aujourd'hui, peut-être même un peu galvaudé selon certains et la définition n'est pas très claire. L'idée c'est que le privé, auparavant simple fournisseur devient réellement acteur», détaille l'expert. Dans ce contexte, en plus des superpuissances que sont les États-Unis et la Chine, l'Europe doit faire face aux géants du numérique: les GAFA américains et les BATX chinois.

Une position ambiguë

Une multiplication des acteurs qui fragilise la place du vieux continent sur la scène internationale. Pourtant, l'Union européenne et la France développent de nombreux projets, notamment avec les deux poids lourds que sont Thalès et Airbus. Par ailleurs, le Cnes soutien le projet Angels, porté par la société privée Hemeria. «L'Argos-Neo on a Generic Economical and Light Satellite» sera le premier nanosatellite industriel français à prendre place dans l'espace. Son lancement est prévu fin 2019.

Ce démonstrateur doit être le précurseur d'une nouvelle génération d'instruments à bas coût et fortement miniaturisés, avec comme objectif de les faire voler sur des constellations. «Nous sommes à la pointe de ce qui se fait dans l'espace, se réjouit ainsi Jean-Yves Le Gall. La France a compris qu'il était important de prendre le train du new space. En France et en Europe nous avons la particularité d'être porteurs d'une politique très efficace et sophistiquée», se félicite-t-il.

De beaux projets qui doivent être amplifiés selon Arthur Sauzay. «L'Europe n'a pris que partiellement le train du new space», explique l'avocat. Les entreprises européennes se sont en effet rapidement lancées dans ce nouveau mouvement, Airbus en tête avec les satellites OneWeb. Le constructeur européen s'est associé, avec Arianespace, au milliardaire américain Greg Wyler pour développer une constellation de satellites qui doit atteindre, à terme, les 900 appareils.

«Le problème c'est qu'aujourd'hui le travail des entreprises privées européennes dans ce secteur ne bénéficie que partiellement aux pays de l'UE, les financements et les commandes venant surtout d'autres pays, notamment les États-Unis. Le projet OneWeb en est un bon exemple», précise Arthur Sauzay qui ajoute: «Sur ces nouveaux services, l'Europe n'est pas assez bien placée et doit se jeter à l'eau avant que les positions ne se consolident.»

L'enjeu? Les données

Car dans l'espace, l'avenir est avant tout aux «constellations», ces flottes de milliers de satellites lancés par quelques sociétés privées. De nouveaux dispositifs qui bouleversent l'équilibre qui existait au-dessus de nos têtes. Le 27 février 2019, une fusée Soyouz a décollé pour placer six petits satellites de télécommunication de OneWeb en orbite. Dans un futur proche, plusieurs autres sociétés privées ont prévu de développer ce type de constellations: SpaceX qui table sur 11.000 satellites envoyés dans l'espace, ou encore Amazon qui compte en envoyer, lui aussi, plusieurs milliers. La Chine et la Russie ont des projets similaires.

Le but de ces entreprises est de se positionner dans deux secteurs prometteurs: les technologies d'observation comme l'imagerie; mais aussi et surtout les télécommunications, pour offrir une couverture Internet globale, y compris dans les zones actuellement non desservies. L'enjeu sous-jacent? Les données et leur exploitation. C'est dans ce secteur que le retard de l'Europe inquiète le plus. Alors que la réunion interministérielle pour définir les aides au secteur spatial européen doit se tenir les 27 et 28 novembre à Séville, le syndicat CFE-CGC d'ArianeGroup a appelé dans un communiqué les pays européens à défendre leur industrie spatiale plutôt que de tirer chacun la couverture à soi.

Une étude d'Eurospace diffusée début octobre montre également que l'Europe décroche face aux États-Unis. Car si depuis vingt ans, les européens Airbus, Thales Alenia Space et OHB dominent le marché commercial des satellites avec les américains Boeing, Lockheed-Martin et Maxar, l'équilibre entre entreprises européennes et américaines est en train de se rompre, selon l'Association européenne de l'industrie spatiale.

Mésententes

Désormais, les Européens importent davantage de matériel américain que l'inverse et le commerce entre les deux puissances affiche un déficit inquiétant, en défaveur de l'Europe. De 130 millions de dollars entre 1999 et 2008, il est passé à deux milliards de dollars au cours de la décennie passée. Pas de quoi s'affoler sauf si l'on prend en compte l'arrivée de la Chine dans la course spatiale dont la politique agressive a poussé les États-Unis à accélérer le développement de sa propre industrie.

Et si l'Europe peine à suivre, c'est qu'elle manque cruellement d'une véritable gouvernance spatiale. Car si «l'Agence spatiale européenne (ESA) est un exemple de coopération internationale», comme le précise le président du Cnes, elle doit aussi composer avec deux autres acteurs: l'Union, «qui prend de plus en plus de place dans la politique spatiale», précise Arthur Sauzay et les États-membres dont beaucoup ont leur propre agence spatiale nationale.

C'est la relation entre ces derniers qui peut poser problème. L'Allemagne, l'Italie et la France peinent particulièrement à s'entendre. En effet, Rome demande des subventions pour son lanceur Vega quitte à concurrencer Ariane 6, Berlin veut rapatrier chez elle coûte que coûte une partie de la production du lanceur, et Paris, qui domine traditionnellement cette industrie, affiche une promesse de financement de 2,4 milliards pour les trois prochaines années, quand l'Allemagne en propose 2,9 milliards.

Une «thérapie collective»

Des relations compliquées qui freinent le développement européen. «La France est aujourd'hui la première puissance spatiale de l'Union, détaille Arthur Sauzay. L'Allemagne commence à investir de plus en plus mais il y a un vrai leadership français. Cependant, les autres puissances européennes reprochent à l'Hexagone d'avoir fait preuve d'une certaine forme d'arrogance sur le sujet. Et inversement la France a pu critiquer l'engagement insuffisant de ses voisins. Il y a un travail de “thérapie collective” à faire pour trouver la bonne façon de travailler pour avancer.»

Face aux nouveaux acteurs spatiaux que sont Amazon ou SpaceX, l'Europe doit également trouver un nouveau mode de fonctionnement. «La gouvernance spatiale européenne a longtemps été une force avec l'Agence spatiale européenne, en assurant une vraie continuité des projets, au-delà des alternances politiques, contrairement à la Nasa. Le problème aujourd'hui, c'est que l'ESA a un processus de décision qui est lent, ce qui peut être handicapant avec l'accélération du développement du new space et des acteurs privés notamment américains, qui disposent de capacités financières considérables», détaille Arthur Sauzay.

Un constat avec lequel n'est pas d'accord Jean-Yves Le Gall, qui estime que «l'Europe a su prendre des décisions fondamentales pour son avenir» et a déjà «jeté les bases d'une gouvernance efficace et équilibrée du secteur spatial» en vue du conseil ministériel de fin 2019. Dans une tribune dans Le Point, le président du Cnes, a ainsi estimé que l'année 2019 est «une année riche en actualités spatiales. Acte fondateur du SCO (Space Climate Observatory), nouvelle politique spatiale de défense, milliardième utilisateur de Galileo, nous avons déjà engrangé des succès historiques. Et ce qui se profile d'ici la fin de l'année porte à penser que 2019 sera une très grande année spatiale. Plus que jamais, le CNES a l'espace en tête!»

Big Data spatiale

Un enthousiasme qui devra porter une nouvelle dynamique au sein de l'Europe. Car pour Arthur Sauzay, «si on ne se bouge pas plus vite, on va rater le train économique de l'espace, comme on l'a fait avec le numérique». Pour autant, l'expert souligne que «l'Europe a montré qu'elle pouvait mener de beaux projets dans l'espace, il n'y a qu'à prendre l'exemple de la mission Rosetta ou de Thomas Pesquet. On sait faire et il faut continuer. Mais l'enjeu immédiat est davantage sur la Data et le numérique. Il faut que l'Europe se batte là-dessus. On ne peut pas rater ce train de la Big Data spatiale».

Par ailleurs, le vieux continent a une véritable place à prendre dans le grand jeu spatial mondial. L'Europe, alors que la diplomatie spatiale est au cœur des préoccupations, pourrait ainsi jouer un rôle de «modérateur» ou de «juge de paix» entre les États-Unis et la Chine. «Il faut que l'Europe soit réaliste. On ne peut pas multiplier son budget spatial par cinq. On a moins de moyens que les grandes puissances, il faut donc viser juste», avance l'expert de l'institut Montaigne.

Toutefois, pour être écouté «il faut que l'Europe augmente encore son effort financier et ses capacités. On n'écoute pas une puissance qui n'a pas les moyens de ses ambitions: ce sera le cas par exemple sur les questions de surveillance de l'environnement spatial ou l'enjeu de la pollution spatiale et des débris. L'Europe doit donc réfléchir à son positionnement pour être au cœur des discussions». Car pour l'expert, «aujourd'hui le retard est tout à fait rattrapable même on si on part avec des handicaps, tels que l'absence de GAFA européens pour stimuler notre secteur spatial. Mais en jouant sur nos forces (capital humain, entreprises) et nos valeurs nous pouvons rester dans le haut du tableau».

La rencontre interministérielle de novembre pourrait permettre la mise en place d'une nouvelle politique européenne dynamique et volontariste, à condition que les États-membres de l'UE s'entendent. «L'Europe doit être au cœur du dialogue spatial», affirme Jean-Yves Le Gall. Une position qui ne sera possible que si les puissances du vieux continent parviennent à parler d'une seule voix sur des sujets aussi essentiels que les télécoms et le développement des constellations de satellites mais également l'exploration spatiale ou le retour sur la Lune.

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