Culture

«En Política», ou comment être élu ne suffit pas pour prendre le pouvoir

Temps de lecture : 6 min

Le documentaire de Jean-Gabriel Tregoat et Penda Houzangbe suit les premiers pas des membres de Podemos au sein du parlement asturien.

Emilio León à la Junte des Asturies | SP
Emilio León à la Junte des Asturies | SP

Le documentaire de Jean-Gabriel Tregoat et Penda Houzangbe, «En Política» a été sélectionné par le festival Les Étoiles du documentaire, organisé les 9 et 10 novembres 2019 au Forum des Images. Le film y sera projeté pour l'occasion.

Avant de disparaître presque définitivement, la voix-off du commentaire introductif nous prévient: «Ce ne sont pas vraiment de bons joueurs mais assurément, ils jouent avec conviction». Il est question d’hommes tapant maladroitement du ballon rond sur une plage des Asturies, région du nord-ouest de l’Espagne coincée entre le Pays basque et la Galice. Mais la remarque est à double sens, les footballeurs du dimanche qui évoluent sous nos yeux, Emilio León et Daniel Ripa, sont également amateurs dans un autre domaine: la politique.

Être élu ou prendre le pouvoir?

En ce mois de mai 2015, ces représentants locaux de Podemos profitent de la dynamique nationale du parti et se retrouvent subitement propulsés en première division du jeu politique. Les voilà élus députés de la Junte générale, l’équivalent de nos conseils régionaux, de la principauté des Asturies. Le documentaire En Política, réalisé par Jean-Gabriel Tregoat et Penda Houzangbe et produit par Petit à petit Production et Vosges Télévision, suit les premiers pas de ces têtes fraîches au sein du parlement asturien et se concentre sur l’élection du Président de l’assemblée parmi les nouveaux et moins nouveaux représentants de la région.

Une première épreuve qui peut sembler anecdotique mais qui fera office de violent baptême du feu pour les néo-députés de gauche qui réaliseront rapidement que les «convictions» ne suffisent plus dès lors qu’il s’agit de tractations de couloirs.

C’est là le cœur du documentaire et ce qui en fait un objet rare et fascinant puisqu’il réussit à capter, grâce au mélange de candeur et d’acuité intellectuelle des députés entrants, une réalité difficile à visualiser pour le commun des mortels. À savoir: être élu par le peuple et prendre le pouvoir restent, au sein d’un système politique aux rouages classiques, deux choses tout à fait distinctes.

Entre éthique et calculs

Les premières interrogations de la branche asturienne de Podemos interviennent avant même que neuf d’entre eux soient officiellement élus députés. Au début du documentaire, une conversation illustre parfaitement les questions qui hanteront ensuite les premiers choix stratégiques qui devront inévitablement être tranchés. «Le message de nos électeurs, prévient un des membres de Podemos Asturia, c’est: ne changez pas, ne devenez pas comme eux», ce à quoi un autre répond: «Pour moi ne pas changer ne signifie pas continuer de la même manière mais faire en sorte que les choses changent», avant d’ajouter qu’il est nécessaire «d’assumer des contradictions pour avancer». Le premier conclut: «Il y a une différence entre dire et faire. Et maintenant il faut faire de la politique».

C’est une fois les résultats tombés que les calculs et la politique commencent réellement. Voici alors la situation: le PSOE est en tête mais sans majorité absolue avec quatorze députés, Podemos obtient neuf sièges tandis que cinq reviennent à Izquierda Unida (autre parti de gauche radicale présent dans le paysage politique espagnol depuis trente ans). Le PP place quant à lui onze députés et les deux autres partis de droite n’obtiennent que trois sièges chacun. Soit 28 députés théoriquement à gauche, et 17 à droite. L’enjeu est désormais de choisir un président, et c’est à partir de ce moment que l’on assiste à une étonnante guerre de tranchées.

L’expérience, seul atout

Si Podemos et Izquierda Unida s’unissent, ils auront quatorze voix, soit exactement comme le PSOE. Mais le Parlement sera alors immobilisé puisqu’aucun président ne pourra être élu. Que faire? Pour les membres de Podemos, le parti socialiste espagnol est un adversaire et peut-être même le plus grand adversaire. Cependant, s’interrogent certains, peut-être est-il possible de l'influencer de l’intérieur en échange d’un soutien à la présidence. Est-ce là «la contradiction à assumer pour avancer»? Ou serait-ce au contraire devenir «comme eux»?

Les débats sont enflammés, les réponses diverses et la fatigue déjà latente du côté d’Emilio León, tête de liste et protagoniste principal du film. Mais León reste calme quoi qu’il arrive. Le charisme de ce sosie de Pablo Iglesias, queue de cheval comprise, ne saute pas immédiatement aux yeux. Pourtant, au fur et à mesure que le documentaire avance, apparaît en lui une surprenante autorité naturelle, une forte capacité de synthèse et une intelligence analytique hors norme. De belles qualités qui vont s’avérer pourtant inutiles face à une autre qu’il est est encore loin d’avoir: l’expérience.

Notamment celle de Gaspar Llamazares, le leader de Izquierda Unida qui n’en est pas à sa première législature et qui jouit qui plus est d’une position nationale de coordinateur général de son parti. La première rencontre entre les deux têtes de liste se déroule dans une certaine tension que cache mal une relative proximité idéologique. Lorsqu’Emilio León mentionne l’idée d’unir leur deux partis pour faire bloc face au PSOE, l’expérimenté Gaspar Llamazares fait la moue. À quoi bon créer une situation d’immobilisme, s'interroge t-il. À quoi bon être député si cela ne sert qu’à redonner le pouvoir au président sortant, lui répondent les élus de Podemos.

On se sépare tout sourire avant de découvrir qu’à peine la salle de réunion quittée le chef de Izquierda Unida a publié un tweet ultra-offensif dénonçant «l’arrogance» des petits débutants qu’il vient de rencontrer. Une manière comme une autre de souhaiter la bienvenue à ces nouveaux députés qui n’en reviennent pas de tant de culot et se retrouvent au milieu d’une bataille de tweets assez pitoyable et somme toute très vieille école.

Quand les idées ne suffisent plus

Pendant ce temps là le président sortant Javier Fernández, à l’allure du parrain des lieux, avance ses pions dans l’ombre. Le temps est son allié. Ses adversaires se divisent seuls et de toutes façons, comme attendu, c’est bel et bien lui qui sera réélu à la tête du parlement régional. Les divisions, du moins philosophiques, seront mêmes perceptibles entre certains membres de Podemos. Toujours autour de ces «contradictions» nécessaires que certains veulent assumer et d’autres non.

Puis vient le temps des débats officiels, dans le petit hémicycle qui concentre tant de convoitises. Dans un premier temps les interventions des nouveaux arrivants semblent donner un coup de fouet aux paroles démagogiques et sans imagination des dinosaures qui semblent être nés sur place. Mais lorsqu’il s’agit ensuite de se répondre, les belles idées se confrontent à la répartie assassine des anciens. Le Président sortant de gauche est hilare lorsque Mercedes Fernández, patronne locale de la droite, fait un trait d’esprit. Son visage se ferme cependant avec gravité lorsqu’une élue de Podemos l’attaque sans détour.

Comme si ici l’étiquette comptait peu. On se jauge à la camaraderie, à l’ancienneté et au respect des institutions telles qu’elles sont. Celles-là même qui ont façonné et maintenu tant de carrières. Gaspar Llamazares, d’Izquierda Unida, viendra clore le débat à sa façon en expliquant que la sagesse lui impose de soutenir le président sortant dans l’espoir de changer les choses de l’intérieur. Une stratégie indéniablement utile pour conserver son siège malgré une faible représentation mais une stratégie qui, depuis trente ans, n’a absolument rien obtenu d’autre.

Documentaire d’utilité publique

Emilio León ne sera pas président régional et son parti ne pourra lui non plus rien imposer durant cette législature. Mais alors qu’il pourrait se consoler sur le fait de n’avoir rien concédé, une dernière conversation sème le doute. Une militante dit ne plus le reconnaître. Pas seulement parce qu’il met désormais des chemises mais parce que son discours lui paraît trop froidement pragmatique. Un autre, plus âgé, tempère le jugement, indique qu’en cinquante ans de syndicalisme il n’a jamais rien gagné, et approuve donc le changement par l’intérieur incarné par Emilio León, la tentative.

Qu’auront-ils fait de plus dans cinquante ans? Qu’auront-ils obtenu pour les travailleurs? se demande t-on lorsque tombe le générique. Ne vient-on pas d’assister à un espoir mort-né? Ce documentaire «va m'amener plus de problèmes que me servir» dira Emilio León aux réalisateurs après avoir visionné le film. Ce qui est sûr c’est que ce documentaire nous sert, nous, électeurs éloignés des couloirs où se jouent les conséquences réelles de nos choix. Il nous sert à comprendre que la démocratie telle qu’actuellement comprise dans nos sociétés occidentales n’est rien d’autre qu’un outil dont l’usage s’apprend, se détourne et, irrémédiablement, consume.

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