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En Espagne, Vox entretient le flou sur l'héritage du franquisme

Temps de lecture : 6 min

Interrogé sur son opposition à l’exhumation de Franco, le secrétaire général du parti d'extrême droite espagnol a tenu des propos révisionnistes.

Javier Ortega Smith, secrétaire général de Vox, le 6 mai 2019 à Madrid | Oscar del Pozo / AFP
Javier Ortega Smith, secrétaire général de Vox, le 6 mai 2019 à Madrid | Oscar del Pozo / AFP

«La plupart de ceux qui sont dans les charniers sont-ils des républicains?» «Non, ils appartiennent aux deux camps.» En une réponse, Javier Ortega Smith, secrétaire général du parti d’extrême droite Vox, résume l’essence d'un discours qui prétend redessiner les contours de ce que fut le franquisme en Espagne. Le politicien était invité à s’exprimer sur l’exhumation de Francisco Franco, qui a soumis l'Espagne à un régime autoritaire de 1936 à 1975. Prévue ce jeudi 24 octobre, au terme d’une longue bataille juridique, elle fait resurgir l’ombre du dictateur dans le débat public... et réactive le révisionnisme qu’elle a toujours couvé.

Un bon coup médiatique pour Vox. Le 4 octobre dernier, Javier Ortega Smith déclenchait une polémique avec une petite phrase, lâchée au détour d’une intervention dans une émission politique phare sur La 1, chaîne de télévision publique. «Si nous parlons de mémoire historique, parlons de toute la mémoire historique. (...) Savez-vous comme on a menti en parlant de celles que l’on appelait les “13 Roses”, qui torturaient, violaient, et assassinaient vilement?» assenait-t-il devant l’animateur déconcerté.

Une affirmation totalement infondée. Fort heureusement, presse papier et journaux télévisés s’empressent de rétablir les faits. «Las Trece Rosas» («Les Treize Roses» en français) sont des jeunes femmes âgées de 18 à 29 ans, fusillées à Madrid le 5 août 1939, quand les franquistes gagnèrent la guerre civile. Deux jours plus tôt, un conseil de guerre les avait condamnées, avec 43 autres personnes, pour «adhésion à la rébellion», lors d’un jugement des plus sommaires, sans garantie pour les accusées. Leur histoire inspira même un film, sorti en Espagne en 2007 mais resté inédit dans les salles françaises.

La phrase n’est que le bouquet final d’un feu d’artifice révisionniste. «L’interviewé est l'archétype du représentant du franquisme, qui s’accroche à [l’idée des deux] “camps” [opposés], d’une violence égale des deux côtés et d’une responsabilité morale partagée», décrypte Jesús Izquierdo, historien de l’Université autonome de Madrid, docteur en son domaine. D'après lui, cette vision nie qu’une partie des Espagnol·es ait été gagnante et une autre perdante durant la guerre civile de 1936 - 1939 39, puis les quarante années de dictature qui ont suivi.

Le lourd passé franquiste

Les 17 et 18 juillet 1936, une junte militaire lance un coup de force, ourdi depuis des mois par une partie de l’armée. À cette date, l’Espagne est une République depuis cinq ans, et en proie à d’importants troubles sociaux. Au moment où le coup d’État éclate, l'équivalent espagnol du Front populaire vient de remporter les élections. Les insurgés se heurtent à une forte résistance, composée des militaires loyaux envers la République et de milices émanant de partis de gauche. Coupé en deux, le pays s’embourbe dans une guerre civile qui durera jusqu’en 1939. Selon des chiffres de référence, qui datent de 2005, le conflit aurait fait 540.000 victimes sur l'ensemble des deux camps.

Durant le conflit, le général Francisco Franco s’impose comme chef des insurgés, puis concentre tous les pouvoirs entre ses mains. À l'origine sans projet politique précis, il s’appuie sur La Phalange, un parti fasciste, ainsi que sur l’Église catholique et l’armée. Son but: établir un régime autoritaire menant une répression féroce. Jesús Izquierdo considère que le «Caudillo» (l'un des surnoms du dictateur) a fait durer la guerre civile intentionnellement, pour mieux nettoyer le pays de toute opposition. On estime que cette répression a fait 150.000 victimes entre 1936 et 1943, c'est-à-dire pendant la guerre civile et bien après sa fin. Malgré une perte d'intensité certaine, elle durera jusqu'à la fin de la dictature. Jusqu’en 1975, année de la mort de Franco, des hommes seront régulièrement fusillés.

«Avec ce discours, Ortega Smith attire l’attention sur le fait que les membres de Vox ne regrettent pas le franquisme. Ils revendiquent son héritage», explique Jaime Ferri Durá, directeur du département de Sciences politiques de l’université Complutense de Madrid. Durant l’émission, l’animateur et un invité ont fortement insisté afin de comprendre si, oui ou non, le secrétaire général du parti d’extrême droite condamnait le franquisme. Une réponse claire se fait toujours attendre.

Insignifiant dans le paysage politique jusqu’en 2018, Vox avait effectué une entrée fracassante au parlement en avril dernier, à la faveur d'un discours ultra nationaliste, anti-féministe, anti-immigrés, anti-islam. Le parti se présente en leader acharné du combat contre l’indépendantisme catalan, sujet qui qui agite l’Espagne depuis septembre 2017. Mené par le charismatique Santiago Abascal, Vox a finalement récolté 10,26% des suffrages exprimés lors des dernières élections générales, qui se sont déroulées en avril dernier, et obtenu 24 des 350 sièges du Congrès des députés.

«Vox manie l’idée que le franquisme a sauvé l’Espagne du communisme et d’une situation d’ingouvernabilité, qu’il a remis de l’ordre», poursuit Jaime Ferri Durá.

Amnésies partielles

Ce samedi 19 octobre, une immense croix de 150 mètres de haut se découpe sur le ciel nuageux, au sommet d’une colline de L’Escorial, commune où reposent les rois d’Espagne. Au pied de cette croix se trouve la tombe de Franco, sous une dalle de marbre d’une tonne et demie, dans un mausolée construit pour honorer la mémoire des «héros et martyrs de la Croisade» pour «une Espagne meilleure». Deux agents de la police nationale interdisent l’accès à El Valle de los Caídos («La Vallée de ceux qui sont tombés»). Le monument ne doit plus glorifier le dictateur.

En 2007, sous la présidence du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, «la ley de memoria histórica» («loi sur la mémoire historique») était approuvée. Le texte entend rétablir l’équilibre dans le récit sur l’histoire de la guerre et de la dictature, modelée par le camp franquiste pendant près de quarante ans, et qui n’avait jamais réellement été remise en cause depuis. Après la dictature, beaucoup d’Espagnol·es ont considéré que la priorité était de réconcilier les «deux Espagnes»: celle des perdant·es et celle des gagnant·es du franquisme.

En 2018, le Parti socialiste revient au pouvoir. L’une des premières promesses du président du gouvernement, Pedro Sánchez, est d’exhumer les restes de Francisco Franco pour les envoyer dans un cimetière plus discret, et respecter ainsi la loi de 2007. Une tâche qui doit être menée à bien ce jeudi, à 10h30.

Pas tous dans le même panier

«Oui, mais les grands-parents d’Ortega Smith ont été tués par les républicains», réplique Cristina, Madrilène de 34 ans, en discutant de la polémique des «13 Rosas» avec un ami. «Non, la deuxième République n’était pas une démocratie», ajoute-t-elle. «Je peux te l’assurer! Les républicains auraient fait la même chose que les franquistes.» Ce type de discours n’est pas rare, et n’émane pas que de vieux réactionnaires aigris.

«Cela s’est beaucoup développé avec la crise catalane», note Jesús Izquierdo: «Il y a eu une lecture très “espagnoliste” de l’histoire, notamment de l’extrême droite, qui voulait imposer l’idée d’une tentative de coup d’État en Catalogne. Si vous ajoutez à cela à l’exhumation de Franco... Mais ce discours est ancien et vient de la droite classique. En réalité, c’est celui du franquisme.» La droite s’est d’ailleurs insurgée contre la loi de mémoire historique, qu’elle accuse de «rouvrir les blessures du passé».

En pleine pré-campagne pour les élections législatives du 10 novembre, qui se tiendront moins de sept mois après les précédentes, les sondages prêtent à Vox près de 11% des intentions de vote. Dans les médias espagnols, les analystes affirment que l’exhumation de Franco pourrait avoir bénéficié au parti d'extrême droite, en permettant de remettre la question sur le devant de la scène. «Ce parti se fiche de la réalité», estime Jaime Ferri Durá. «Selon moi, cela démontre une volonté délibérée de tergiverser sur les données, de mentir pour convaincre, de déformer les faits.» Le révisionnisme de Vox constitue-t-il une façon de banaliser des idées autoritaires? «Bien sûr, il y a l’idée que le franquisme était mieux que cette démocratie injuste qui ne convient qu’à quelques-uns.»

Quant à l’histoire: «Les deux camps ont commis des crimes, mais ceux des républicains ont été moins nombreux et commis par la base. Il s'agissait d'individus ou de groupes hors de contrôle du gouvernement», explique l’historien. «Les crimes du camp nationalistes étaient étatiques, systématiques pour “nettoyer” et provoquer la peur.» Quant à la question de savoir si la majorité des corps jetés dans des charniers sont ceux de membres du camp républicain, Jesús Izquierdo affirme qu'elle ne devrait même plus se poser. «De nos jours, nier cela, c’est être négationniste.» Dont acte.

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