Société

En prenant le train pour Cherbourg, j'ai compris ce que signifiait le sentiment de déclassement

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Il y a les TGV et il y a les autres trains. Ceux qui sont si vieux et sinistres qu'une fois à bord on a l'impression de remonter le fil du temps.

Un train surgi des décombres du passé. | Phil Richards via Flickr
Un train surgi des décombres du passé. | Phil Richards via Flickr

C'était avant le mouvement de grève de ces derniers jours. Je dois aller à Cherbourg. J'ai une rencontre en librairie. Je prends le train. Il met trois heures et vingt minutes pour aller de Paris à Cherbourg. Je suis perplexe. Comment peut-il mettre autant de temps alors que la distance Paris-Cherbourg affiche seulement 350 kilomètres au compteur, soit moitié moins qu'un Paris-Marseille? Il passe par l'Italie ou quoi? J'achète quand même mon billet; de toutes les façons, je n'ai pas le choix: pour aller à Cherbourg, soit tu prends le train, soit tu restes à la maison. Je prends le train.

J'arrive à la gare Saint-Lazare. Le train est annoncé sur le quai 23. Je m'y rends. C'est une erreur. Il n'y pas de train, juste un assemblage de wagons à l'aspect sinistre qui, mis bout à bout, ressemblent vaguement à ce qu'un voyageur des années quatre-vingt pouvait considérer comme étant un véhicule à même de rouler sur des rails de chemin de fer. Ils ont dû se tromper avec un modèle d'exposition destiné à montrer à la jeune génération comment leurs grands-parents voyageaient au siècle dernier. Je me renseigne auprès du contrôleur, «non, non c'est bien le train pour Cherbourg, il n'en existe pas d'autre».

Je monte pour redescendre aussitôt. C'est un train à compartiments. Le contrôleur se sera fichu de moi. Dans mon souvenir, les trains à compartiments ont cessé de rouler depuis la fin de la Quatrième République. Il me dit que «non, non c'est bien le train pour Cherbourg, il n'en existe pas d'autre». Ah. Me voilà assis à ma place. Le compartiment est presque vide, lugubre à en supplier le Seigneur Tout-Puissant d'épargner la vie d'un pauvre innocent de voyageur assez fou pour avoir embarqué dans un resucé de train fantôme qui desservira, m'apostrophe une voix d'outre-tombe, «les gares de Caen, Bayeux, Carentan... Cherbourg».

En voiture Simone.

Douze jours après, j'arrive enfin à Cherbourg. La rencontre se passe bien, l'accueil est chaleureux, je vends quelques livres, je suis content d'être venu; je rentre à l'hôtel confiant dans l'avenir. Le lendemain, je me lève tôt. Mon train part à 9 heures. Comme d'habitude, j'arrive à la gare avec une heure d'avance. Il pleuviote, l'air est humide, le ciel bas de plafond, les nuages menaçants; on se croirait en mars. Je frissonne. Pour affronter la morosité du voyage, j'achète les derniers numéros de Point de vue, Images du monde. Rien de tel que de se plonger dans la vie trépidante des familles royales pour oublier les tracas du quotidien. Le train finit par être annoncé en voie 2.

J'y vais. Je reviens.

Je vérifie sur l'écran de contrôle que le train pour Paris est bien celui qui somnole sur la voie numéro 2. Oui, pas de doute, c'est bien cela. J'y retourne. Je remonte un à un les wagons. Ce n'est même pas un ancien train, ou un train vieillot, ou un train du siècle passé, non, non, c'est encore autre chose, une sorte de cauchemar ferroviaire, où un machiniste désabusé se serait amusé à aligner les uns après les autres des wagons juste bons pour la casse.

Des wagons patibulaires qui tirent une gueule pas possible.

Les toilettes sont bouchées avant même le départ. Les fauteuils ont vécu mille vies. On se croirait dans un train de garnison qui amènerait des détenus au fin fond de la Sibérie. Il n'y a pas de chauffage. Les portes grincent à tout-va. De la sciure de bois jonche le sol. Les poubelles sont toutes déglinguées, les stores rouillés, les filets où suspendre les valises, rapiécés.

Voilà que le train s'ébranle dans un brouhaha d'enfer. Je ferme les yeux. Les rares voyageurs qui m'accompagnent dans ce voyage au-delà des ténèbres sont tous recroquevillés sur leur siège, à moitié morts de froid. Une vieille dame grelotte en face de moi. Un bébé crie. Un autre sanglote. Un couple se dispute pour savoir qui a les billets. Au loin, un chien hurle à la mort.

J'ai envie de mourir.

Je m'enquiers de la voiture bar où je pourrai boire un café qui me réchauffera l'âme. Il n'y en a pas, n'en a jamais eu, n'en aura jamais. Je n'ai plus de batterie. Je cherche une prise où la recharger. À ce jour, je la cherche encore. Je suis seul au monde. Je remonte les wagons un à un sans jamais tomber sur un contrôleur à qui confier mon étonnement teinté d'agacement. Je claque des dents. Et quand je m'en retourne à ma place, j'aperçois Jean Gabin, le visage noir de charbon, les yeux cachés par une paire de lunettes d'aviateur, la salopette luisante de suie.

J'y suis: sans le savoir, j'ai embarqué à bord de La Bête humaine!

Ce jour-là, j'ai enfin compris ce fameux sentiment de déclassement éprouvé par une partie de la population française. La France à deux vitesses. La France des grands centres urbains et celle des petites villes. La France du TGV et celle des trains d'autrefois.

La France qui avance et celle dont tout le monde se fout.

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