Société / Tech & internet

Elles sont groupies d'un tueur en série

Temps de lecture : 6 min

Sur Twitter, les «killers groupies», des fans de meurtriers, se sont organisées en véritable «fanbase». Elles partagent des gifs, des photos ou des vidéos de leur criminel préféré.

Ted Bundy, capture d'écran de la bande-annonce de la série documentaire Netflix Ted Bundy : Autoportrait d'un tueur | via Netflix
Ted Bundy, capture d'écran de la bande-annonce de la série documentaire Netflix Ted Bundy : Autoportrait d'un tueur | via Netflix

«Mon amie s'est fait tatouer la tête de Richard Ramirez sur la fesse», évoque Dasha, une lycéenne russe de 16 ans. «Quant à moi, j'ai prévu de me faire tatouer certains de ses dessins. J'ai tous les livres à son sujet, et je viens de commander un sweat avec certaines de ses œuvres d'art.»

Richard Ramirez est un meurtrier en série, mort en 2013 dans le couloir de la mort de la prison d'État de San Quentin, en Californie. Le «traqueur de la nuit», comme il était surnommé, a été condamné à mort pour une dizaine de meurtres et de viols. C'est l'un des tueurs en série les plus célèbres et macabres de l'histoire.

La jeune Russe lui a entièrement dédié un compte Twitter. Sur @ramirezcrimes, elle partage des citations du tueur, des photos de lui, des gifs, des vidéos… Elle a même glissé un polaroid du criminel dans la coque de son téléphone. «Ça fait deux ou trois ans que je suis à fond sur lui, raconte-t-elle. Avant que Tumblr ne commence à tout censurer, j'ai trouvé Richard via le tag “true crime” [un genre documentaire portant sur de vraies histoires criminelles]. C'est la première personne sur laquelle je suis tombée. J'ai commencé à lire à son sujet et ça m'a passionnée.»

Dasha n'est pas la seule à idolâtrer Richard Ramirez. Sur les réseaux sociaux, et particulièrement Twitter, une véritable fanbase s'est créée autour de lui, adoptant les mêmes codes que les «Directioners» (fans des One Direction), les «Beliebers» (fans de Justin Bieber), ou autres fans de K-pop. Richard sortant d'un van, Richard au tribunal, Richard jetant un regard mystérieux à la caméra, Richard se recoiffant ou se grattant le menton, Richard en tenue de prisonnier ou portant des lunettes de soleil… le tout accompagné de petits commentaires du type «Domine moi», ou «C'est notre bébé».

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Le phénomène est tel que la journaliste Isabelle Horlans y consacre un chapitre dans son livre L'Amour (fou) pour un criminel, l'un des seuls ouvrages français qui étudie les relations entre les fans de meurtriers en série et leur idole. «Un psychiatre que j'ai rencontré pendant mon enquête m'expliquait que ces jeunes filles sont en recherche permanente d'idoles», détaille celle qui a passé une année à rencontrer et éplucher les correspondances des «killer groupies».

Une «belle gueule»

«Ce qui m'avait le plus étonné, c'était la jeunesse de ces filles, rembobine-t-elle. J'avais exploré les lettres qu'envoyaient de toutes jeunes filles à Marc Dutroux [un criminel belge coupable d'assassinats, de viols sur mineurs, de séquestrations, d'association de malfaiteurs et de trafic de drogue, ndlr]. Elles avaient l'âge de ses victimes. Quand on a 15 ans et qu'on écrit à Marc Dutroux, ça pose de grandes questions sur le développement de la personnalité. C'est un âge où on se construit. C'est vraiment effrayant.»

La journaliste admet que certains ont une «belle gueule» et qu'ils en jouent. Le charme opère sur les fans de Ramirez ou Ted Bundy, condamné à mort pour trois meurtres de jeunes femmes. «Bien sûr qu'il est extrêmement beau», s'extasie Amy, jeune anglaise de 19 ans, à propos de Bundy, qui est pourtant suspecté d'en avoir agressé, violé et tué une trentaine d'autres. «Mais c'est plus que ça. Il a un charme ravageur, et sa personnalité y contribue énormément.»

«Richard a eu une enfance triste et j'ai vraiment ressenti de l'empathie pour lui», tente de justifier Christina*, étudiante américaine en criminologie, qui tweete sur le compte @coldhearted1960. «Je sais que ce qu'il a fait n'est pas bien, mais je ne pense pas que ce soit entièrement de sa faute. Son histoire montre comment il est devenu comme ça.» Dasha abonde: «Tout le monde déshumanise les tueurs, mais Richard était extrêmement gentil et fragile en dehors de ses meurtres. Comme les autres meurtriers. Ils ont presque toujours une enfance traumatisante et ça les a flingués sur le long terme.»

«Une empathie mal placée»

Dans cette fanbase, tout le monde connaît les déboires de Ramirez sur le bout des doigts. Les traumatismes crâniens qu'il a subis petit, son père violent, son cousin Mike qui a tué sa femme devant lui... Autant de raisons qui permettent à ces filles de passer outre les atrocités qu'il a commises et de s'échanger des photos de lui avec des petits cœurs.

«Ça relève d'une empathie un peu mal placée, analyse Isabelle Horlans. Les femmes qui tombent amoureuses de tueurs ou de violeurs en série se disent que chacun a le droit à la rédemption, et sont sensibles à la destinée de ce genre d'individus qui ont eu une enfance difficile, un passé torturé, une adolescence troublée… Du coup il y a une sorte d'identification.»

Certaines essaient même de dissocier le criminel de ses atrocités. «Je ne pense pas souvent à ses crimes», livre Selene, 18 ans et apprentie tatoueuse américaine, sur son compte @bitchardstan. «Je sais que certains aiment le true crime et trouvent Richard [Ramirez] attirant pour cette raison. C'est toujours dérangeant de rencontrer des gens qui trouvent ses meurtres attirants. Il y a même des gens qui viennent me demander des “détails croustillants” sur ses viols. C'est dégueulasse. J'aurais aimé qu'il ne commette jamais ces crimes.»

«Il y a quand même une conscience du bien et du mal, note Isabelle Horlans. Elles sont conscientes qu'elles sont déviantes. C'est assez effrayant.»

Thérapie de groupe

Lors de son enquête, Isabelle Horlans avait également eu à faire à des groupies qui faisaient part de leur obsession sur les réseaux sociaux. Elle avait échangé avec Lexa, qui tient le blog «lukamagnottaobsession», dédié au dépeceur de Montréal, Luka Magnotta. «Elle passe quotidiennement des heures sur Facebook “à échanger avec la communauté des supporters de Luka […], des centaines de gens qui aiment être ses amis et qui pour certains sont devenus les [s]iens”. C'est le même phénomène ici», commente-t-elle.

C'est précisément cet aspect communautaire que recherchent les membres de ces fanbases. «J'ai fait ce compte parce que je voulais partager ma passion et rencontrer d'autres personnes qui ressentent la même chose», éclaire Christina. Même son de cloche du côté de Selene ou Amy. «Je suis venue ici pour trouver des gens comme moi, et un endroit où je pourrais exprimer mon intérêt pour Richard», indique la première. «J'ai créé ce compte parce que je cherchais un endroit où montrer à quel point je tiens à lui», complète la seconde. Dasha confie: «Je me suis fait plein de nouveaux amis et je suis vraiment heureuse d'avoir rejoint la communauté. Les gens sont vraiment gentils.»

«Être une groupie de tueur en série,
ça ne mène qu'à l'exclusion,
à la marginalisation».
Isabelle Horlans, journaliste

Lorsque le compte de Dasha a été trouvé par des twittos francophones, elle a été la cible de harcèlement. Des dizaines de «T'as un souci toi, fais-toi soigner» ou «Madame vous avez un sérieux problème» affluent en réponse à une photo du tatouage de la tête de Ramirez. Ses messages privés sont quotidiennement remplis de menaces de mort et de viol. «Quelqu'un est même allé jusqu'à faire fuiter nos numéros de téléphone à des amies et moi sur des sites bizarres. On commençait à recevoir des messages disant que nos numéros étaient presque sur le dark web. Ça a été vraiment dur, la moitié d'entre nous a du changer de numéro», se souvient-elle.

Pour ces killer groupies du net, pas facile de parler de leur obsession en dehors de la toile. La plupart confessent très peu évoquer le sujet. «Je ne parle à personne de Richard dans ma vie personnelle. Mes amis savent qu'il m'intrigue, mais on n'aborde pas le sujet», admet Selene. Lorsqu'Amy parle de Ted Bundy à ses amis, elle se trouve «extrêmement jugée». «Ils n'aiment pas que je parle de lui. Mais s'ils ne m'acceptent pas comme je suis, ce ne sont pas de vrais amis.» Une situation qui n'étonne pas Isabelle Horlans, qui soutient qu'«être une groupie de tueur en série, ça ne mène qu'à l'exclusion, à la marginalisation».

Rare exception: la famille de Dasha, qui est au courant de son obsession. Sa mère l'aurait déjà surprise en train de lire des livres sur Richard Ramirez. «Elle n'en a pas eu grand-chose à faire, elle sait que je regarde beaucoup de documentaires sur les crimes donc je pense qu'elle comprend d'où ça vient. Elle sait que j'ai un compte sur lui et que je l'aime bien. Mais je crois qu'elle n'a pas idée d'à quel point», estime la jeune Russe. «Le reste de ma famille n'y accorde pas trop d'importance non plus, mais parfois ils en rigolent gentiment.»

Isabelle Horlans avait pu étudier un cas similaire lors de son enquête. «J'ai échangé avec une maman qui préférait que sa fille poste des choses sur Luka Magnotta, le dépeceur de Montréal, plutôt que de jouer à des jeux vidéo interdits au moins de 18 ans», se rappelle la journaliste, avant de s'alarmer: «Je trouve ça bien plus dangereux de s'extasier sur un tueur en série que de jouer aux jeux vidéo!»

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