Un lauréat du World Press Photo pris la main dans Photoshop

Le jury du prestigieux World Press Photo, prix international qui récompense les meilleurs photojournalistes, a disqualifié le 3 mars Stepan Rudik, lauréat du 3e prix dans la catégorie Sport du dernier palmarès. Le comité estime que le photographe a violé les règles du concours en enlevant sur Photoshop un bout de pied de sa photo originale alors que le règlement stipule que «le contenu de l’image ne doit pas être altéré».
La photo originale avant retouche (remarquez le détail du pied entre le pouce et l'index du joueur blessé):
La photo primée initialement par le World Press Photo:
Cette disqualification suscite un vif débat sur les blogs spécialisés. Dans un long post très intéressant, l'illustrateur suisse Béat Brüsch dénonce l'hypocrisie de la décision du World Press Photo:
André Gunthert, chercheur en histoire visuelle, voit dans la décision une définition de ce que doit être le photoreportage selon le World Press Photo:La décision du jury illustre bien le désarroi d’une profession (et d’une partie du public) qui s’accroche à des repères d’un autre temps. On constate cela dans de nombreux domaines où l’informatique, les réseaux et les flux de données remettent en question bien des modèles! À l’heure où les logiciels de traitement d’images autorisent une si grande maitrise de leur apparence, on ne peut plus fixer des règles du jeu basées sur un état de la technique (et des croyances) totalement dépassé. En recadrant, le photographe a supprimé de l’image plusieurs personnes, cela n’est pas grave, mais on le sanctionne au prétexte qu’il a effacé un morceau de pied (d’ailleurs flou et difficilement identifiable).
En filigrane, ce sont deux théories de l’image qui s’opposent. La sélection d’un détail dans une image et son soulignement par le passage au noir et blanc est un choix graphique, proche de l’esthétique de l’illustration. La décision du jury suggère qu’une telle option n’est pas conforme à la doxa de l’instant décisif, selon laquelle le regard du photographe doit être capable de réagir instantanément à l’événement, et qui prescrit l’intangibilité de l’image réalisée à ce moment crucial. [...] Certes, Cartier-Bresson ne recadrait pas ses photographies. Mais il choisissait bel et bien ses images sur planche-contact, dans le tranquille après-coup de l’évaluation esthétique.
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Crédit photos: © Stepan Rudik
Mis à jour le 08/03/2010 à 17h57

























Tout cadrage est nécessairement un recadrage.
En recadrant, le photographe a supprimé de l’image plusieurs personnes, cela n’est pas grave, mais on le sanctionne au prétexte qu’il a effacé un morceau de pied (d’ailleurs flou et difficilement identifiable).
Tout cadrage est nécessairement une interprétation du réel. Que ce soit fait avant ou après la prise de vue, ne change pas grand chose à sa nature. C'est nécessairement une vision subjective qui tient à la nature même de l'enregistrement photographique. Le photographe doit inscrire dans son cadre des éléments, et ce faisant exclure de la représentation photographique d'autres éléments. Au-delà du cadre, ses choix techniques, l'utilisation ou non de la profondeur de champ par exemple, sont autant de procédés qui vont orienter notre perception de l'image et donc notre représentation du réel dont elle est une interprétation.
Dans le même temps, la photographie, contrairement à la peinture, nous en dit toujours plus que ce que le photographe a voulu y mettre, parce que c'est un mode de représentation mécanique, une représentation analogique du réel. De ce fait, contrairement à la peinture, elle reproduit nécessairement des éléments dont son auteur n'avait pas conscience ou qu'il ne pouvait pas contrôler quelque soit sa maîtrise de la technique photographique.
Recadrer une image, c'est reconnaître que l'on a été mauvais à la prise de vue et la reprendre à l'editing pour la sauver. Mais ça ne change rien à l'essence de la représentation photographique.
Supprimer (ou ajouter) un détail dans l'image d'un coup de palette graphique, c'est transformer une photographie en ce qu'elle n'est pas, lui ôter son caractère mécanique, la faire basculer du coté de la peinture.
J'ai plutôt l'impression que ce que refuse le jury est que l'on ne puisse en deux temps, ou plusieurs temps, élaborer l'image. Il faut que ce soit 'instantané'; ce qui signifierait sincérité? Beauté supérieure ou naturelle? Talent supérieur? Ethique supérieure? Le jury voudrait de l'image-un temps/image-instant, en tout cas dans sa capture photographique.
Je crois que le vrai problème soulevé par le jury alors qu'il a retiré le titre d'une photo retouchée est: Jusqu'ou peut on aller dans la retouche d'une photo sans que celle ci ne soit considérée comme "fausse" ?
En effet autoriser de retoucher une photo peut être la porte ouverte à tous les excès. Est ce qu'on autorise de supprimer des éléments, de modifier les couleurs et contrastes...
Là est le véritable problème, jusqu'ou peut on accepter la retouche d'une photo. Pour ne pas être sujet à des débordements je pense que le mieux est de ne rien retoucher !
Q_Stone
Je suis d'accord. Une retouche même minime est sujet à interprétation de la part de la personne qui réalise ce procédé. On peut donc dire qu'il travestit la réalité pour qu'elle corresponde à ce qu'il veut et non pas ce qu'elle est.
On a d'ailleurs une pub qui passe en ce moment, ou une fille prends une photo d'une 'capoeira', l'image se bloque et elle en profite pour retirer un insecte sur l'épaule du danseur/combattant. C'est un peu la même chose.
Sur un détail, c'est anecdotique, mais qui nous assure que ca ne risque pas d'aller plus loin au point que l'image présenté n'est plus une photo mais un fantasme du photographe d'avoir pris cette photo.
C'est donc une réaction logique de la part d'une institution qui refuse une dérive. Si en sport ce genre de chose avait été réalisé, nous n'aurions pas des affaires de dopage tous les 4 matins... (Pour prendre une comparaison)