Culture

Patrick Watson sort «Wave» et nous submerge

Temps de lecture : 8 min

Rencontre avec le musicien canadien à l'occasion de la sortie d'un sixième album intime et épuré, marqué par les bouleversements personnels.

Patrick Watson | Ilenia Tesoro
Patrick Watson | Ilenia Tesoro

«Shit happens, man», dit-il dans un grand sourire. Patrick Watson est à Paris pour présenter son nouvel album, sobrement baptisé Wave, et la veille de notre rendez-vous, on apprenait, tard dans la soirée, la mort de Daniel Johnston, grande figure de l'underground américain marquée par de profonds troubles psychiques. L'auteur d'une œuvre qui, depuis Songs of Pain (1981), album bricolé sur un magnétophone dans la cave parentale, évoluait constamment entre ombre et lumière, marquée par «une sincérité qu'il est difficile d'avoir dans ce monde», estime Watson. «Et qui me touchait beaucoup, d'autant plus qu'elle me rappelait mon meilleur ami d'enfance, qui était le même type de personnage que Johnston.»

Des «chansons de douleur», ce sixième album du musicien québécois aurait pu en déborder. Dans le communiqué de presse annonçant sa sortie, Watson le décrit comme le gouffre qui existe entre «chanter enfant sur la tombe d'un inconnu et chanter aux funérailles de sa propre mère». Une référence à ses années d'enfant de choeur dans sa petite ville de Hudson («pour l'amour de chanter dans une salle où des gens se rassemblent en signe de célébration, le reste ne m'intéressait pas») mais surtout à l'un des bouleversements qui ont marqué sa vie depuis la sortie de Love Songs for Robots en 2015: la disparition de sa mère, emportée par la maladie. Mais Watson ne veut pas et n'a jamais voulu entendre parler de tristesse à ce sujet, bien au contraire.

«Je vais te dire: j'ai ressenti une grande joie quand elle est partie, parce que ça m'a permis dans un sens de récupérer ma mère, de récupérer celle qu'elle était avant de tomber malade, de récupérer cette femme formidable qui s'occupait de moi quand j'avais 7 ans et que je sortais rêvasser en forêt en pleine nuit avant de rentrer jouer du piano. De récupérer tout ce qu'elle était avant que la maladie ne s'installe et ne la prive de tout un tas de choses.»

L'album du chamboulement

En quatre ans, Watson a dû faire face à d'autres chamboulements, personnels comme professionnels. Si tant est qu'on puisse séparer les deux: miné par les exigences d'une vie d'artiste itinérant, son mariage avec la mère de ses enfants a sombré. Le Canadien a aussi dû faire face au départ de Robbie Kuster, le batteur qui l'accompagnait depuis ses débuts. L'écoute de Wave nous donne donc l'impression de suivre chronologiquement ce qu'ont été ces dernières années pour lui, de la perte de l'être cher («The Wave») et de l'amour («Broken») jusqu'à la redécouverte des joies de l'existence et et le début d'une nouvelle relation («Look At You»). Les dix morceaux qui composent l'album racontent en filigrane, explique-t-il, «les moments durs, les moments fous, les moments chaotiques et les moments où j'ai vu ma vie différemment, où je l'ai vue prendre une multitude de formes».

Il y a presque deux ans, encore en plein défrichage de la quarantaine de morceaux esquissés pour ce disque, Watson décide de partager «Broken», l'un des titres les plus sombres qu'il ait jamais imaginés. «And it's not that you are not the one, we all need a little peace. Do you feel a little broken?»[1] y susurre-t-il le long d'un clip en forme de fuite nocturne, comme si cette chanson lui permettait de laisser derrière lui les épreuves subies. Plus tôt sur le disque, une fois passé le déferlement de cordes qui constitue l'introduction de la chanson-titre, il ne faut que quelques phrases à Watson pour résumer les épreuves qu'il vient de vivre et qui ont menacé de l'engloutir:

«I stood there still, as a wave came and washed on by
I watched as change came to change me before it said goodbye
It broke my body as it crashed into my sleeping mind
I tossed I turned as I learned to let it wash on by
Just got to take your time, I'll see you on the other side
A wave she came and washed away all the ground i was standing on
but the ground was shaking anyhow»
[2]

À aucun instant de ce Wave il n'est pourtant question d'isolement ou de solitude, de renoncement ou d'apitoiement. Tout simplement «parce que ça n'a jamais été le cas, insiste-t-il. Certes, il y a eu des moments durs mais aussi énormément de moments incroyables. Je voulais surtout évoquer l'idée d'acceptation, les belles sensations que tu peux trouver quand tu laisses les choses se faire plutôt que de lutter contre elles. Je ne suis même pas sûr d'aimer écrire de la musique triste, c'est souvent trop facile. Pour moi, “Broken” est la seule chanson triste de l'album. Et dans ce cas précis, il se trouve que j'avais vu Thom Yorke en concert la veille, et c'était évidemment plutôt triste, mais j'étais dans le mood, et j'y ai vu toute la valeur. D'une certaine manière, ça m'a fait comprendre que ce n'est pas si grave d'écrire une fois de temps en temps une chanson vraiment triste.»

«Si tu vas mal, ça se sentira aussi par ta voix»

Plutôt que de se complaire dans une détresse que chacun pourrait pourtant comprendre, Patrick Watson préfère donc se draper dans cette mélancolie un peu onirique souvent présente dans son oeuvre mais à l'évidence ici plus introspective, et surtout plus dépouillée. À commencer par celle qui habite le premier de ses instruments, sa voix. Souvent comparée à celle de Jeff Buckley pour sa propension aux inflexions, comme si elle marchait sur un fil, elle se fait ici plus posée, en sous-tension, tendant vers l'intimité plus que vers l'envolée. Un choix qui s'est pourtant opéré par défaut dans un premier temps.

«Il y a quatre ans, je me suis cassé la voix. Vraiment. J'ai perdu quelque chose comme sept notes, on a dû annuler des concerts, tout ça… Et quand j'ai pu reprendre le chant, je ne pouvais plus aller taper les notes hautes que j'allais chercher avant. Mais curieusement, j'ai eu l'impression que tout le monde s'en foutait. Donc c'est que ces quelques notes n'étaient peut-être pas aussi nécessaires que ça, après tout.»

Comme raconté dans «The Wave», son corps entier qui a subi le contrecoup de la vague qui venait de le frapper. «Quand j'ai perdu ma voix, ma vie était un grand bordel et je mentais beaucoup à l'époque, je gardais beaucoup de choses pour moi. Et ta voix est un instrument très personnel, un véhicule d'émotions: si tu vas mal, ça se sentira aussi par ta voix.» Il apprend alors à l'emmener sur des terrains différents, cherchant l'inspiration jusqu'au hip-hop de Frank Ocean. «Pour moi, il a inventé une toute nouvelle forme de mélancolie, quelque chose de tout à fait fascinant. Et en même temps, je trouve beaucoup d'intimité dans sa voix, et quelque chose de viscéral. Ce n'est pas tout le temps joli, parfois même laid, mais j'ai été très inspiré par ce qu'il cherchait à faire.»

Le meilleur de chacun

Toujours ouvert aux collaborations (il a notamment sorti l'an dernier «Mélancolie», duo avec la musicienne québécoise Safia Nolin), Patrick Watson se voit également proposer de travailler sur un titre de Thanks for the Dance, album posthume de son compatriote Leonard Cohen à paraître en cette fin d'année, trois ans après sa mort. «Je me suis donc retrouvé avec la possibilité d'écouter une prise de voix de Leonard Cohen, sans accompagnement, et il y avait tellement de conviction et de profondeur dans ce qu'il disait que j'ai eu peur de ruiner cela par ma musique. Ça m'a fait beaucoup réfléchir à la façon de communiquer mes paroles d'une meilleure façon, plus puissante et riche de sens.»

De la même manière, la musique de Watson trouve un apaisement dans ses arrangements, elle qui a longtemps lutté pour ne pas céder à la surenchère. Ici, chaque note tirée de son piano semble nécessaire et les interventions des cordes et des partenaires de jeu du Canadien (Joe Grass à la guitare, Mishka Stein à la basse, Evan Tighe à la batterie) sont chacune soupesées pour éliminer tout superflu des 37 minutes qui constituent ce disque, son plus ramassé à ce jour.

«Les gens oublient que Patrick Watson, c'est avant tout un groupe, insiste-t-il. Si je pouvais écrire sur un autre instrument, je le ferais, parce que le piano est extrêmement mélancolique et que ça me rend dingue parfois. Mes paroles sont parfois pleines d'espoir et le piano communique un autre message, donc j'ai besoin des autres instruments pour les transmettre de manière juste. Certains de ces titres ont été écrits comme un face-à-face avec les autres. Par exemple, “Turn Out The Lights” constitue une représentation parfaite de la manière dont Mishka voit la musique, “Drive” ou “Wild Flower” portent indéniablement la marque de Joe… J'ai l'impression d'avoir tiré sur ce disque le meilleur de chacun d'entre nous, le strict nécessaire.»

«Mon grand regret dans ma vie est de ne pas avoir plus lu de livres.»
Patrick Watson

Ce besoin d'économie, Patrick Watson l'a également ressenti dans l'écriture de ses paroles. Habitué aux envolées métaphoriques, il se trouve là à se livrer comme jamais, abandonnant ses habituelles abstractions pour viser l'auditeur au coeur, comme s'il voulait lui parler en tête-à-tête. «Je voulais être le plus direct possible et qu'il n'y ait pas de remplissage, que chaque mot ait une vraie signification, une vraie profondeur, une vraie conviction. Je ne voulais pas sortir un seul morceau dont je ne pensais pas chaque mot.» Il s'est toujours décrit comme un musicien avant d'être un auteur, confessant que les mots lui venaient rarement de manière naturelle. Et son envie d'être cette fois le plus intime possible ne lui a pas facilité la tâche.

«Ça a été brutal. Mon grand regret dans ma vie est de ne pas avoir lu plus de livres. Je ne prenais pas le temps et j'ai toujours eu du mal à savoir où commencer et comment trouver un livre susceptible de me plaire. Quand j'ai rencontré ma nouvelle compagne [l'autrice canadienne Heather O'Neill, ndlr], elle a commencé à me passer certains livres et ça a complètement changé ma vie. Je me suis senti tellement mal: un parolier se doit d'être lettré et je ne l'étais pas du tout, je me suis senti stupide et honteux. J'ai réalisé à quel point c'était une faiblesse. Mais ça m'a donné beaucoup d'idées de ce à quoi pourraient ressembler mes futurs morceaux.»

Des nouvelles chansons déjà en gestation, le Canadien, présent à son studio montréalais tous les jours quand il n'est pas en tournée, ne s'arrêtant jamais de composer: «C'est mon travail, du coup je le traite comme tel.» Il évoque pour très bientôt, d'ici le printemps, trois possibles singles «plus punk, avec une batterie plus présente», comme pour fournir un contraste presque instantané à ce Wave: «C'est un chapitre de ma vie qui est fini. Il est temps de lancer le prochain.»

Patrick Watson - Wave (Domino Records)

Patrick Watson en tournée: le 26/02/2020 à Paris, le 27/02 à Cenon, le 28/02 à Nantes, le 01/03 à Lille.

1 — «Et ce n'est pas que tu n'es pas la bonne, on a tous besoin d'un peu de paix. Te sens-tu un peu brisée?» Retourner à l'article

2 — «Je suis resté là immobile, alors qu'une vague arrivait et emportait tout/J'ai regardé alors que le changement arrivait pour me changer avant de dire au revoir/Il a cassé mon corps en s'insinuant dans mon esprit endormi/Je me suis tourné et retourné en apprenant à le laisser tout emporter/Prends ton temps, on se verra de l'autre côté/Cette vague est venue et a emporté le sol sur lequel je me tenais/Mais ce sol était déjà instable de toute manière» Retourner à l'article

Newsletters

Le seul classement possible des meilleurs albums de la décennie est collectif

Le seul classement possible des meilleurs albums de la décennie est collectif

Refrain classique des fins d'année, l'habitude de publier un top des meilleurs disques parus se drape en 2019 d'une ambition plus grande encore, celle de retracer dix ans de musique.

J'accuse Roman Polanski (et les réactions face à l'affaire)

J'accuse Roman Polanski (et les réactions face à l'affaire)

Les gens s'en foutent des violences sexuelles.

Wang Quan’an en trois films indispensables

Wang Quan’an en trois films indispensables

Le festival Un état du monde du Forum des images rend hommage à Wang Quan’an, un cinéaste chinois méconnu en France, malgré l’Ours d’or à Berlin et le succès en salles du Mariage de Tuya en 2007.

Newsletters