Culture

«Hors normes», «Sorry We Missed You», «L'Âcre parfum des immortelles»: 3 films, 4 combats

Temps de lecture : 9 min

Aussi différents que possible, les films de Nakache et Toledano, de Ken Loach et de Jean-Pierre Thorn sont pourtant chacun habité par l'urgence face à des situations d'injustice et d'exclusion.

Malik (Reda Kateb) et Bruno (Vincent Cassel) avec un des adolescents dont ils s'occupent, Valentin (Marco Locatelli). | Gaumont
Malik (Reda Kateb) et Bruno (Vincent Cassel) avec un des adolescents dont ils s'occupent, Valentin (Marco Locatelli). | Gaumont

Ce même mercredi 24 octobre sortent trois films de combat. Trois films ouvertement dédiés à affronter des formes massives d'injustice –l'exclusion des jeunes aux comportements déviants, les formes postmodernes d'exploitation des travailleurs par temps d'ubérisation, l'effacement méthodique de la mémoire des luttes populaires. Leur sortie simultanée témoigne de la pluralité des ressources du cinéma pour se confronter au monde contemporain.

Sincères, déterminés, ces films sont pourtant incomparables entre eux, tant leur existence se joue à des échelles différentes. Et c'est, sans le vouloir, le quatrième combat qu'ils incarnent ensemble. Celui de la possibilité, justement, de les considérer tous les trois.

Hors normes est un film grand public, avec deux stars aux côtés du tandem signataire d'Intouchables, Olivier Nakache et Éric Toledano. Sorry We Missed You est la nouvelle réalisation d'un cinéaste consacré, grande figure du cinéma d'auteur international, Ken Loach. L'Âcre parfum des immortelles est dû à un vétéran de l'activisme de terrain, avec les moyens du documentaire et de la fiction, Jean-Pierre Thorn.

Le budget de production du troisième est de l'ordre de 1% de celui du premier; quant à leurs budgets publicitaires, on serait plutôt du côté des 1 pour 1.000. Idem pour la visibilité, le nombre de séances, etc. Le combat, ici, consiste à ne pas les opposer mais au contraire à travailler à ce qu'ils existent au sein de ce continuum fragile, bancal, paradoxal, mais dynamique et fécond qu'on appelle le cinéma.

Et tout particulièrement quand, comme ici, le cinéma, sous des formes très diverses –c'est le moins qu'on puisse dire!– se soucie passionnément de l'état du monde, et en fait images et sons, pensée et désir.

Tout aujourd'hui concourt à éloigner ces films les uns des autres, à les opposer, à les assigner à des cases différentes, voire à exclure là aussi les plus marginaux (comme celui de Thorn) et éventuellement à les enfermer dans des labels qui sont autant de cage –«film de festival» pour celui de Loach, «film commercial» pour celui de Toledano et Nakache.

Ce phénomène n'a rien d'anodin: il s'agit d'un autre aspect des mêmes processus de séparation et de désunion, sinon de ghettoïsation, que chacune de ces réalisations dénonce, dans des contextes différents. Entendre ce que chacun cherche à partager est aussi se rendre disponible à les accueillir tous.

«Hors normes», la ruée vers l'autre

À fond les manettes dans les rues de Paris, la course poursuite qui lance le film en donne le ton. Il s'agira, sans fin, d'une cavalcade éperdue, pour accompagner au plus près des situations sans nombre, sans bord, sans autre issue que cet élan lui-même.

La vie de Bruno et celle de Malik sont comme aspirées par cette urgence: trouver, maintenant, la moins mauvaise réponse à des états de crise qui ne cessent de survenir.

Ces situations de crise, ce sont celles que vivent, et parfois provoquent des enfants et des adolescents atteints de pathologies mentales et comportementales –on dit «autistes», le film ne le dit pas, ce mot-valise qui sert également davantage à exclure qu'à comprendre et encore moins à agir.

Bruno pilote une association qui accompagne des personnes victimes de ces troubles à Paris. Malik pilote une association à la vocation similaire en banlieue. Eux ne nomment ni ne désignent. Ils agissent, ils écoutent, ils inventent en permanence des fragments de réponses, ils parent au plus pressé.

Malik travaille au sein d'une structure qui a trouvé une place reconnue, Bruno jongle avec les réglementations. Du point de vue de l'administration, leur statut n'est pas le même; de leur point de vue, c'est le moindre des soucis. Tout comme le fait que Bruno soit juif, et Malik arabe.

Ces paramètres, qu'on dirait calibrés pour composer un récit édifiant, sont directement inspirés de situations réelles et de personnes existantes. Elles se nomment Stéphane Benhamou, qui a servi de modèle au personnage de Vincent Cassel, et Daoud Tatou, qui inspire celui de Reda Kateb.

Et c'est comme si là non plus il n'y avait pas le temps, pas le temps de faire mumuse avec la fiction ou avec l'idéologie, comme si l'urgence des références réelles, parfois dangereuses, parfois grotesques, souvent bouleversantes, prenait de court les agencements romanesques, les caractérisations de personnage, les discours qu'on pourrait leur appliquer.

Un récit architecturé et accueillant aux digressions, aux arrêts sur image mettant en valeur une personne, une émotion, un conflit.

Cette urgence, perceptible partout dans une mise en scène qui ne cherche jamais à capitaliser sur des effets, est tout aussi évidente dans l'investissement des acteurs, à commencer bien sûr par Cassel et Kateb. Leur implication sans retenue est aussi ce qui permet la circulation des affects et des signes avec les autres interprètes, dont plusieurs sont sujets aux troubles du comportement évoqués –ce qui ne signifie nullement qu'ils sont dans leur propre rôle, mais qu'ils jouent, eux aussi mais à leur façon, un rôle dans la fiction que ne cesse pas d'être Hors normes.

Cette fiction saturée d'informations réelles, dopée à l'énergie des innombrables combats que chacun doit mener en permanence, ouvre un accès sûrement partiel mais d'une grande richesse à la réalité des dispositifs mobilisés, et des conditions dans lesquelles ils fonctionnent.

Parmi eux, un des plus passionnants est la manière dont des jeunes des cités sont formés à devenir accompagnants, selon des parcours singuliers, compliqués. Ils étoffent encore un récit à la fois très architecturé et accueillant aux digressions, aux arrêts sur image mettant en valeur une personne, une émotion, un conflit.

Hors normes réussit ainsi la prouesse d'être solidement charpenté tout en laissant place à des courants d'air, à des ouvertures toniques ou un peu mystérieuses, qui lui confèrent son tonus à la fois inquiet et déterminé.

«Sorry We Missed You», le talon de fer de la solitude

Le contrat diabolique du travail indépendant. | Le Pacte

Le vingtième film de Ken Loach ajoute un chapitre à un vaste ensemble consacré par ce réalisateur à la situation sociale en Grande-Bretagne, et plus généralement en Europe de l'Ouest.

Ce chapitre est centré sur la nouvelle condition des travailleurs, surexploités grâce à la désintégration du droit du travail, contraints sous prétexte d'une soi-disant «libération du marché de l'emploi» à effectuer des nombres d'heures démesurés, sans aucune protection, avec le statut de contractant, ou de prestataire, en lieu et place de l'ancien statut de salarié.

C'est particulièrement la situation dans les boulots de livreur, pour les innombrables sociétés qui apportent à domicile les services et produits commandés en ligne. Ainsi de Ricky, forcé de s'endetter pour acheter le camion avec lequel il transporte les paquets selon des contraintes horaires calculées par d'impitoyables et invisibles algorithmes, contraintes à la limite de l'intenable.

Mais c'est aussi, à peine différemment, le cas de sa femme, Amy, qui s'occupe à domicile de personnes âgées en difficulté –matérielle, physique ou psychologique, ou les trois.

Avec à nouveau des contraintes telles que leur famille subit des pressions impossibles à tenir longtemps sans dégénérer en crises, dont les manifestations les plus immédiates sont la rébellion ouverte du fils aîné, bien parti pour faire ce qu'il est convenu d'appeler des conneries.

Mais pour Loach, les conneries sont ailleurs: dans l'état du monde, et aussi dans l'incapacité des parents de l'envisager autrement, ce monde. Quitte à se tuer à la tâche.

Accompagnant sur le ton de la chronique le sort de cette famille où la benjamine tente de faire surnager l'affection entre ses proches, le réalisateur ne se contente pas de prendre en charge les nouvelles modalités d'une exploitation redevenue dans bien des cas aussi sauvage qu'avant les conquêtes syndicales de la première moitié du XXe siècle.

Il montre combien, pour un très grand nombre de gens, «No Future» n'est plus un slogan, mais un constat. Sorry We Missed You, dont le titre emprunte la formule convenue que laissent les livreurs lorsque le destinataire des colis n'est pas présent, est effectivement sorry.

Désolé par un état des lieux qui, c'est rare dans les films de Loach, ne laisse rien entrevoir comme issue.

Le livreur Ricky Turner (Chris Hitchen) en action, avec l'aide sa fille (Katie Proctor). | Le Pacte

De ce désespoir implacable naît un film âpre, qui mise tout sur la forte présence de ses interprètes, volontairement dessinés eux aussi sans séduction particulière. Là est sans doute le choix de mise en scène le plus fort: ce refus du pathos ou du numéro d'acteur, qui répond à la tonalité générale du film, et en accroît l'intensité.

Ainsi l'attention au collectif, à l'état de la société ne se limite pas à un sujet, ni même à un état des lieux. Elle trouve, dans son exigence de scénario comme dans son interprétation, l'affirmation de l'acte de mise en scène, d'une mise en scène qui construit une place légitime du cinéma non pas face au monde actuel, encore moins sur lui, mais dans le monde actuel.

Lors de sa présentation au Festival de Cannes, on a pu entendre ici ou là que Loach ferait toujours la même chose. La même chose au sens de ne pas cesser de se soucier du sort de ses contemporains, et d'abord des plus démunis, sans doute. Mais sûrement pas la même chose si on prête un peu attention à la situation précise qu'il évoque à chaque fois, et à sa manière de traiter ces sujets par le cinéma.

Ceux qui disent qu'il fait la même chose sont ceux qui, n'en faisant pas partie, mettent tous les pauvres, on dit désormais les loosers, dans le même panier. Le réalisateur de Raining Stones, lui, s'intéresse avec précision à des mécanismes particuliers.

La misère sociale et humaine de l'ère Uber-Amazon ne fonctionne pas selon les mêmes mécanismes que les formes traditionnelles d'exploitation, elle cohabite avec les injustices et les douleurs différentes, par exemple celles dont se souciaient The Navigators, Just a Kiss ou Moi, Daniel Blake.

Mieux, le cinéaste met chaque fois en place des stratégies de mise en scène en phase avec les enjeux particuliers dont ce film-ci se soucie, et c'est, grâce aussi à ses interprètes, une bonne part de la force spécifique.

«L'Âcre parfum des immortelles», l'ombre rouge

Nacera Guerra, qui danse et transmet le hip-hop, est à travers les décennies une des nombreuses héroïnes du film. | Les Acacias

Il y a deux histoires, qui n'en font qu'une. Il y a l'histoire d'amour que vécut, jeune homme, le réalisateur avec cette jeune femme rencontrée dans les dunes où poussent les fleurs du titre. Elle s'appelait Joëlle, elle est morte.

Il y a l'histoire de l'engagement au long cours de Jean-Pierre Thorn, signataire d'un des films importants réalisés en Mai 68, qui s'intitule Oser lutter, oser vaincre, et depuis un demi-siècle cinéaste aux côtés des exclus et des rebelles, avec des titres mémorables dédiés aux pratiques, artistiques et politiques, du hip-hop et du street art (Faire kiffer les anges, 93, La belle rebelle). Une histoire d'amour, là aussi, avec ce qu'on appela la révolution.

Est-elle morte, elle aussi? Retraversant ses lettres et ses images intimes des années 1960, des fragments de ses films et des extraits de rencontres aujourd'hui avec des acteurs et témoins d'alors comme avec des artistes contemporains issus des scènes alternatives, jusqu'à un rond-point occupé par des «gilets jaunes», Thorn veut affirmer que ce n'est pas le cas.

Qu'il ait raison ou tort à propos de la révolution, a fortiori dans les termes venus d'une autre époque dans lesquels il formule la question, est moins important que la capacité, poétique et stimulante, de faire jouer ensemble des images et des mots, des idées et des sentiments, des colères et des espoirs. Jean-Pierre Thorn est cinéaste, pas prophète ni théoricien politique, et son travail de cinéaste, il l'accomplit absolument.

Qu'il s'agisse de beaux gestes de montage entre le très personnel et le collectif, d'attention longue à la danse hypnotique de la chorégraphe Nach, ou de ce qui vibre dans la balade aux côtés d'un ancien leader syndical d'Alsthom dans les rues actuelles de Saint-Ouen, la richesse des suggestions que son travail de réalisateur de film active dépasse à la fois son propre discours et sa propre histoire.

Parmi les fleurs jaunes d'aujourd'hui, le fantôme de l'aimée de jadis. | Les Acacias

Hanté par l'effacement programmé de la mémoire des luttes populaires et leurs éventuelles résurgences sous des formes nouvelles, du graph au rap, Thorn n'ignore pas les leurres que ces filiations recèlent.

Mais le récit à la première personne qu'il a composé touche juste par ses fragilités comme par ses évidents coups de force («je l'ai retrouvée, la révolution. C'était toi, mon amour»). Un oratorio pour une mémoire insurgée, plus utile pour réfléchir dans ses vibrations émotionnelles et les accords déchirants du musicien Serge Teyssot-Gay que comme énoncé d'une analyse politique qui n'est pas son registre, même s'il ne l'admet pas toujours.

Hors normes

d'Éric Toledano et Olivier Nakache, avec Vincent Cassel, Reda Kateb, Benjamin Lesieur, Catherine Mouchet, Hélène Vincent, Bryan Mialoundama

Durée: 1h55

Séances

Sortie: 23 octobre 2019

Sorry We Missed You

de Ken Loach, avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Ross Brewster, Katie Proctor, Rhys Stone

Durée: 1h40

Séances

Sortie le 23 octobre 2019

L'Âcre parfum des immortelles

de Jean-Pierre Thorn, avec Nach, Melissa Laveaux, Farid Berki, Nacera Guerra, Henri Onetti, Michel Olmi

Durée: 1h19

Séances

Sortie le 23 octobre 2019

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