Culture

«Qui ça, qui ça?» ou l'étrange histoire du hacking musical des «Démons de minuit»

Temps de lecture : 8 min

La célèbre chanson du groupe Émile et Images recèle un secret: au fil du temps, et surtout des concerts, des paroles pirates étonnantes se sont greffées.

«Ils m'entraînent au bout de la nuit...» | Pym Myten via Unsplash
«Ils m'entraînent au bout de la nuit...» | Pym Myten via Unsplash

Le tube de l'été 1986, resté des semaines dans le top 50, est cultissime. Images, devenu le supergroupe Émile et Images, sort son tube «Les Démons de minuit». À l'apogée de sa gloire, il fait danser des millions de Français·es. Une question reste néanmoins en suspens. Pourquoi diable des gens lancent-ils «Qui ça, qui ça?» après le couplet «Ils m'entraînent au bout de la nuit»? Les internautes ont-ils été victimes d'un effet Mandela ou d'une hallucination auditive collective?

Alors qu'aucun live du groupe ne semble faire état de ces paroles, l'hypothèse de l'apport par un autre artiste semble être la plus crédible. C'est d'ailleurs la solution que propose Thomas Robert, administrateur de la page fan Émile & Images sur Facebook: «J'observe que ça a pris un peu plus d'ampleur quand certains artistes célèbres ont commencé à reprendre le titre en ajoutant ces “Qui ça?”. Je pense notamment à Slimane (pour le plus récent) qui les rajoute systématiquement en concert. Ève Angeli aussi, à l'époque où elle reprenait le titre.»

Mystère résolu? Oui et non. Il reste à expliquer l'extrême popularité de l'expression, qui semble déborder les classes d'âge et les classes sociales. Tout le monde ne peut pas avoir entendu Slimane ou Ève Angeli en concert. Il est possible que certains DJ locaux contribuent, dans leur coin, à perpétuer le sempiternel «Qui ça, qui ça?». L'expression affleure dans l'inconscient collectif. Elle colle au cerveau comme une vieille antienne, floue, à la lisière du conscient.

Pour Gérôme Guibert, sociologue des musiques populaires à la Sorbonne Nouvelle, «contrairement aux cultures savantes qui ont un modèle cadré, les œuvres populaires sont associées à l'interprétation qui peut varier selon la manière dont les gens se la réapproprient, c'est par exemple comme ça que dans les mariages on peut entendre la chanson “Il est vraiment... il est vraiment... Il est vraiment phé-no-mé-na-la-la-la.” C'est vraiment au fur et à mesure des années que les couplets se sont ajoutés».

Plus que les hallucinations auditives, le phénomène propre aux «Démons de minuit» serait donc plus à rapprocher d'une co-construction entre une chanson et ses infinies possibilités de détournements et de remixages. Le mariage, et par extension les fêtes en tous genres, cristallisent cette propension au détournement aviné.

Paroles enchâssées et «enjazzées»

«Dans les années 1960, le public prend conscience qu'il peut intervenir, qu'il peut casser des chaises ou encore toucher l'artiste, comme dans les concerts de Gilbert Bécaud. Puis dans les années 1980, la proximité avec l'artiste crée un dialogue, la digression vient s'intégrer dans la chanson. Le public va donner une réponse attendue à la question du chanteur», analyse Joël July, maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille et spécialiste de la chanson française.

Dans «Les Démons de minuit», un renversement s'opère. «Les “Démons de minuit” constituent le sujet de la phrase, et c'est le public qui pose la question. D'habitude le public répond à la question de l'artiste, il réagit, mais n'outrepasse pas le pouvoir qui lui est donné d'intervenir et de questionner directement le texte», s'étonne le spécialiste. Une pratique à rebours de ce qui se fait habituellement, donc.

Anodine, la petite phrase rajoutée casse les codes des concerts, dans un milieu où le rôle du DJ ou du MC (maître de cérémonie) est justement d'engager la partie discursive. On peut ainsi voir poindre une certaine malléabilité, à l'instar d'un jeu de questions-réponses non présent dans la composition d'origine d'un standard de jazz.

Ce qui frappe également, au niveau linguistique, c'est «l'épanalepse [la répétition, ndlr] et le langage familier de l'expression, qui accentuent le côté populaire, voire populeux», note Joël July. L'expression nous permet de comprendre les rapports qui se jouent dans la construction sociale de la musique.

«En réagissant à une chanson ou à un son, nous sommes tirés vers des alliances affectives et émotives. La musique, pourrions-nous dire, nous offre le sentiment intensément subjectif d'être des êtres sociaux», écrivait le musicologue Simon Frith en 1996. «Les Démons de minuit» articulent dès lors le caractère éminemment social du rapport à la musique et à ces ajouts populaires.

La rumeur du «Qui ça?» sur le web

De ces paroles apocryphes, on en trouve également des traces éparses sur le web. Sur un célèbre forum, dans des vidéos YouTube, sur une page Facebook et sur Twitter. C'est d'ailleurs sur ce réseau social que se cristallisent la plupart des interrogations liées à ces paroles fantômes.

Ce sont les novices, bien plus que les professionnel·les, qui usent et abusent du «Qui ça?». Dans la majorité des reprises officielles (de DJ Fou au Collectif Métissé, en passant par Jul), il y a une forme de respect des paroles originales. Même chez Jul et Alonzo, qui reprennent la structure des Démons de minuit dans «Les Sheitans de minuit» (2015), n'ajoutent pas pour autant le passage incriminé.

«Il s'agit de phénomènes typiques
des musiques populaires
de culture orale.»
Gérôme Guibert

Avec son nombre incalculable de reprises par des professionnel·les, ce sont encore les personnes lambda et les internautes qui se permettent le plus de liberté avec le ton et les paroles. Tout se passe comme si une vaste reprise collective et quasiment infraconsciente s'opérait.

Une question de tempo

«Chaque génération s'approprie les “Démons de minuit” à sa façon. Mais il y a dix ans, je n'entendais pas le “Qui ça”», développe Thomas Robert. Une progressive altération qui ne surprend pas Gérôme Guibert: «C'est comme ça dans les morceaux repris dans les manifs, où on rajoute des paroles. Il s'agit de phénomènes typiques des musiques populaires de culture orale.»

Et à propos, est-on si sûr que Slimane est à l'origine de la rengaine? Après tout, il pourrait bien être le continuateur d'une tradition qui le précède, et dont il se fait simplement le passeur. Joël July avance l'hypothèse selon laquelle un son sifflant, par effet d'illusion auditive, peut être interprété par le cerveau comme une «onomatopée significative». Le fameux «Qui ça?».

Face au vide laissé par la rythmique, se créé «un consensus pragmatique des locuteurs» qui cherchent à mettre des mots sur un ensemble de sons. Le phénomène n'est pas nouveau, comme le prouvent les nombreuses illusions sonores recensées par les médias et par les internautes, de Laurent Voulzy à NTM et son «assassin de la police».

«Je ne pense pas qu'il soit possible de trouver l'origine précise de ce phénomène. Mais je pense que ces “Qui ça? Qui ça?” viennent des groupes de reprises, de chanteurs, karaokés ou DJ dans les animations de soirées qui jouent le titre», concède Thomas Robert.

La version du Collectif métissé, quant à elle, intercale un furtif «C'est ça!» en lieu et place du «Qui ça?». Preuve que cette micro-partie instrumentale se prête à la réécriture, avec toujours plus ou moins les mêmes sonorités.

Il n'est pas rare, en effet, qu'un malentendu plane sur les paroles des chansons. Qu'il s'agisse des illusions auditives, ou d'un «malentendu fabriqué par l'artiste lui-même, comme la fin de “Foule sentimentale” d'Alain Souchon, volontairement cryptique», abonde Joël July.

Si malentendu il y a pour le «Qui ça?», c'est au niveau de son intégration ou non dans les paroles officielles, tant l'expression lui semble consubstantiellement accolée.

Un marqueur social

Il y a cependant deux camps bien établis. Les pratiquants, qui n'hésitent pas à intercaler les paroles avec force décibels, et les rétifs, qui jugent le «Qui ça» comme quelque peu avilissant. Ceux qui rajoutent, et ceux qui rejettent.

«Il faut faire participer le public
et c'est une façon de dynamiser, d'inviter les gens chanter le refrain.»
Thomas Robert

Thomas Robert est de ceux-là: «Ça me dérange parfois. Mais on ne peut rien y faire. La chanson traverse les époques et chaque génération se l'approprie à sa façon.» Pour autant, le fan d'Émile et Images ne jette pas la pierre aux personnes qui rajoutent ces paroles: «Il faut faire participer le public et c'est une façon de dynamiser, d'inviter les gens chanter le refrain.»

Le pratiquant du «Qui ça» s'envisage, inconsciemment ou non, comme membre d'une communauté qui vient tester la popularité du jeu de questions-réponses. Un jeu d'initiés qui viendrait «ponctuer l'énorme succès d'une chanson que tout le monde connaît par cœur (parfois à son corps défendant)», comme le précise Joël July.

L'insert «Qui ça?» permet de se décentrer, l'espace d'un instant, puis de se voir en train de participer à une construction collective, à une culture commune.

«Cela rappelle un procédé de la Renaissance. Sur une chanson liturgique pouvaient se greffer des paroles populaires voire paillardes, et inversement. Ce type d'insert s'est développé jusqu'au vaudeville», constate Mathilde Vallespir, maîtresse de conférences en sémiotique à Sorbonne-Université. Mais pour la chercheuse, ce n'est pas tant l'intrication des registres qui prime que l'importance de ce type d'inserts, qui contribuent à la pérennité des œuvres.

Un air du temps favorable

Si l'origine du «Qui ça» se perd dans le flou des années 1980, il y a fort heureusement des phénomènes similaires contemporains et traçables. En témoigne Angèle et son morceau «Tout oublier», passé au tamis du remix pop par le groupe L.E.J, qui intercale la «grosse moula» entre deux couplets. Devenue un mème, la partition pirate n'a pas tardé à être reprise par les fans dans les concerts de la chanteuse belge.

Observer cette création collective, et la voir se greffer aux paroles originales, permet de constater la propension de la musique à se faire parasiter par ses auditeurs. Sans que les artistes n'en soient à l'origine, bien au contraire.

«Le développement d'internet a accéléré des phénomènes de mix et de constructions hybrides entre musique empruntée à un titre et paroles empruntées à un autre (le tout mixé “à la maison”): les fameux mash-ups. Les gens sont désormais habitués à ce genre de pratiques», décrypte Gérôme Guibert.

À l'aune du remixage constant, s'interroger sur les premières traces de ces «hackings» par un public friand d'hybridations pirates et de mèmes. «Cela dit quelque chose de la modernité et de l'esthétique actuelle, qui se joue dans le collage. On va vers une poétique de la saturation. Plus il y a de références, plus l'œuvre est considérée comme aboutie. Une fois qu'il y a eu des inserts comme “la grosse moula” ou le “qui ça”, on ne peut pas faire comme s'ils n'avaient pas eu lieu», conclut Mathilde Vallespir.

In fine, ce hacking progressif de la chanson culte des années 1980 nous tend le miroir de notre rapport contemporain à la musique: nécessairement immersif et collectif, avec une once de private joke globale.

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