Monde

Heureux comme une bête en Suisse

Jean-Yves Nau, mis à jour le 08.03.2010 à 16 h 53

Les animaux helvètes n'auront pas d'avocats. Jusqu'à quand?

Précieuse Suisse! Son système de démocratie directe est sans pareil pour nous aider à prendre l'évolution du pouls des opinions occidentales. Après les minarets, les avocats en charge de la défense des bêtes maltraitées par les hommes. En novembre, la Confédération s'opposait majoritairement à la construction de nouvelles constructions religieuses musulmanes sur son sol. Elle a, dimanche 7 mars, rejeté par référendum l'instauration d'une catégorie particulière de gens de robe: celle de greffiers d'un genre nouveau; avocats chargés ad hominem de la cause animale dans l'ensemble des tribunaux dans la totalité des 26 cantons de la Confédération.

Le résultat a, dit-on, été obtenu au terme d'une campagne hautement émotionnelle dans ce beau pays enclavé où l'on aime (peut-être plus et mieux) les bêtes que dans l'insulaire Angleterre. Non: 70,5%. Oui: 29,5%. Score sans appel, dira-t-on. Ce résultat correspond aux recommandations du gouvernement de la Confédération comme aux consignes des partis de droite. Tous deux estimaient que la loi en vigueur depuis 2008 était, tout bien pesé, suffisante. La raison l'aura emporté dira peut-être paradoxalement une majorité des amoureux des animaux. Et ceux qui, sans les haïr, ne s'étaient encore jamais posé cette question diront sans doute de même. Un vote dominical rassurant témoignant du bon sens de ce bon peuple suisse depuis toujours enclin à la nostalgie. Est-si sûr?

Sac de noeuds?

Cette votation avait été initiée par la puissante Protection suisse des animaux; elle souhaitait  imposer à tous les cantons de la Confédération la création d'un poste d'avocat spécialisé, fonction qui existe déjà depuis 1992, mais dans le seul canton de Zurich. Les initiateurs de cette votation populaire (soutenus par les partis de gauche) soutiennent que la loi très stricte de 2008 n'est pas suffisamment appliquée.

Cette loi stipule par exemple que les propriétaires de poissons rouges ne peuvent jeter ces derniers vivants dans les toilettes (mais pourquoi le feraient-ils?); ou encore que les hamsters ou les perruches –animaux éminemment sociaux– ne sauraient être durablement élevés seuls, sans congénères. Cette même loi impose aussi aux cantons d'ouvrir des procédures pénales (humaines) en cas de plainte pour maltraitances (animales).

L'affaire n'est pas sans générer quelques confusions. Pas question, dit-on chez les défenseurs de ce projet, de poursuivre en justice un enfant qui aurait expérimenté (quel enfant n'y a pas pris plaisir?) l'arrachage de pattes arachnéennes ou d'antennes de gastéropodes. Seuls les dossiers de maltraitance des animaux vertébrés «élevés ou exploités» par l'homme pourraient être instruits. Ceux par exemple d'un brochet dont le pêcheur aurait (par perversité ou par compassion?) mis un peu plus de temps que la moyenne de ses confrères à l'asphyxier (le brochet) en le sortant de l'eau. Et ne parlons pas ici des truites; des truites et des hommes usant des mouches.

Déclaration universelle des droits de l'animal

On se moque, bien sûr. On se moque, et on s'inquiète. Car bien au-delà de son résultat, la simple organisation de la votation suisse est un éclairant symptôme: celui de l'effacement progressif des frontières entre ce qui est d'essence humaine et ce qui n'en est pas. Et l'affaire ne concerne pas que la Suisse. Il y a quatre ans, en France, «Balou» nouvel ours slovène implanté de force et à grands frais dans les Pyrénées ne donnait plus signe de vie. Le radio-émetteur qu'on lui avait greffé restait muet. La ministre de l'Ecologie du gouvernement français eut alors ces mots: «Si je retrouve Balou assassiné, d'abord il y aura un dépôt de plainte et, si nous retrouvons les coupables, je peux vous assurer qu'ils seront sévèrement punis.» «Assassinat»?

Au même moment ou presque, une fillette de 17 mois décédait dans là proximité de Paris après avoir été mordue au visage par un molosse de race american staffordshire et ce au cours d'un dîner familial. Le ministère de l'Intérieur estimait qu'il y avait environ 80.000 chiens dangereux en France, dont près de 9.000 chiens qualifiés d'animaux «d'attaque». Saisi de cette question, Nicolas Sarkozy (alors ministre de l'Intérieur) déclarait: «S'il [ce chien] ne présente pas toutes les qualités de respect de la loi, lui et son propriétaire, l'animal sera euthanasié.» «Euthanasié»?

Quant à l'abandon d'un animal domestique sur la voie publique par ceux qui ne veulent plus être ses «maîtres» –comportement fréquent à l'approche des vacances d'été– la fondation Trente millions d'amis y voyait une «pratique barbare». «Barbare»?

Il y a trente ans, une Déclaration universelle des droits de l'animal était solennellement proclamée à Paris, au siège de l'Unesco. Révisé ensuite par la Ligue internationale des droits de l'animal ce texte considère, en préambule, que «la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s'étant différenciés au cours de l'évolution des espèces». Il considère encore que «tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers». Partant, toute vie animale a droit au «respect» et l'animal mort «doit être traité avec décence». Corollaire: «La personnalité juridique de l'animal et ses droits doivent être reconnus par la loi.»

Progrès hugolien ou régression collective? Et –pour revenir à la Suisse et aux minarets alpins– à quelles menaces s'exposeront, dans quelques mois, ceux qui pratiquent l'égorgement rituel des moutons?

Jean-Yves Nau

Image de une: Un caniche lors d'un concours canin en Suisse, Reuters/Arnd Wiegmann

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