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Pourquoi les États-Unis ne doivent pas entrer en guerre contre l'Iran

Temps de lecture : 7 min

Tweets menaçants, discours belliqueux, attaques de drones et de tankers notamment dans le Golfe Persique. À quoi bon, puisque ces deux puissances ne souhaitent pas déclencher de conflit?

Un tanker iranien attaqué le 13 juin 2019 en mer d'Oman. L'attaque est intervenue pendant un regain de tension entre Téhéran et Washington. | HO / Irib TV / AFP
Un tanker iranien attaqué le 13 juin 2019 en mer d'Oman. L'attaque est intervenue pendant un regain de tension entre Téhéran et Washington. | HO / Irib TV / AFP

Depuis le retrait américain de l'accord nucléaire en mai 2018, rien ne va plus entre Téhéran et Washington. Après avoir affirmé sur les chaînes américaines que cet accord, signé à Vienne (Autriche) en juillet 2015, était «le pire accord qui soit», Trump a rétabli les sanctions contre la République islamique d'Iran, entraînant une grave crise économique dans le pays et un renforcement du pouvoir des conservateurs, ceux-là même qui étaient déjà contre l'accord il y a quatre ans.

Ce retrait unilatéral des États-Unis a également laissé à l'Europe le rôle de médiateur. Les membres de l'Union tentent de sauver ce qu'il reste de l'accord alors même que l'Iran menace de s'affranchir de certains de ses engagements. Téhéran a annoncé début juillet qu'il recommençait à enrichir son uranium. En septembre, le président Rohani a affirmé que le pays reprenait la recherche et développement dans le domaine du nucléaire. Enfin, Téhéran a menacé de passer à la prochaine étape dans les deux mois, si aucune solution n'était trouvée par les Européens.

Loin de faire plier l'Iran, la stratégie américaine de pression maximale pousse Téhéran à répondre en «montrant des dents», explique Thierry Coville, chercheur à l'Iris, spécialiste du pays. Preuve s'il en est, les tensions dans le Golfe persique.

Le 13 juin on assistait à l'attaque de deux pétroliers et quelques jours plus tard, le 20 juin, l'Iran affirmait avoir abattu un «drone espion américain». «Les Iraniens sont plus confiants. Il voient que jusqu'à présent leur stratégie de résistance contre les États-Unis semble fonctionner. Ils sont donc encouragés à aller plus loin et c'est là leur erreur. Ils font un mauvais calcul en pensant que Trump est réticent à s'engager au Moyen-Orient», explique Ali Vaez, directeur du programme Iran à l'International Crisis Group à Washington. «La stratégie iranienne, c'est de dire: “J'ai des alliés dans la région”. Le risque, c'est qu'il y ait un événement qui conduise à un conflit. Il suffit d'un mauvais calcul, d'une mauvaise interprétation ou d'une surréaction», s'inquiète Thierry Coville. Ainsi, selon Ali Vaez, «aucun des partis ne veut la guerre mais ils peuvent très facilement y sombrer».

Une «guerre totale»

Or, si un conflit éclate et que l'Iran est attaqué, les conséquences seront désastreuses. Le 20 septembre le chef de la diplomatie iranienne Mohammad Javad Zarif a affirmé lors d'une interview pour CNN que, en cas d'attaque contre l'Iran, il faudra s'attendre à une guerre totale dans la région.

«Cette réponse, c'est finalement la stratégie militaire de l'Iran, affirme Thierry Coville. Du fait des sanctions, la République islamique ne fait pas le poids en matière d'équipement militaire ou d'aviation, ils utilisent donc la stratégie de dissuasion.»

Interrogé l'an dernier sur les représentations de martyrs dans les rues et sur les façades de certains bâtiments iraniens, Habib Ahmadzadeh, chercheur iranien spécialiste du conflit Iran-Irak expliquait que ces fresques à la gloire des suppliciés sont des moyens de dissuasion face aux menaces étrangères et non pas un appel à la guerre: «Ces images sont une manière de dire que, en cas de guerre, notre peuple est prêt à se battre pour se défendre», déclarait-il.

«La doctrine défensive iranienne depuis la guerre Iran-Irak a toujours été de dissuader les États-Unis.»
Ali Vaez, directeur du programme Iran à l'International Crisis Group à Washington

Autre moyen de dissuasion, les missiles balistiques iraniens dont la portée peut aller jusqu'à 2.000 kilomètres, pouvant ainsi atteindre des cibles américaines au Moyen-Orient ou des installations pétrolières. Le président Hassan Rohani a d'ailleurs affirmé que l'attaque contre l'installation pétrolière saoudienne Aramco le 14 septembre dernier était un «avertissement». L'assaut, revendiqué par les Houthis au Yemen, est attribué à Téhéran par Washington et Ryad.

Les infrastructures de la compagnie pétrolière Aramco en Arabie saoudite le 20 septembre 2019. L'attaque a ralenti la production de 50% et a ravivé les craintes du retour d'un conflit armé dans la région du Golfe. | Fayez Nureldine / AFP

Enfin, l'Iran s'est constitué un réseau de milices dans la région, notamment en Irak. Au Liban, elle maintient des relations stratégiques avec le Hezbollah, comme le prouve récemment la photo de la rencontre entre Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, et le guide suprême iranien Ali Khamenei.

Ces partenaires pourraient rapidement répliquer en cas de conflit contre l'Iran: «La doctrine défensive iranienne depuis la guerre Iran-Irak a toujours été de dissuader les États-Unis et ses alliés de déclencher un conflit sur le sol iranien […] Sachant que, en raison notamment de l'embargo sur les armes, les capacités militaires iraniennes sont plus faibles par rapport aux Américains et leurs alliés, les Iraniens ont investi dans des partenaires qui leur garantissent que, en cas d'attaque, le prix sera payé par tout le monde dans la région», explique Ali Vaez.

Un coût économique élevé

Or, en plus des dommages considérables pour la République islamique d'Iran, infligés notamment sur son économie et sur ses infrastructures, un conflit aurait un coût pour les États-Unis, qui ont déjà dépensé depuis 2001 près de 5,9 milliards de dollars dans les guerres en Afghanistan, en Irak en Syrie et au Pakistan selon une estimation du Watson Institute for international and public affairs publié en 2018.

L'armée américaine a également perdu des milliers d'hommes, comme en atteste le département de la Défense américain. Trump justifie d'ailleurs comme suit le polémique retrait américain du nord de la Syrie, le 6 octobre: «Aller au Moyen-Orient est la pire décision dans l'histoire de notre pays»,.

L'Europe ne sera pas épargnée. Un conflit en Iran «peut soulever une nouvelle vague d'immigration», affirme Ali Vaez. Pour Thierry Coville, «cela pourrait relancer le terrorisme, causé notamment par l'absence d'ordre politique». Le chercheur rappelle le rôle stabilisateur de Téhéran dans la région.

Un conflit contre l'Iran aurait indéniablement des conséquences économiques pour les Européens. Le prix du pétrole augmenterait: «Si l'Iran est attaqué, sa première réponse sera de cibler les installations pétrolières dans la région, ce qui aurait un impact sur les pays importateurs, donc sur l'économie mondiale», explique Thierry Coville.

Ali Vaez fait remarquer l'importante hausse des cours du pétrole quelques jours après l'attaque contre les sites pétroliers saoudiens. À Londres, le baril de Brent avait grimpé de 20%. Selon lui, en cas de conflit, les missiles balistiques iraniens pourraient toucher les infrastructures énergétiques dans le Golfe, ce qui ferait notamment flamber le prix des assurances. «Globalement, je crois qu'un tel conflit serait extrêmement dommageable pour la région et pour le monde entier», s'inquiète-t-il. D'ailleurs, à la suite de l'attaque, le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, a appelé lui aussi à la désescalade car, selon lui, un conflit dans la région provoquerait «l'effondrement total de l'économie mondiale».

L'éventualité d'une désescalade

Il semble que la guerre a déjà été évitée deux fois ces derniers mois. En juin dernier, le président américain avait affirmé avoir renoncé à une attaque «dix minutes avant la frappe» pour éviter des pertes humaines. Il a également renoncé à répliquer à l'attaque contre l'Arabie saoudite en septembre.

Mardi 10 septembre, il limogeait John Bolton, son conseiller à la Sécurité nationale, connu pour sa haine de l'Iran et son soutien aux Moudjahidines iraniens. Cette organisation était considérée comme terroriste jusqu'en 2009 en Europe et jusqu'en 2012 aux États-Unis. Les Iraniens considèrent ses membres comme des traîtres depuis leur collaboration avec Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak.

«Pour l'instant, la plus grosse menace à la stabilité de l'Iran, c'est la guerre économique que lui livre Trump.»
Ali Vaez, directeur du programme Iran à l'International Crisis Group à Washington

Pour certains, le départ de John Bolton est un message d'apaisement envers les Iraniens. Par ailleurs Trump a toujours été contre une guerre. «Il a été élu sur ce principe. Une guerre serait catastrophique pour sa réélection», estime Thierry Coville. Ali Vaez, pense néanmoins que «cela pourrait lui permettre de détourner l'attention, alors qu'il est visé par une procédure d'impeachement».

Côté Iranien, Téhéran affirme être prêt à se défendre en cas d'attaque. Cependant la République islamique ne réagit pas aux frappes israéliennes contre ses bases en Syrie et en Irak. «Les Iraniens sont pragmatiques. [...] Ils choisissent leur bataille. Pour l'instant, pour eux, la plus grosse menace à leur stabilité, c'est la guerre économique que leur livrent les États-Unis. Ils ne trouvent pas judicieux ni dans leurs intérêts de répondre à Israël alors qu'ils continuent d'atteindre leurs objectifs en Irak et Syrie», explique Ali Vaez. Des propos que rejoint Thierry Coville: «Répondre à Israël, ce serait leur donner raison», affirme le chercheur.

La négociation selon Macron

Pourtant, la résolution de la situation est toute trouvée. Pour éviter une guerre non-voulue, l'Iran et les États-Unis devront s'asseoir à nouveau à la table des négociations. Pour Ali Vaez, l'initiative du président français Emmanuel Macron est celle qui a le plus de chance d'aboutir: «Pour éviter d'aller trop loin, il faut faire un pas en arrière. L'option de Macron est la meilleure […] le package est équilibré», explique-t-il.

Le président français joue les médiateurs. Son objectif est de s'assurer que l'Iran n'acquiert jamais l'arme nucléaire et de faire lever les sanctions sur Téhéran. Encore faut-il réussir à convaincre les deux parties: «Il faut que les États-Unis reviennent sur l'accord, cela relève du droit international, affirme Thierry Coville. Il faut persuader les Américains qu'ils ont une chance de sortir la tête haute de ces nouvelles négociations, afin que Trump puisse dire que ce n'est plus l'accord d'Obama, mais le sien».

Ali Vaez, pour sa part, n'est pas très optimiste: «Je pense que le risque est plus élevé de voir échouer cette solution. [...] Cependant il n'y en a pas d'autre et cette situation, on le voit bien, est intenable», conclut-il.

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