Politique / Culture

«La chute du Monstre», le livre qui fait trembler Marseille

Temps de lecture : 6 min

Philippe Pujol, prix Albert Londres en 2014, signe un réquisitoire implacable contre le système politique marseillais, à l'heure où Jean-Claude Gaudin s'apprête à céder son fauteuil de maire.

Détail de la couverture de La chute du Monstre de Philippe Pujol. | Yohanne Lamoulère
Détail de la couverture de La chute du Monstre de Philippe Pujol. | Yohanne Lamoulère

Marseille est en ce moment même face à son destin. C'est cette brève histoire d'un temps méditerranéen révolu que raconte Philippe Pujol dans son livre à paraître le 7 novembre, La chute du Monstre.

Il pressent, comme l'immense majorité des Marseillais·es, que les élections de 2020 marqueront un tournant, un changement d'époque.

Quoi que nous pensions de ce poids lourd de la politique tant locale que nationale, Jean-Claude Gaudin a marqué sa ville d'une empreinte indélébile.

Les élections municipales de 2020 à Marseille risquent fort de déjouer les prophéties et les pronostics. Une chose reste sûre: une fois les dinosaures hors-jeu, arrivera le règne des jeunes loups, des seconds couteaux ou des héritiers du capital symbolique et politique bâti par les forces obscures du marionnettiste en chef.

La chute du monstre n'évoque, in fine, pas tant la chute de Gaudin que la fin d'un système.

Philippe Pujol, prix Albert Londres 2014, ne voit pas dans cet effondrement un sursaut collectif de la classe politique et des citoyen·nes qui permettrait à Marseille d'acquérir la vertu qui lui fait tant défaut.

Son constat est plus amer, plus dur et plus ironique. Le ton général qui se dégage de l'ouvrage fait penser à un pamphlet du siècle passé. Le journaliste veut absolument témoigner pour rendre compte de l'envers du décor des élections, en s'appuyant sur l'analyse des scrutins précédents.

C'est que depuis le 5 novembre 2018, date à laquelle les immeubles insalubres de la rue d'Aubagne se sont effondrés sur huit personnes, ce passé ne passe plus.

Urgence à agir

La chute du Monstre s'attaque en premier lieu à la droite locale, car «c'est elle qui gouverne depuis un quart de siècle!». Le constat puis la démonstration de la méthode Gaudin sont amplement décrits dans le l'ouvrage. Le verdict est sans appel sur la gouvernance du sénateur-maire de Marseille tant, nous dit Pujol, «la ville dont il a rêvé n'existe pas».

De fait, quiconque connaît Marseille ne peut comprendre quelle vision ou quel projet a animé durant toutes ces années la majorité municipale. «Ils voulaient en faire une ville comme Nice ou Cannes, une ville qui ne ressemble à rien, où rien d'essentiel ne se passe», soupire l'auteur marseillais, alors que les habitant·es du centre-ville résistent ontologiquement à la mondialisation et que les quartiers pauvres ont depuis longtemps développé les alternatives nécessaires pour répondre à l'enclavement typique des territoires délaissés par les pouvoirs locaux.

Philippe Pujol voit vraisemblablement juste. La force qui se niche dans les noyaux villageois de Marseille est un atout que la classe politique, «par mépris mais le plus souvent par ignorance», peine à voir.

L'urgence est bel et bien là. C'est ici et maintenant qu'il faut agir, martèle Philippe Pujol: «Nous devons penser cette ville avec le degré d'exigence d'une agglomération qui a été bombardée.»

Après le drame de 2018, l'État a d'ailleurs fait appel, pour gérer la crise, à un amiral spécialiste des zones soumises au pilonnage des bombes –rien de moins.


Rue d'Aubagne, le 8 novembre 2018. | Gérard Julien / AFP

Pour penser l'urgence, deux qualités incontournables sont néanmoins nécessaires: la compétence et l'empathie. C'est là où le bât blesse: Jean-Claude Gaudin porte la lourde responsabilité de s'être entouré de «gens moyens, voire médiocres, incultes et vulgaires, mais loyaux».

Marseille n'est pas seulement la ville de France qui compte, en France métropolitaine, le taux le plus élevé d'homicides liés au banditisme, les quartiers parmi les plus pauvres d'Europe, le nombre d'habitats insalubres le plus important des grandes agglomérations françaises.

Marseille est aussi la ville où certains élus et un Directeur Général des Services montrent leur cul sur les réseaux sociaux, habillés des t-shirts de la Mairie. La photo en question, rapidement retirée de la toile, circule en privé; elle est devenue l'absurde symbole de la gabegie locale.

Bébés Gaudin

Au-delà de cet humour douteux, c'est l'inconsistance de certain·es élu·es de droite qui sidère à la fois la population marseillaise et le journaliste primé. «La plupart des “bébés Gaudin” n'ont montré aucune compétence particulière. Bien au contraire, ils sont d'une inconséquence désarmante. Pensez-donc, Yves Moraine [LR], le jour même de l'effondrement des immeubles de Noailles qui s'est soldé par huit cadavres, a publié un post Facebook qui relate une soirée chocolat dans la mairie des 6e et 8e arrondissements. Yves Moraine est pourtant élu à Marseille… Les corps n'étaient pas encore froids.

Sous la plume de Pujol, le terme «bébés Gaudin» désigne l'ensemble des politicien·nes et des haut·es fonctionnaires devant l'ensemble de leur carrière au maire de Marseille.

Depuis le 5 novembre 2018, beaucoup font appel à leur talent de contorsionnistes pour éviter de figurer aux côtés du maire sur les clichés officiels ou officieux. «Ils osent pourtant se présenter à l'élection, alors qu'ils devraient se contenter de se présenter devant un juge pour les huit morts qu'ils ont sur la conscience!», s'indigne le journaliste.

Gaudinistes hier, affairistes avant-hier, certains de ces bébés Gaudin sont aujourd'hui candidat·es à l'élection municipale de 2020. À ce sujet, Philippe Pujol fait preuve d'une férocité maîtrisée pour démontrer que bien souvent, ils n'ont en rien démontré une compétence particulière pour prétendre au poste.

À la manière du célèbre joueur d'échecs russe Anatoli Karpov, il construit son attaque patiemment, pour étouffer son adversaire à la manière d'un boa constrictor. Ses attaques les plus efficaces sont destinées in primis à Martine Vassal (LR), à la tête du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône et de la Métropole d'Aix-Marseille.

Martine Vassal est une femme puissante, une faiseuse de princes tenant les cordons de la bourse des deux collectivités locales qu'elle préside. Son ascension a été rapide: «Elle doit pourtant moins à ses capacités qu'à l'amitié de son père avec Jean-Claude Gaudin. C'est une héritière de tout et en tout», affirme Pujol, avant d'ajouter que «cela ne pose pas de problème en soit, même si l'on peut se poser la question de savoir en quoi être bien née ferait de vous quelqu'un de capable. Mais Martine Vassal déploie aujourd'hui de nombreux efforts pour ne pas être assimilée à Gaudin et encore moins à Jean-Noël Guérini, alors qu'elle est leur création».


Martine Vassal, le 29 novembre 2018. | Boris Horval / AFP

La chute du Monstre fourmille de faits, de témoignages et d'anecdotes sur bon nombres d'élu·es et de barons locaux, mais Martine Vassal semble être la cible principale du journaliste marseillais. «Martine Vassal, c'est Gaudin sans charisme» ou encore «Martine Vassal, c'est Gaudin sans l'identité marseillaise», lâche avec force Pujol lors de notre entretien.

Force du dialogue

Si les mots sont durs et les faits souvent imparables, ils sont avant tout utilisés pour alerter les Marseillais·es des dangers de l'abstention, mais aussi pour accuser les responsables de «ce Marseille qui est devenu moche, avec ses nouvelles constructions qui se paupérisent bien avant que les emprunts ne soient remboursés».

Il s'agit enfin de rendre hommage aux collectifs citoyens qui n'ont aucun poids électoral mais contribuent à garder intacte la principale force de Marseille: le dialogue, car «ici, les gens se parlent, c'est vraisemblablement cela qui nous sauve».

On pourra reprocher à Philippe Pujol des détours peut-être hasardeux dans les clubs échangistes ou au sein des inévitables cercles maçonniques de la ville, mais force est de constater qu'en véritable Marseillais (c'est-à-dire un individu dont les origines sont étrangères), il vend chèrement son cadavre: «J'ai voulu aborder les fameux clubs échangistes marseillais, non pas pour démontrer l'amoralité des personnalités politiques qui les fréquentent –cela importe peu et ne m'intéresse pas. Par contre, je considère comme plutôt important le fait de montrer qu'ils sont des lieux de pouvoir, fréquentés par les gens de pouvoir.»

Dans ce petit monde libertin, les interactions se prolongent lorsque les sujets sont habillés. Pourquoi se nuire mutuellement lorsque l'on s'accorde dans la nuit des alcôves?

Lorsqu'on le pousse un peu, Philippe Pujol admet que gouverner Marseille doit être «furieusement passionnant», à condition de ne pas tomber dans le piège cognitif typique de ce XXIe siècle naissant qui consiste à confondre management et gouvernance. Cette confusion est si ancrée dans les esprits que même à Marseille, il suffit parfois de rénover les trottoirs pour que les opinions basculent.

C'est peut-être l'une des raisons du chantier à ciel ouvert qu'est devenue Marseille en ce moment. Tout doit être prêt pour les élections. En attendant, le centre de la ville est impraticable.


Dans le quartier du Panier, le 10 avril 2019. | Gérard Julien / AFP

La chute du Monstre aborde d'autres thématiques que nous n'avons pas évoquées ici: l'islamisme, l'urbanisme, les mécaniques douteuses des brokers électoraux…

On y croise aussi d'autres candidat·es à l'élection municipale qui s'annonce, tels Bruno Gilles, également candidat LR («un homme capable de rassembler»), Benoît Payan, tête de liste pressentie pour la liste d'union de la gauche («incontestablement une voix qui porte, pour des voix qui comptent!»), ainsi que quelques seconds couteaux, en lice ou non, «qu'il suffit de questionner pour que leur inculture et leur bêtise se révèlent instantanément».

Le journaliste porte cependant encore l'espoir que la principale ressource de Marseille, qui n'est ni plus ni moins que la formidable énergie qui anime sa population, puisse suffire à ce que ces petits arrangements, qui durent depuis vingt-cinq ans, cessent enfin. Depuis le 5 novembre 2018, ces petits arrangements sont faits avec les morts.

À l'image de l'arme de poing naguère utilisée par la voyoucratie marseillaise, La chute du Monstre est écrit au calibre 45. Ça ne perfore pas, mais l'impact arrête les éléphants.

La chute du Monstre

De Philippe Pujol

Éditions du Seuil

288 pages

Prix: 19 euros
Sortie le 7 novembre 2019

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