Monde / Économie

«Au moins, à l'étranger, je n'étais pas le type qui a échoué»

Temps de lecture : 7 min

Diplômé·es et au chômage, ces jeunes ont préféré partir et devenir réceptionniste en Irlande ou serveur au Portugal plutôt qu'attendre indéfiniment un emploi stable. Une décision souvent mal comprise.

«Lorsque j'ai compris qu'il allait falloir retourner vivre chez mes parents, j'ai perdu pied. Il me fallait bouger.» | Esther Lin via Unsplash
«Lorsque j'ai compris qu'il allait falloir retourner vivre chez mes parents, j'ai perdu pied. Il me fallait bouger.» | Esther Lin via Unsplash

Adam, trentenaire originaire de République tchèque, transporte son sac à dos au gré des opportunités. Il décroche ses emplois de différentes manières, en démarchant en amont, directement sur place ou en utilisant le réseau qu'il s'est créé durant ses saisons.

Si comme un·e Français·e sur deux, vous rêvez de vous expatrier, vous l'enviez sûrement. Adam l'a bien remarqué: la clientèle le questionne souvent à cause de son accent et elle ne tarit pas d'éloges sur son parcours –cette expérience de la vie, ces cultures qu'il a dû découvrir, toutes ces langues qu'il a apprises…

«Mais c'est l'inverse, soupire Adam. Je choisis ces pays-là parce que je les connais, que je sais que je peux trouver un emploi. Je suis diplômé en langues appliquées et civilisations étrangères.»

Adam vogue de saison en saison parce qu'il n'arrive pas à décrocher l'emploi qu'il désire tant: traducteur dans une maison d'édition. Alors il utilise ses compétences linguistiques pour «vivoter», comme il dit, et s'assurer qu'il maintient son niveau en langues.

Entre chaque boulot, il rentre dans sa ville natale, Brno, et relance des employeurs tchèques. S'il n'obtient pas de réponse, Adam repart. Cela fait maintenant trois ans que la vie du jeune homme est organisée de cette manière.

Mobilité plutôt qu'expatriation

On estime qu'environ 3% des citoyen·nes de l'Union européenne vivent actuellement dans un autre pays membre, soit environ douze millions d'individus. Un récent rapport du gouvernement sur les Français·es de l'étranger met à jour les terminologies exactes concernant ces migrations intra-européennes.

Dans ce phénomène, on retrouve la fameuse expatriation, génératrice de fantasmes. Elle consiste en un projet de départ défini, préparé, encadré et surtout désiré.

Vient ensuite la migration. Le projet est ici plus contraint, comme la volonté de quitter un pays aux salaires trop bas.

Le terme correspondant à la situation d'Adam est celui de mobilité, voire de mobilités répétées. Il utilise l'espace Schengen pour ne rester que quelques mois dans chaque pays, n'ouvre pas de compte bancaire, ne prend pas officiellement de logement, ne bénéficie pas d'une couverture sociale particulière.

Là où l'expatriation se construit sur un projet valorisant, la mobilité se construit sur une logique de court terme, dont le moteur intrinsèque peut être dévalorisant: alors qu'on la souhaite, l'installation sur son propre territoire est compromise; le départ n'est qu'une parenthèse en attendant que la situation se débloque. Mais pourquoi faire le choix de partir?

«Lorsque j'ai compris qu'il allait falloir retourner vivre chez mes parents, j'ai perdu pied. Il me fallait bouger.»
Véra

Certaines personnes sont réticentes à chercher un emploi dans un pays voisin, préférant ce que l'économiste Emmanuelle Taugourdeau appelle «la valeur de l'immobilité», soit l'idée que dans son réseau local, des opportunités peuvent se dégager. Chez d'autres, cette immobilité résonne comme un temps figé, angoissant.

Véra, libraire allemande, a été licenciée pour motif économique après trois ans d'exercice. Après des dizaines de candidatures restées sans réponse, elle a décidé d'aller en Irlande, tout en restant attentive aux offres d'emploi dans le secteur du livre allemand.

«Un licenciement est violent financièrement, mais aussi psychologiquement, souligne Véra. Lorsque j'ai compris qu'il allait falloir retourner vivre chez mes parents, j'ai perdu pied. J'étais tétanisée à l'idée que des collègues, des clients me voient. Il me fallait bouger, donner l'impression que quitte à échouer, j'échouais ailleurs.»

Identité en suspens

Dans son essai Est-ce ainsi que les hommes vivent?, la psychanalyste Claude Halmos théorise l'effritement de l'identité que provoque le chômage. L'identité sociale d'abord, car l'emploi participe à la vie sociale (par les collègues, par la place dans la société, par le salaire), mais surtout l'identité intime.

Un désir professionnel façonne notre estime et participe activement à notre santé mentale. Or le chômage vient scléroser notre identité et nous enferme dans un immobilisme social et psychique. Dans ce cadre, partir n'est pas tant fuir le chômage que développer un mouvement face à cet immobilisme.

Pour la jeune génération européenne, ces pays derrière la frontière dont elle parle la langue apparaissent comme une voie de sortie –la perspective d'une identité en suspens, le temps de se reconstruire et d'espérer.

Macha*, éducatrice sportive espagnole, a travaillé dans un entrepôt à Barcelone lorsqu'elle a perdu son emploi. «J'avais le sentiment d'avoir foiré ma vie, de ne rien valoir, raconte-t-elle. J'allais au travail en pleurant, l'estomac tout le temps brouillé, je ne faisais plus de sport. Quand une amie m'a dit: “Rejoins-moi en France”, j'ai sauté dans ma voiture. J'ai quitté mon conjoint quelques mois, mais quitte à avoir un boulot pourri, au moins j'étais en France, je faisais quelque chose.»

José, également espagnol et diplômé en philosophie, a été réceptionniste au Luxembourg, en France et en Irlande après l'échec de son financement de thèse: «Avoir travaillé un an sur un projet qui ne donne rien, c'est aussi gérer le regard des autres, la sensation d'être inutile. Je suis resté plusieurs semaines à regarder le plafond, dans un état dépressif. Au moins, à l'étranger, je n'étais pas le type qui a échoué. J'étais José le réceptionniste philosophe, une identité farfelue qui me faisait souffler.»

«Ce sont de belles opportunités si tu es perdu. Moi, je ne suis pas perdu. Je suis juste au chômage.»
Antoine*

En Europe, beaucoup de jeunes n'ajustent pas leur mobilité au marché de l'emploi, comme le démontrait une analyse gouvernementale publiée en 2015. Adam et les autres ne cherchent pas une opportunité pérenne et ne se déplacent que dans des pays dont ils maîtrisent la langue, dont ils ont déjà les codes, où ils ont parfois un réseau.

Antoine*, Français spécialisé dans les pays de l'Est, a poussé la porte d'une Maison de l'Europe, épuisé par la recherche d'emploi. Ces lieux associatifs offrent des opportunités de stages, d'emplois, de bénévolat dans d'autres pays de l'Union européenne. «Ce sont de belles opportunités si tu es perdu professionnellement. Moi, je ne suis pas perdu. Je suis juste au chômage», soupire-t-il.

Pour avoir moi-même exercé en centre d'orientation et d'information (CIO), je comprends la frustration d'Antoine. On envoie les jeunes diplômé·es vers des structures comme les CIO ou les Maisons de l'Europe, parce que les formations complémentaires ne s'adressent qu'aux personnes ayant suffisamment cotisé ou simplement parce qu'il n'existe pas de formation complémentaire à leur proposer. Mais ces lieux s'ancrent dans l'orientation et non dans la formation. Or les parcours d'Antoine et des autres sont aboutis; un stage ou une mission bénévole ne leur sera pas d'une grande utilité.

Se réorienter alors? C'est un investissement financier, temporel et psychique considérable. Antoine résume bien la pensée commune à l'ensemble de ces jeunes: «J'ai travaillé tellement dur. Si je dois changer de profession, je veux que ce soit un choix, une fatigue de l'emploi, pas de la recherche d'emploi.»

Le jeune homme espère que cette période de chômage restera transitoire, à l'heure où, soi-disant, l'emploi reprend dans la zone Europe. En attendant, quitte à ne pas avoir de chez-lui, il travaille dans des call centers ou effectue des jobs agricoles en Europe centrale.

Épineux retour au pays

La difficulté s'exprime aussi au retour. Les questions des proches qui ont l'impression qu'on a vécu une aventure alors qu'on cherchait une échappatoire au chômage peuvent être compliquées.

Mais le plus difficile est le fameux sésame de l'entretien. Si certains recruteurs apprécient l'esprit d'initiative et la capacité d'adaptation dont fait preuve cette jeunesse européenne, d'autres y voient une instabilité inquiétante. Ils ne sont pas sensibilisés à cette mobilité et ne comprennent pas ces parcours jalonnés d'emplois sans rapport avec la formation initiale.

«J'ai voulu travailler dans un centre culturel et ainsi retrouver ma famille, mes amis, mais on m'a dit que je manquais d'expérience, fulmine Antoine. Au contraire, mes expériences prouvent ma maîtrise de la langue, ma connaissance des pays, de leur logique!»

L'expérience a été similaire pour Véra: «Le libraire a eu peur que je reparte, il a sous-entendu que je faisais des Erasmus à retardement.»

Ainsi cette mobilité peut-elle également créer une souffrance dans l'identité professionnelle, le sentiment de s'être tiré une balle dans le pied dont on reçoit l'impact au retour.

«Ce sont des gens qui ont voulu avancer et qui découvrent en rentrant que l'on considère qu'ils ont reculé.»
Juliette, psychologue sociale

«Quand j'ai enfin passé un entretien pour être professeur de philosophie dans la ville où on a monté une asso avec mes camarades de promo, on m'a reproché une incohérence dans mon parcours, expose un José fatigué. Il aurait mieux fallu que je regarde le plafond? Je ne me suis pas fait un tour d'Europe par choix!»

Juliette, psychologue sociale ayant travaillé dans l'insertion professionnelle à Marseille, s'est retrouvée face à des CV où la mobilité européenne apparaissait dans la partie «hobbies». «Ce sont des gens qui ont voulu avancer et qui découvrent en rentrant que l'on considère qu'ils ont reculé, regrette-t-elle. Il y a une pression à se diversifier dans le monde de l'emploi, mais ça donne vite un aspect fourre-tout, car il faudrait se diversifier dans ce qu'attend le recruteur, pas dans ce que toi tu as mis en place. C'est violent pour l'estime de soi. Ce que j'essaie de faire, c'est de les amener à tourner ces boulots alimentaires en expériences complémentaires, à leur trouver une cohérence après coup.»

L'association où exerçait Juliette a subi des coupes budgétaires et son contrat s'est terminé récemment. Elle-même hésite à partir quelques mois. Si elle ne s'inquiète pas des questions d'un employeur potentiel, elle a néanmoins des réticences. Dans le service où elle travaillait, ses collègues aimaient à dire: «Chacun sa formation, chacun sa place».

«Quand on développe une mobilité autour d'un emploi alimentaire, il faut se questionner sur ce que veut dire “emploi alimentaire”, avance Juliette. Il y a des gens dont les qualifications correspondent à ces emplois. Je crains parfois que dans un désir de s'en sortir, on participe à un ascenseur social descendant.»

* Les prénoms ont été changés.

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