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En Hongrie, les progressistes et l'extrême droite repentie ont affaibli ensemble Orbán

Temps de lecture : 6 min

L'opposition a conquis plusieurs grandes villes lors des municipales du 13 octobre grâce à une alliance baroque allant des socialistes aux ex-néonazis du Jobbik. Une idylle opportuniste et fragile.

Le candidat d'opposition à la mairie de Budapest Gergely Karácsony après sa victoire contre le maire sortant Mayor Istvan Tarlós le 13 octobre 2019 à Budapest (Hongrie). | Attila Kisbenedek / AFP
Le candidat d'opposition à la mairie de Budapest Gergely Karácsony après sa victoire contre le maire sortant Mayor Istvan Tarlós le 13 octobre 2019 à Budapest (Hongrie). | Attila Kisbenedek / AFP

Gergely Karácsony se voyait maire de Budapest et sa prophétie s'est réalisée. Auréolé de 50,86% des voix, le quadra chasse de son siège l'élu propouvoir sortant István Tarlós relegué à 6,5 points, infligeant au Fidesz de Viktor Orbán son premier revers électoral depuis les municipales de 2006. En treize ans et huit scrutins tous perdus sans appel, l'opposition n'a jamais réussi à bousculer la formation du Premier ministre, renforçant sa mainmise sur la Hongrie au fil des victoires dans les urnes. Ce dimanche 13 octobre 2019, le coup d'Istanbul s'est produit en terre magyare. Non sans compromis.

L'édile du XIVe arrondissement de Budapest s'est lancé dans la course à la mairie sous les couleurs du parti Dialogue (Párbeszéd) qu'il copréside avec sa comparse Tímea Szabó. En février, Karácsony écarta le socialiste Csaba Horváth lors d'une première primaire à la suite de laquelle il obtint le soutien du PS local. Le 26 juin, l'ancien analyste politique valida via un second scrutin son statut de candidat unitaire d'opposition en battant l'ex-journaliste Olga Kálmán représentant la Coalition démocratique de gauche réformiste et Gábor Kerpel-Frónius de Momentum, surprise centriste des européennes de mai.

Anti-orbánisme commun

Quatre jours plus tard, le Jobbik ayant troqué ses défilés anti-Roms, son antisémitisme, son homophobie et ses drapeaux européens brûlés contre un conversatisme soft, annonce qu'il n'alignera aucun prétendant aux municipales, validant ainsi de facto la candidature de Karácsony sans jamais que le logo du parti n'apparaisse sur les affiches de «Gergő». Mi-mars, l'écurie criblée de dettes en passe de disparaître à l'époque s'aventurait aux côtés du polémiste Róbert Puzsér, aussi adoubé par le LMP vert de centre droit, avant de lâcher son poulain refusant de participer à la primaire d'opposition.

Résultat, l'écolo Karácsony débarqua à la tête d'un curieux attelage socialo-libéralo-souverainiste sans lequel il n'aurait vraisemblablement pas vaincu le septuagénaire István Tarlós. La jonction entre la gauche et le Jobbik eut lieu lors du mouvement de l'hiver 2018-2019 contre la loi «esclavagiste» sur les heures supplémentaires qui mit des dizaines de milliers de Magyar·es dans les rues du pays.

«Les digues entre le Jobbik et la gauche semblaient étanches, mais l'eau a coulé sous les ponts en neuf ans d'Orbán.»
Péter Magyari, journaliste

Jusque-là, adversaires progressistes et cocardiers du Fidesz gardaient leurs distances et se pinçaient le nez rien qu'à l'idée d'apparaître ensemble malgré leur aversion commune envers le régime Orbán.

«Le Fidesz enchaînait les victoires depuis 2006 en incarnant une force centrifuge dotée d'opposants de droite et de gauche plus faibles. La conception s'est désagrégée en 2018 car le Fidesz se situait à droite du Jobbik d'un point de vue idéologique, observe le journaliste politique Péter Magyari du site 444.hu. Les divisions n'avaient pas disparu pour autant et les digues entre le Jobbik et la gauche semblaient infranchissables, mais l'eau a coulé sous les ponts en neuf ans d'Orbán. Les échecs cumulés ont apaisé les obstacles politiques et personnels qui empêchaient tout axe transpartisan», poursuit le spécialiste.

Test réussi

En novembre 2017, la regrettée philosophe Ágnes Heller, survivante de l'Holocauste et figure de l'opposition intellectuelle à la politique de Viktor Orbán interviewée par l'hebdomadaire Magyar Narancs, considérait une alliance avec le Jobbik comme seul remède contre une réélection de l'homme fort de Budapest aux législatives du printemps suivant. Affirmant, en outre, que le Fidesz incarne l'extrême droite en lieu et place du Jobbik. La grande coalition est restée lettre morte et Orbán décrocha une majorité parlementaire des deux tiers à un député près face à une opposition morcelée.

La scission entre modérés et radicaux, créateurs du parti d'extrême droite Notre patrie (Mi Hazánk), fondé fin juin 2018 par le sulfureux maire de la commune d'Ásotthalom collée à la barrière anti-migrants de la frontière serbo-hongroise, accéléra un rapprochement jugé longtemps inimaginable.

«L'opposition dispose d'une chance de se développer, mais il n'est pas certain qu'elle en profite.»
Centre de réflexion Political Capital

Discret dans la capitale, le Jobbik édulcoré pilotait les candidatures d'opposition couronnées de succès à Jászberény, Eger et Dunaújváros, naguère localité modèle du travailleur socialiste en Hongrie. Dávid Janiczák, édile Jobbik controversé d'Ózd, conserve son siège grâce au ralliement des anti-Fidesz.

«Les municipales étaient un test pour l'opposition ayant réussi à coopérer dans l'ensemble du pays. Les votes étaient bien moins fragmentés qu'auparavant et cette unité fut un énorme atout dans un système électoral à un tour, explique le centre de réflexion d'influence libérale Political Capital. L'opposition dispose d'une chance de se développer, mais il n'est pas certain qu'elle en profite. Conquérir la capitale et dix villes de droit comital lui fournit une base solide pour essayer de réussir, mais le risque d'une résurgence des conflits mis de côté durant la campagne existe», tempère le think tank.

Pacte de circonstance

Le retour de la bataille d'ego n'a pas traîné. Le lendemain du scrutin, Momentum claironne son entrée dans les dix-neuf conseils régionaux tous remportés par le Fidesz et se revendique premier parti d'opposition de province.

La Coalition démocratique de l'ex-Premier ministre Ferenc Gyurcsány joue le coup d'après en évoquant la nécessité d'une candidature unique contre Orbán aux législatives 2022. Et les socialistes du MSZP clament la paternalité de l'alliance responsable du basculement de Budapest et de cinq préfectures de province (Pécs, Eger, Miskolc, Szombathely, Tatabánya) arrachées au pouvoir.

Tombeur du Fidesz dans la capitale au terme d'une campagne émaillée de scandales et d'intimidations, Gergely Karácsony se replace mécaniquement comme éventuelle hypothèse anti-Orbán dans trois ans, malgré une première tentative ratée en 2018 (11,81%) sous la bannière du tandem MSZP-Dialogue.

«Le Fidesz consolide son assise au sein des zones rurales et reste un parti populaire.»
Ágoston Sámuel Mráz de l'institut Nézőpont

Au cœur de l'été 2011, le futur bourreau d'István Tarlós, alors député LMP, défrayait la chronique en plaidant un pacte de circonstance de la gauche à l'extrême droite de l'époque pour battre le Fidesz. Huit ans après, le pari de celui qui avait aussi prédit le ripolinage du Jobbik s'est concrétisé à Budapest.

«L'opposition s'est donné une chance supplémentaire en s'unissant, et elle l'a saisie. Les scandales de la campagne comme celui lié au maire de Győr (vu en compagnie de prostituées sur un yacht et réélu sur le fil, ndlr) ont eu une influence sur le résultat au niveau national, estime Ágoston Sámuel Mráz de l'institut Nézőpont proche du gouvernement Orbán. Bien qu'il ait perdu des positions importantes à Budapest et gardé d'une courte tête la majorité des villes de droit comital, le Fidesz consolide son assise au sein des zones rurales et reste un parti populaire dans les deux sens du terme», développe l'expert.

Pagaille en perspective

La clé du scrutin est là. L'édifice Fidesz tient le choc malgré l'affaire Borkai et le virage budapestois. L'opposition n'est pas parvenue à percer hors-agglomérations et Orbán garde l'appui du petit peuple séduit un temps par le Jobbik avant d'adhérer à la rhétorique nationaliste et anti-migrants de «Viktor». Le Fidesz créé des emplois fruits du clientélisme, fait venir des géants allemands tels que BMW en 2020 et obtient seul 40% de moyenne aux élections nationales quelles qu'elles soient quand l'opposition, elle, doit recourir à une coalition hétéroclite pour rééquilibrer un peu la carte politique de la Hongrie.

«Le succès technique de l'alliance d'opposition risque d'encourager encore plus le Fidesz à rivaliser de barbouzeries dignes de Poutine afin de décrédibiliser des candidats ou de les monter des uns contre les autres, avec l'ambition que la coalition explose», avertit un éditorialiste du site d'opinion Azonnali. «Une victoire encore plus large de l'opposition n'aurait même pas été un début de menace pour le système actuel brutalement centralisé et bétonné administrativement. Dans ce contexte, il est précoce et erroné d'imaginer dès à présent pouvoir transformer l'essai aux législatives», souligne Gábor Kardos.

Le bloc anti-orbániste s'est avéré productif dans le cadre d'une élection locale important peu au Fidesz. Les détracteurs de l'exécutif ont un peu plus de huit cents jours pour apprendre à collaborer malgré leurs différences existantes et se donner l'élan nécessaire afin de détrôner Orbán au printemps 2022. D'ici là, il faudra composer avec les pratiques douteuses des socialistes, une Coalition démocratique galvanisée par les européennes, les ambitions exponentielles de Momentum, la montée en puissance de Karácsony et la volonté du Jobbik affaibli de revenir au premier plan. Grosse pagaille en perspective.

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