France

Les enseignants victimes de l'abandon des banlieues

Sophie Audoubert, mis à jour le 08.03.2010 à 16 h 31

Les enseignants sont un des derniers ponts entre deux mondes qui ne se voient plus.

Cette régularité devrait inquiéter. Tous les deux ans, depuis 2003, les enseignants de l'académie de Créteil, ceux de Seine-Saint-Denis en particulier, s'engagent dans un mouvement de grève. Cela commence en février, malgré le froid et la fatigue. Cela dure, tant bien que mal, jusqu'aux vacances, reprend parfois, parfois s'éteint. Cette année, encore.

De deux choses l'une. Ou bien les enseignants de notre pays sont, effectivement et comme on le lit immanquablement sur tous les forums consacrés au sujet, ces incurables feignants qui profitent sans vergogne de leur droit de grève pour en faire toujours moins; ou bien nous sommes, effectivement, ces parasites qu'il serait grand temps de mettre au travail pour de bon. Ou bien le malaise est réel, il persiste, et il est profond. Et c'est cela, bien sûr, qui devrait inquiéter car il est, ce malaise, symptomatique d'un état général de notre société. Mais il est plus aisé, plus confortable surtout, plus rassurant aussi, de se dire que le problème vient de ceux-là même qui manifestent un désarroi devenu inaudible.

Qu'ont fait les profs pour être haïs?

On entend un autre discours qui, sans concurrencer le premier, vient l'appuyer au contraire pour achever d'ôter toute crédibilité aux plaignants: les enseignants de Chérioux, d'Apollinaire et d'ailleurs n'ont que ce qu'ils méritent, eux qui, depuis des décennies (lire: depuis mai 68), préconisent le laxisme comme fondement de leur pédagogie. Ce discours-là, me semble-t-il, est assez nouveau et l'on avait jusqu'alors plutôt tendance à s'apitoyer sur le sort de ces pauvres-enseignants-envoyés-au-front-face-à-la-racaille. Les professeurs qui exercent dans l'académie de Créteil, sans être reconnus pour leur professionnalisme, étaient du moins épargnés par le traditionnel discours anti-profs et aimablement regardés comme des victimes. Or l'accusation, nouvelle ou non, est grave et nous pouvons nous demander: qu'avons-nous donc fait pour être autant haïs par toute une partie de nos concitoyens?

A cette question j'aurai une réponse dont je mesure l'aspect hautement polémique: nous sommes une conscience, ou si l'on préfère, des témoins. Nous sommes les témoins de cet angle mort de la société, de cette part d'ombre qu'elle ne veut surtout pas voir et qu'on appelle communément la banlieue. Alors oui, bien sûr, la banlieue, on ne cesse d'en parler. Mais on la regarde, on la pense beaucoup plus rarement. Ce n'est pas un hasard si les grands mouvements de grève dans l'Education nationale prennent leur source en banlieue, et dans la banlieue par excellence, le 9-3. La lassitude joue là un rôle non négligeable; les embuches qui s'accumulent; ce sentiment d'impuissance qui assaille trop souvent. Cette impression d'abandon, enfin, et surtout.

Des vigies que personne n'écoute

Les enseignants de banlieue sont des vigies que personne n'écoute. Ils s'efforcent, parce que c'est leur rôle, de donner à leurs élèves cette place qui leur revient dans la société. A ces enfants non seulement issus des catégories les plus défavorisées, mais littéralement mis au ban et qui ont fini, c'est sans doute le plus grave, par intérioriser leur propre exclusion, et même, pour certains, par la revendiquer, prêtant alors le flanc aux paroles les plus violentes. Nous vous l'avions bien dit que ces jeunes-là ne veulent pas s'intégrer. C'est l'argument suprême pour justifier que la République ne leur accorde aucune attention. Le retournement est redoutable, avec tout ce qu'il suppose de rejet plus ou moins masqué de l'altérité (il faudrait, au passage, s'attarder vraiment, un jour, sur ce qui sous-tend ce mot d'intégrer, qu'on répète ad nauseam, et dont la racine latine, sans ambiguïté, désigne ce qui est pur de n'avoir pas été touché...).

Les enseignants vivent au quotidien cet écartèlement sans issue visible. Ils sont un des derniers ponts (le tout dernier dans quelques endroits) entre deux mondes qui ne se voient plus. L'école est une formidable force de socialisation, elle est ce lieu où l'on devient un membre à part entière de la polis. Mais la machine tourne désormais à vide car même si l'on en sort brillamment, trop de portes restent fermées lorsque l'on vient de Saint-Denis ou de Sarcelles. Pire, et j'insiste, bien des jeunes de banlieues ont intégré, pour le coup, cette vérité pas toujours vraie qu'aucune chance ne leur sera donnée, et n'essaient plus. Ils se vivent comme extra-sociaux, ils existent dans un non-lieu aride qui les condamne à végéter et ne songent même pas à devenir des acteurs de la politique, entendue au sens premier. Ou, lorsqu'ils parviennent à surmonter ce mur invisible du ghetto, l'affaire Soumaré nous montre assez à quelle violence gratuite ils s'exposent. Inutile de s'étendre sur le sujet, il parle, je crois, de lui-même à qui veut bien voir et écouter ce que toute cette histoire nous révèle de l'état d'esprit de notre société à l'égard de cette part, qu'elle voudrait honteuse, forcément honteuse, d'elle-même.

Génération 98

L'écartèlement n'est pas seulement symbolique, enfin. Il mine aussi, de l'intérieur, l'enseignant et la mission qu'il incarne. Le grand mouvement fondateur de notre génération, c'est celui de 98, qui aboutit à la redéfinition des ZEP. Cet acquis gagné de haute lutte est en train de disparaître, au prétexte qu'il ne fonctionne pas –mais quelle évaluation sérieuse nous le prouve? Il est certain, en tout cas, que sans ce filet financier et humain, l'horizon qui se dessine est très sombre. Toutes les réformes en cours tendent à abraser les moyens singuliers, ô combien indispensables, de l'école en banlieue. A vrai dire le rognage dure maintenant depuis quelques années. Les heures, autant que les adultes, se font à chaque rentrée plus rares. On déplore que les jeunes Français ne savent pas parler anglais et on prétend le leur apprendre par groupes de 24. On déplore que les jeunes Français ne s'intéressent pas aux sciences et on prétend leur apprendre le complexe processus d'expérimentation quand ils sont irrémédiablement trois ou quatre par paillasses. On s'étonne des problèmes de violence à l'intérieur de l'école, quand les surveillants se comptent désormais par demi-postes, au statut de surcroît toujours plus fragile, toujours plus indéfini. Ce n'est pas sérieux.

Parlons, oui, d'égalité des chances, cette vaste illusion. Comment croire que l'école est juste, lorsqu'on peine de plus en plus à trouver des remplaçants, évanouis dans l'hémorragie de postes (48.000 entre 2007 et fin 2010) qui n'a évidemment pas épargné l'académie de Créteil? Comment croire que l'école est juste, lorsque l'aide individualisée annoncée en grandes pompes par le président de la République lors de son discours sur la réforme du lycée se fera par groupes de quarante élèves, faute d'heures? En banlieue bien plus qu'ailleurs, l'école est la seule issue de secours. Cette école appauvrie, amputée, entravée, empêchée de penser, rendue incapable d'assurer l'avenir qu'ils méritent à ceux de ses enfants qui ont le plus besoin d'elle. Les enseignants de Créteil sont écartelés, et lorsque cela tire trop, ils font grève. Qu'on les conspue d'être ambitieux et exigeants pour leurs élèves. Qu'on les haïsse de désirer pour ces jeunes-issus-de-l'immigration une vie à la hauteur de ce que la société à laquelle ils appartiennent se doit de leur offrir.

Plus le temps de penser

Deux choses pour terminer. Les enseignants du secondaire ont mis du temps à se mobiliser contre la réforme de leur formation. Ils ont eu tort. C'est un désastre qui s'annonce. L'IUFM n'était pas la panacée, mais il avait le mérite d'exister. Il avait le mérite d'être ce lieu où les jeunes stagiaires pouvaient, entre eux ou avec leurs formateurs, penser un minimum leur pratique, leur rapport aux élèves, et cela plusieurs fois par semaine. Il était ce lieu à distance de la classe qui offrait un moment de réflexion indispensable. Ce temps-là est remplacé par une formation «continuée» selon les termes de Jean-Michel Blanquer, nouveau directeur général de la DGESCO (Direction générale de l'enseignement scolaire), ancien recteur de l'académie de Créteil.

Personnellement, je ne comprends pas ce que cela veut dire. Enfin, concrètement, si. Cela veut dire que les nouveaux enseignants, qui conservent leur statut de stagiaires tout en exerçant à temps plein dans la plupart des cas (conception intéressante de l'idée de stage), seront «extraits» de leurs classes pendant plusieurs semaines, remplacés par on ne sait trop qui car, on s'en souvient, les remplaçants se font rares, remplacés, en fait, par des étudiants en master qui, en plus de leur diplôme, seront en pleine préparation du concours. Les enseignants ne travaillent pas assez, nous dit-on, eh bien nous voilà servis. Si le but est de s'assurer que les professeurs n'aient plus le temps de penser (mais qui a dit que l'enseignement était une profession intellectuelle?), je peux garantir que ce sera une réussite sans précédent. Et, encore une fois, toujours pour les mêmes raisons, il n'est pas anodin que les enseignants de Créteil soient les premiers à s'être enfin réveillés sur ce sujet. Car ils savent, mieux que quiconque, que ce temps consacré à la réflexion dans leur métier, temps qui déjà leur échappe, est une question de survie, sociale, politique, intellectuelle, pour leurs élèves.

Luc Chatel semble avoir trouvé la solution à tous ces problèmes. Il faut «sanctuariser» l'école, nous dit-il. C'est, en réalité, le contraire qu'il faut faire. D'abord parce qu'une école-sanctuaire ne ferait qu'aggraver le sentiment d'exclusion dont j'ai parlé, et qui joue sans doute un rôle, déjà, dans ces agressions répétées contre des établissements. Ensuite parce que le savoir n'est pas sacré et ne doit pas l'être. Il n'est pas cet objet figé qu'il nous faudrait regarder, d'en bas, avec une déférence craintive. Le savoir, cela se travaille au corps, cela se manipule, il faut pouvoir se l'approprier, et pour y parvenir, il faut pouvoir le questionner, le remettre en cause pour mieux en éprouver la solidité. Enfin parce que, pour achever sa mission, pour faire accéder nos enfants, tous nos enfants à une citoyenneté libre, l'école doit s'ouvrir sur la cité. Elle doit être, non pas une forteresse, mais un lieu de passage, d'ouverture et de maturation, de sédimentation lente. Elle doit être, non pas un lieu où l'on ne pourrait plus voir à cause de la hauteur des murs, mais un lieu où les regards s'échangent, où l'on se laisse interpeller. Un lieu, en un mot, où l'on pense le réel que l'on a sous les yeux.

Sophie Audoubert

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Photo de une: Une manifestation d'enseignants en grève Jean-Paul Pelissier / Reuters

 

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