Monde

Trump et les Kurdes, une trahison insensée

Temps de lecture : 7 min

Le président américain n'a pas seulement lâché les Kurdes: c'est son pays tout entier qu'il fait passer après ses propres intérêts.

Donald Trump à Lake Charles, en Louisiane, le 11 octobre 2019. | Saul Loeb / AFP
Donald Trump à Lake Charles, en Louisiane, le 11 octobre 2019. | Saul Loeb / AFP

Non, le président Trump n'a pas fait une «erreur» en retirant ses troupes du nord-est de la Syrie la semaine dernière, comme beaucoup l'en ont accusé. Cela faisait longtemps qu'il voulait le faire. L'erreur, c'est qu'il ne comprend pas et, surtout, qu'il se contrefiche des conséquences de son acte.

Le coup de fil fatidique du 6 octobre avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, par lequel il lui a donné le feu vert pour franchir la frontière syrienne et écraser les Kurdes sans que les États-Unis ne lèvent le petit doigt, a fait plus qu'aucune autre initiative historique pour démolir l'ordre global post-Seconde Guerre mondiale et isoler l'Amérique du reste du monde. Encore une fois, c'était l'objectif de Trump depuis le jour où il a mis le pied à la Maison-Blanche.

Pendant longtemps, un ou plusieurs de ses conseillers –Jim Mattis, H.R. McMaster, John Bolton ou le général Joseph Dunford– l'ont retenu ou dissuadé de se retirer. Aujourd'hui, ils sont tous partis et les conseillers qui les remplacent manquent soit du pouvoir, soit de la jugeote nécessaire pour lui opposer une résistance.

Force mercenaire

Trump peut croire qu'il fait ce qu'il faut faire, que laisser tomber les problèmes du reste du monde va «rendre sa grandeur à l'Amérique». Il ne se rend pas compte que la puissance et la richesse de son pays dépendent, dans une large mesure, de la coopération, volontaire ou contrainte, d'autres acteurs qui défendent ses intérêts aux quatre coins de la planète.

Il est également aveugle au fait –ou il répugne à admettre– qu'en réalité, il ne se retire pas du reste du monde. Le 11 octobre, quelques jours après avoir livré nos alliés kurdes à la Turquie (et par conséquent toute la Syrie à Bachar el-Assad et aux Russes), Trump a annoncé qu'il envoyait 1.800 soldats en Arabie saoudite.

Mais dans son esprit, la différence était immense: «L'Arabie saoudite, à ma demande, a accepté de nous payer pour tout ce que nous faisons pour elle, a-t-il précisé aux journalistes. C'est une première. Nous y sommes sensibles.»

En gros, envoyer des soldats américains à l'étranger ne compte pas comme un engagement tant que les contribuables n'ont pas à débourser un sou. C'est comme si Trump disait au monde entier que l'armée américaine est désormais une force mercenaire.

C'est un message à l'intention de tous les pays où se trouvent des soldats américains au moins en partie à nos frais –parce que, par exemple, des présidents précédents ont estimé qu'il était dans l'intérêt des États-Unis de les y laisser–, comme quoi ils feraient bien de commencer à repenser leurs options pour assurer leur sécurité future.

Trump a pris l'habitude d'abroger des traités, de revenir sur nos engagements et d'aliéner nos alliés. Plus que toute autre action pourtant, la trahison des Kurdes doit faire comprendre à tout un chacun que tant qu'il sera président et, qui sait, peut-être même après, il n'y aura aucune raison de faire confiance aux États-Unis dans quelque domaine que ce soit.

Blanc-seing à la Turquie

Ce n'est pas la première fois que des puissances occidentales, dont les États-Unis, abandonnent les Kurdes, mais même à l'aune de ce passif sordide, cette décision est stupéfiante.

Au cours des cinq dernières années, la principale mission américaine en Syrie a consisté à détruire le califat de l'organisation État islamique. Ce sont les Kurdes qui ont fourni les combattants les plus puissants, et 11.000 d'entre eux sont morts dans la bataille; les États-Unis n'ont perdu que huit soldats.

Et voilà qu'une fois la mission –à peu près– accomplie, Trump permet à la Turquie d'écraser les Forces démocratiques syriennes (FDS), la milice kurde qui s'est le plus battue et qui a payé le plus prix humain le plus fort.


Des soldats turcs près de la ville de Manbij, au nord de la Syrie, le 14 octobre 2019. | Zein Al-Rifai / AFP

Il vaut la peine de souligner, encore et toujours, que l'invasion turque n'est pas un effet secondaire imprévisible du retrait décidé par Trump; c'était un élément explicite de sa décision.

La déclaration officielle de la Maison-Blanche publiée le 6 octobre est très claire: «La Turquie va bientôt mettre en œuvre son opération prévue de longue date dans le nord de la Syrie. Les forces armées des États-Unis ne soutiendront pas cette opération et n'interviendront pas, et les forces américaines, après avoir vaincu le “Califat” territorial de l'EI, ne se tiendront plus dans les environs immédiats.»

Même selon les critères les plus égoïstes du monde, cette décision n'a aucun sens. Les combattants des FDS surveillaient quatre camps de détention contenant plus de 10.000 djihadistes de l'EI ou des sympathisant·es. Ils ne peuvent pas continuer à les garder tout en se défendant contre les forces turques –et, de fait, plus de 500 prisonnièr·es ont déjà profité du chaos pour s'échapper.

Ça aussi, Trump le savait. Lorsqu'un journaliste lui a demandé où allaient se rendre les terroristes, il a répondu avec une angoissante désinvolture: «Eh bien, ils vont s'échapper en Europe, c'est là qu'ils veulent aller, ils veulent rentrer chez eux.»

Au temps pour l'alliance transatlantique. C'était sympa, le temps que ça a duré.

Poutine maître du jeu

À présent, surpris que même les éléments les plus loyaux du Parti républicain le descendent en flammes après cette décision, Trump explique qu'il n'a jamais voulu que la Turquie envoie des forces armées et qu'il travaille vaillamment avec le sénateur Lindsey Graham (son lèche-bottes de service le plus éploré) à imposer des sanctions au gouvernement d'Erdoğan.

Ces sanctions n'auront pas d'effet ou si peu, et de toute façon jamais assez rapidement pour avoir une quelconque importance –à part montrer aux dictateurs qui concluent des accords détestables avec Trump que même eux ne peuvent pas lui faire confiance.

Pendant ce temps, le grand gagnant de cette transaction, mis à part Erdoğan, est le président russe Vladimir Poutine. En 2018 encore, la Russie semblait moins triomphante que coincée en Syrie. Ses soldats étaient la cible des fusillades des milices, ses avions étaient abattus, sa seule confrontation armée avec les forces américaines s'était avérée désastreuse; l'Iran semblait s'imposer comme le principal allié de Bachar el-Assad.

Mais aujourd'hui, c'est bien la Russie qui est la principale puissance extérieure non seulement en Syrie, mais de plus en plus dans le reste de la région.

Quand les Kurdes ont été pris sous le feu de la Turquie et se sont rendu compte que les États-Unis ne réagiraient pas, ils ont fait la seule chose possible pour éviter l'anéantissement: ils se sont tournés vers les Russes, qui ont mis au point un accord permettant à l'armée d'Assad de prendre le contrôle du nord de la Syrie pour la première fois depuis des années, tout en fournissant une zone de protection (en tout cas pour l'instant) aux Kurdes qui restent.

Dans un enchaînement de faits d'une élégance sans pareille, Poutine s'est rendu en Arabie saoudite le 14 octobre, pour la première fois en plus de dix ans, pour discuter d'opportunités d'investissement et du rôle d'intermédiaire que Moscou pourrait jouer pour réduire les tensions entre les pays arabes sunnites et l'Iran (son itinéraire comprend également un arrêt aux Émirats arabes unis).


Vladimir Poutine et le roi Salmane d'Arabie saoudite, le 14 octobre 2019 à Riyad. | Alexey Nikolsky / Sputnik / AFP

Trou noir diplomatique

Dans un sens –et c'est probablement comme ça que Trump raisonne–, tout cela est peut-être pour le mieux: le Moyen-Orient est un bazar sans nom; si Poutine et Assad peuvent résoudre le problème, tant mieux; et s'ils n'y arrivent pas, on s'en fiche tant que nous n'y sommes plus.

Mais dans un autre sens, ce type de raisonnement est totalement délirant. D'abord, nous ne sommes pas du tout en train d'en sortir. Ensuite, le reste du monde a les yeux braqués sur nous.

À la lumière des autres aspects troublés de sa relation avec Trump en ce moment, l'Ukraine doit être en train de se demander s'il est bien sage de s'appuyer sur les États-Unis pour obtenir de l'aide. Les nations orientales de l'OTAN, surtout les pays baltes, auraient de bonnes raisons de regarder ailleurs pour chercher des garanties de sécurité. Déjà, les alliés traditionnels des États-Unis en Europe et en Asie explorent des accords sur la sécurité et le commerce hors de l'orbite américaine.

Une grande question émerge de tout ce vide: en quoi consiste la politique étrangère des États-Unis et que sont les intérêts américains –pas en termes de concept idéalisé ou historique, mais concrètement, tels qu'ils existent à l'heure actuelle? Je ne sais pas. Personne ne le sait. Il y a fort à parier que nos alliés et nos adversaires ne le savent pas non plus. L'«ambiguïté stratégique» est une chose; mais ce que nous avons sous les yeux en ce moment, c'est un énorme trou noir.

Dans la mesure où Trump a une vraie stratégie de politique étrangère, elle semble dictée par l'un de ces trois désirs: enrichir le patrimoine financier de sa famille, apaiser des dictateurs qui le manipulent en louant sa sagesse et démolir les réussites diplomatiques de ses prédécesseurs, tout particulièrement de Barack Obama. Tout le reste –consolider les alliances, protéger la démocratie ou les droits humains, même les stratagèmes de realpolitik internationale– est secondaire, voire compte pour des prunes.

Ce que les alliés des États-Unis sont peut-être en train de se demander en ce moment, c'est: est-ce que Trump a accompli quoi que ce soit dans le domaine de la politique étrangère qui ait objectivement servi les intérêts sécuritaires de son pays? La question reste sans réponse, et ce constat est très dérangeant.

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