Culture

«Sorry for Your Loss», pour en finir avec le deuil parfait

Temps de lecture : 6 min

La télévision n'a plus peur d'aborder les questions de santé mentale, et elle commence à comprendre comment le faire intelligemment. La preuve avec «Sorry for Your Loss».

Elizabeth Olsen dans Sorry for Your Loss. | Capture écran via YouTube
Elizabeth Olsen dans Sorry for Your Loss. | Capture écran via YouTube

La télé n'a pas toujours été très douée pour parler de santé mentale. Pendant longtemps, elle a carrément été stigmatisante, n'abordant ce thème que lorsqu'il s'agissait du profil d'un criminel dans une série policière.

Et puis a commencé la grande mode des génies torturés: Dr House, brillant et accro à la Vicodin; Monk, brillant et souffrant de TOC; Bones, brillante et sur le spectre de l'autisme; Carrie Mathison, brillante et bipolaire. Leur génie semblait directement lié à leur condition –quand Monk entame un traitement qui l'aide à se débarrasser de ses TOC, il perd d'un coup toutes ses capacités d'enquêteur. Ces séries ne s'intéressaient que très rarement, ou de façon mélodramatique et superficielle, au traitement et à l'équilibre de leurs héro·ïnes.

Pourtant, le format sériel se prête particulièrement bien aux histoires de santé mentale, puisqu'il permet de suivre des personnages et leur évolution psychologique sur une longue période –un peu comme une thérapie. Des showrunners l'ont compris, en s'intéressant d'abord à la relation entre psychothérapeute et patient·e dans Les Sopranos et In Treatment. Mais c'est plus récemment, quand les séries se sont éloignées du divan pour s'intéresser au quotidien avec une maladie mentale, qu'on a eu droit aux meilleures œuvres sur la question.

Il y a eu You're The Worst, comédie sur le couple encensée pour son portrait réaliste de la dépression, mais aussi et surtout Crazy Ex-Girlfriend qui, sous son vernis romantique et musical (chaque épisode est ponctué de chansons originales), cache une superbe histoire de reconstruction et d'acceptation de soi. Une évolution qui reflète les changements dans notre société, beaucoup plus décomplexée sur les questions de santé mentale. Désormais, de nombreuses nouvelles séries prennent la relève, à l'instar de notre gros plan de la semaine.

Le gros plan: «Sorry for Your Loss»

Si vous nous lisez régulièrement, vous savez qu'on aime beaucoup se plaindre de la montagne de séries dont les chaînes et les plateformes en tous genres nous inondent en ce moment. Mais quand on voit Sorry for Your Loss, on doit bien reconnaître que l'ère de la Peak TV a parfois du bon. Difficile, en effet, d'imaginer un petit drame indé sur le deuil voir le jour à l'époque de la télé traditionnelle et de sa poignée de productions annuelles.

Diffusée sur Facebook Watch (aucun abonnement nécessaire, mais il faut vendre son âme à Facebook), la série suit Leigh (Elizabeth Olsen) alors qu'elle vient de perdre son mari, Matt. Le sujet est dur, certaines scènes éprouvantes, et on n'aborde pas un épisode de Sorry for Your Loss avec la même nonchalance qu'une rediffusion de Friends. Mais ne vous laissez surtout pas refroidir: dans son approche très réaliste du deuil, la série offre aussi de nombreux moments d'humour et de catharsis.

Corrosive, voire parfois carrément désagréable, Leigh n'est pas la veuve silencieuse et martyre de l'imaginaire collectif. La série se joue d'ailleurs de ces clichés lorsqu'une jeune veuve beaucoup plus gracieuse dans son chagrin tente de se lier d'amitié avec notre héroïne. Celle-ci la rejette violemment, avant de réaliser que tout le monde vit son deuil à sa façon.

C'est d'ailleurs le message principal de la série, qui ne juge jamais ses personnages et leur manière de traverser les épreuves. Ce qui frappe au contraire, c'est la générosité de Sorry for Your Loss, aussi bien lorsqu'elle raconte la dépression de Matt que lorsqu'elle s'intéresse à la relation ambigüe entre Leigh et son beau-frère Danny.

De retour depuis quelques semaines pour une deuxième saison, la série continue de briller par sa finesse et son empathie. Un petit bijou qui mérite d'être vu par beaucoup plus de monde.

On regarde aussi...

Living with Yourself (Netflix) – On n'aurait jamais pensé se lasser d'une série avec deux fois plus de Paul Rudd, mais la structure à concept devient très vite répétitive.

El Camino (Netflix) – En matière de film de fan service, on a rarement vu mieux.

Big Mouth (Netflix) – Toujours aussi décapante et brillante, cette série animée mélange humour crade et réflexions sur la sexualité et la masculinité.

Modern Love (Amazon) – Une série automnale douce et réconfortante comme les films de Woody Allen (sans les controverses).

Raising Dion (Netflix) – Un peu déçues qu'il ne s'agisse pas d'un biopic sur l'enfance de Céline Dion. En même temps, avec Michael B. Jordan dans le rôle du père, ça paraissait chelou.

Mytho (Arte) – Une série française plutôt pas mal qui s'intéresse à la charge mentale.

Plan Cœur (Netflix) – Tellement médiocre dans sa nullité qu'on n'a même pas envie de la regarder au second degré.

Succession (OCS) – Cette saison a été l'une des meilleures qu'on ait vues de toute notre vie.

L'épisode culte: «Ozymandias» («Breaking Bad», S5E14)

S'il ne fallait revoir qu'un seul épisode de Breaking Bad avant d'attaquer le film El Camino (sur Netflix depuis le 11 octobre), ce serait forcément celui-ci. Considéré par beaucoup comme l'un des meilleurs épisodes de la série et de tous les temps (rien que ça), «Ozymandias» est l'avant-avant-dernier épisode de Breaking Bad. Pourtant, c'est sans doute celui-ci que les fans retiennent quand la chute d'Heisenberg est évoquée (le titre de l'épisode fait référence à un poème sur un roi déchu).

Depuis le début de la série, on a vu Walter White se transformer d'un affable prof de lycée en un dangereux criminel prêt à tout pour nourrir son ego surdimensionné. Jusqu'au bout, on a espéré la rédemption du personnage, tentant de justifier chaque nouvelle ligne qu'il franchissait, chaque nouvelle horreur qu'il commettait, et guettant ses moments d'humanité avec Jesse ou son fils.

«Ozymandias» détruit tous ces espoirs et fait éclater toutes les confrontations qu'on redoutait depuis de nombreuses saisons. Walt voit Hank mourir sous ses yeux. Il trahit Jesse et lui avoue qu'il a laissé Jane mourir. Il manque de blesser sa femme et son fils avec un couteau lors d'une confrontation physique terrifiante. Il kidnappe sa propre fille et finit par cracher tout son venin à Skyler dans un coup de fil aussi déchirant qu'ambigu. Cette scène tend en effet un miroir peu flatteur aux fans sexistes qui haïssaient Skyler, tout en offrant un dernier moment d'humanité à Walt (qui devine que la police les écoute et dédouane Skyler de tout méfait).

Il reste encore deux épisodes avant la fin, mais ce volet, réalisé avec brio par Rian Johnson, est tellement époustouflant que les dernières secondes, où l'on observe Walt s'évaporer dans la nature après s'être aliéné tous ses proches, auraient pu conclure la série.

Le crush: Cillian Murphy (Tommy Shelby dans «Peaky Blinders»)

Si on aime binger Peaky Blinders, ce n'est pas franchement pour la finesse du scénario, mais plutôt pour les (très) beaux yeux bleus de l'acteur irlandais, dont on est amoureuses depuis Le Vent se lève.

Peak de chaleur: À chaque fois qu'il tente de masquer ses émotions derrière son air stoïque et sa mâchoire en acier, mais qu'on les devine quand même grâce à ses grands yeux expressifs.

Le courrier des séries

«Comment savoir quand abandonner une série qu'on a aimée?»
– Élisabeth

Il y a quelques années, alors qu'on avait une rotation de trois ou quatre séries régulières, on avait tout le luxe de continuer à regarder celles qui ne nous plaisaient plus trop. Mais les temps ont changé, notre emploi du temps sériel est de plus en plus serré et il est désormais essentiel de lâcher du lest.

Pour décrire l'abandon d'une série, la critique américaine Margaret Lyons parle de «divorce télé», et on est parfaitement d'accord avec elle: si vous essayez d'envisager les séries comme une relation, il sera peut-être plus facile de décider si vous voulez continuer à les regarder. Parfois, cela vaut le coup de s'investir malgré un premier rendez-vous un peu chiant (The Leftovers, Halt and Catch Fire). Parfois, on jure qu'on arrête tout et puis on finit par revenir (The Walking Dead). Parfois, c'est le coup de foudre (Buffy –évidemment). Et parfois, on se demande pourquoi on a perdu notre temps aussi longtemps (How I Met Your Mother). Bref, en séries comme en amour, rester dans une relation qui ne nous enthousiasme plus depuis longtemps n'est jamais une bonne idée.

Depuis combien de temps est-ce que vous vous dites que cette série ne vous rend plus heureuse? Deux épisodes ou deux saisons? Est-ce que vous avez envie de voir un nouvel épisode quand il sort ou est-ce que vous voyez plutôt ça comme une corvée? Si vous en avez marre, n'ayez pas peur de faire une pause; si la série s'améliore vraiment trois mois plus tard et devient immanquable, les gens qui la regardent encore vous le diront.

Contrairement aux êtres humains, la série ne risque pas de retrouver quelqu'un d'autre entre-temps; si vous revenez vers elle deux ans plus tard, elle sera toujours là. Pratique! Parfois, la distance est le meilleur test: si une série vous manque toujours autant au bout de quelques mois, vous pourrez peut-être lui donner une deuxième chance… Ou décider que malgré tous les bons moments que vous avez passés ensemble, il est temps d'arrêter les frais.

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle Peak TV.

Newsletters

Programme

Programme

«Les Enfants d'Isadora» ou le cinéma qui danse

«Les Enfants d'Isadora» ou le cinéma qui danse

Autour d'un solo composé par Isadora Duncan il y a un siècle, le film de Damien Manivel déploie au présent un très bel ensemble d'émotions dont la quête de beauté illumine le quotidien.

En Chine, Macron a joué la carte du soft power

En Chine, Macron a joué la carte du soft power

Entouré de personnalités du monde artistique, le président a profité de son séjour à Shanghai puis Pékin pour concrétiser un certain nombre de partenariats entre institutions françaises et chinoises.

Newsletters