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Instagram, nouveau terrain favorable à l'antiracisme

Temps de lecture : 8 min

En 2018, le réseau social a vu éclore plusieurs comptes à vocation militante. Au féminisme et aux sexualités s'ajoute dorénavant la lutte contre le racisme.

«Il y a comme une sorte d'écosystème antiraciste qui se développe sur la plateforme, mais jusqu'où cela ira-t-il?», se demande Rokhaya Diallo, journaliste et autrice. | Denis Hébert via Flickr
«Il y a comme une sorte d'écosystème antiraciste qui se développe sur la plateforme, mais jusqu'où cela ira-t-il?», se demande Rokhaya Diallo, journaliste et autrice. | Denis Hébert via Flickr

Femmes noires vs dating app, Décolonisons-nous, Mais non, c'est pas raciste… Ces phrases ne sont pas des slogans, mais des comptes Instagram. Depuis quelques mois, le réseau social a vu apparaître une vague de comptes militants antiracistes très suivis. Le but? Partager son expérience, mais aussi éduquer, sensibiliser les personnes qui ne sont pas concernées par le racisme. Ce qui mène à la constitution d'une véritable communauté militante.

«Au début, c'est venu d'une motivation personnelle liée à une frustration, voire à une exaspération, que je ressentais à chaque fois que mes idées et mes opinions s'évanouissaient dans les airs», raconte Frank, 35 ans, créateur du compte Décolonisons-nous, suivi par plus de 24.000 abonné·es. Lancé en mars 2019, son objectif de base est simple. Il cherche à déconstruire un héritage postcolonial et les préjugés liés à la race. Il le fait sur son compte grâce au partage d'articles, de citations ou d'œuvres artistiques. Une manière pour lui de militer à sa convenance.

Pour d'autres, ce militantisme prend forme grâce à un partage d'expériences. Pendant près de dix mois, Cécile*, 26 ans, s'est évertuée à relater différents témoignages de personnes racisées via le compte Mais non, c'est pas raciste, suivi par plus de 58.000 personnes. Le tout sous forme de captures d'écran de messages privés reçus via la plateforme. Des remarques entendues dans le monde professionnel, dans les transports ou encore dans l'intimité, qui nous permettent de plonger dans le quotidien d'une personne victime de racisme. «J'avais envie de créer de la visibilité sur ce que l'on appelle communément le racisme “ordinaire”.» Ces comptes Instagram ne se contentent pas de ça.

L'actualité tient également une place de choix dans leurs publications. Lors de la polémique concernant Lilian Thuram, qui, en dénonçant le racisme envers les footballeurs noirs, a vu ses propos jugés comme «racistes anti-Blancs», nombreux ont été les posts n'hésitant pas à prendre position en faveur du champion du monde. Et ceci, toujours avec pédagogie.

En clair, éduquer, mais aussi, (re)donner la parole aux personnes concernées, sur un réseau social qui a longtemps privilégié l'esthétique au militantisme. Selon la militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo, c'est une manière pour ces personnes qui créent du contenu d'occuper l'espace dont ils disposent: «Les présences et paroles antiracistes sont difficiles à émettre. Alors les gens choisissent une alternative en occupant l'espace sur les réseaux sociaux. Instagram est un espace investi par défaut.»

L'opportunité permet à bon nombre de comptes d'éclore, d'explorer plusieurs formes de racisme et toutes les subtilités par lesquelles il a pu s'exprimer. Stop racisme anti-Asiatiques (anciennement Anti-anti Jaune) dénonce le racisme anti-asiatique. Un compte fait «pour leur donner enfin la parole, car il n'y ont jamais eu droit», comme le décrit sa biographie.

La sexualité aussi est un pan abordé, notamment par Personnes racisées vs Grindr, qui souligne la fétichisation sur les applications de rencontres gays, ou Femmes noires vs dating app qui, comme son nom l'indique, aborde l'épineuse question de la fétichisation des femmes noires sur les applications de rencontres en ligne. On retrouve aussi des comptes plus spécifiques comme Paye ton Hijab, qui dénonce l'islamophobie subie par les femmes musulmanes, ou Voyage décolonial, qui s'est donné pour mission de «décoloniser la culture du voyage».

Insta, l'«anti-chambre» de Twitter?

Avec l'émergence de nombreux comptes militants en 2019, l'antiracisme s'est ménagé une place sur Instagram. «Les réseaux sociaux ont une véritable appétence pour ces questions», analyse Rokhaya Diallo. C'est ce qu'on constate sur Twitter, qui a vu émerger et démocratiser certains discours militants dans les années 2010, encore peu entendus dans l'espace médiatique classique à l'époque. Mais pour Frank, du compte Décolonisons-nous, le réseau social de partage de photos constitue un espace moins éphémère que celui dédié aux messages limités à 280 signes. «Peut-être est-ce dû aussi à cette manière de disposer les images sur un mur qui m'a fait adopter Instagram. Cette représentation graphique me donne cette impression de pouvoir matérialiser mes pensées et de les consigner dans une sorte de boîte à idées, sur lesquelles je peux prendre un recul visuel.» Une hauteur de vue pour lui, ainsi que pour ses abonné·es.

«Sur Twitter, les insultes pleuvent. Sur Insta leur ciculation se fait davantage via des messages privés.»
Rokhaya Diallo, journaliste et autrice

Ce constat, Cécile, gérante de Mais non, c'est pas raciste, le fait aussi. Faire passer le message du type de militantisme qu'elle exerce via Twitter est une question qu'elle ne s'est jamais posée. C'est le système de modération de cette plateforme qui lui pose problème: «Twitter offre une visibilité exarcerbée qui, pour être honnête, me fait très peur. La modération y est moins simple pour les utilisateurs. Cela m'a semblé évident de faire naître mon projet sur Instagram.»

Selon Monique Dagnaud, sociologue au CNRS et spécialiste d'internet, l'arrivée du militantisme sur Instagram n'est qu'une suite logique: «Dès qu'un réseau social atteint un nombre significatif d'utilisateurs, il est normal que les personnes souhaitant faire passer un message l'utilisent, analyse la chercheuse. C'est le mode d'utilisation des réseaux sociaux, on l'exploite en fonction du message que l'on veut faire passer. La destination d'une image n'est jamais prédéfinie, donc elle peut forcément toucher un maximum d'individus.»

Il faut dire que Twitter et Instagram suscitent des utilisations assez différentes. Selon Rokhaya Diallo, il est plus facile d'être harcelé·e sur l'un plutôt que sur l'autre: «Sur Twitter, on peut recevoir un nombre assez incroyable d'insultes à cause d'un seul retweet, explique-t-elle. Alors que sur Instagram, les insultes sont là, certes, mais leur ciculation se fait davantage via des messages privés, ou à travers les commentaires que l'on peut soi-même modérer», analyse la militante et réalisatrice du documentaire Les réseaux de la haine, diffusé sur La Chaîne parlementaire en 2014.

Malgré les variations de modération et de mécanisme de cyberharcèlement, la grogne monte contre ces comptes antiracistes. «De plus en plus de mes publications, comme celles de mes camarades, sont supprimées pour “incitation à la haine”», relate Cécile.

C'est le cas pour Femmes noires vs Dating App, qui recense les pires phrases que les femmes noires reçoivent sur les applications de rencontres. Sa première version a été supprimée fin décembre 2018 par le réseau social, après de nombreux signalements pour incitation à la haine de la part d'internautes. Tout comme Mais non, ce n'est pas raciste, qui a été suspendu durant plusieurs semaines après seulement quatre mois d'activité. Pour contrer ces modalités de modération, plusieurs de ses responsables prévoient des comptes back-up, facilement utilisables au cas où leur compte principal serait suspendu. Ces événements poussent les créateurs de comptes à s'entraider.

Au-delà du virtuel

Cécile et Frank n'hésitent pas à se concerter avant la publication d'un post. Avec des comptes très suivis comme les leurs, il est indispensable pour eux d'avoir un feed-back sur leur contenu. «Une solidarité et une proximité se créent assez naturellement lorsque l'on partage une ligne éditoriale proche», explique le créateur de Décolonisons-nous.

Un phénomène qu'a également remarqué Cécile, pour qui la communication est primordiale. «Il est toujours très intéressant, je pense, d'avoir un avis extérieur sur son travail», se félicite celle qui se déclare également proche de créatrices de comptes féministes, notamment de l'autrice à l'origine du compte Je m'en bats le clito. «Bien sûr que cette vague de nouveaux comptes crée une entraide et une communauté, analyse Rokhaya Diallo. Il y a comme une sorte d'écosystème antiraciste qui se développe sur la plateforme, mais jusqu'où cela ira-t-il?»

«À terme, ces comptes peuvent constituer de véritables communautés, c'est le jeu des réseaux sociaux.»
Monique Daniaud, sociologue spécialiste d'internet

Au vu de ces nombreux comptes militants, la créatrice de Mais non, c'est pas raciste croit en une action plus collective à l'avenir. «J'aimerais qu'il puisse y avoir un projet commun qui se dessine avec les comptes abordant les même sujets que les miens. Je trouverai cela très fort de joindre nos communautés et de créer ensemble pour toucher des gens plus largement.»

Un futur qui semble réaliste et réalisable au vu du soutien mutuel visible, mais il faudrait tout de même opérer quelques changements. «Passer à une autre étape ne se fera pas tout seul, selon l'activiste Rokhaya Diallo. Il faudrait une autre forme d'organisation. Mais se rendre visible et s'exposer publiquement ne va pas sans risques.» Or, faire une croix sur l'anonymat n'est pas au programme des deux protagonistes interrogés. Pour Frank, garder son identité secrète est une manière de limiter les abonnements par identification ethnique et communautaire afin d'accueillir tout le monde. Pour Cécile, cela lui permet de garder une forme de tranquillité dont ne jouissent pas forcément les militant·es antiracistes qui s'expriment à découvert.

Se pose logiquement la question de la postérité. Mais aussi celle de savoir quel public est visé à long terme. Faut-il prêcher des convaincus ou bien s'ouvrir et toucher un maximum de personnes? «J'espère sensibiliser le plus de personnes. Que certaines déclarent: “Je ne suis pas raciste” ne suffit plus à clore un débat. Il faut que ça aille au-delà», espère Frank.

Selon la sociologue Monique Dagnaud, le militantisme sur Instagram ne diffère pas réellement de l'activisme classique: «Certes, les réseaux sociaux permettent de partager un contenu particulier pour un public spécifique. Mais ils permettent également de rameuter une audience nouvelle, surtout sur un outil aussi viral qu'Instagram. À terme, ces comptes peuvent réussir à constituer de véritables communautés, surtout lorsque l'action émise est très suivie. C'est le jeu des réseaux sociaux», explique-t-elle.

L'ombre du burn-out militant ne les épargne pas, puisque, en effet, l'antiracisme via Instagram ne diffère pas réellement des formes qui lui préexistaient. Le jeudi 17 octobre, Cécile, créatrice du compte Mais non, c'est pas raciste, a décidé de cesser ses activités sur le réseau social, au vu des nombreux messages à caractère haineux reçus ces dernières semaines.

La fatigue s'en ressent, certes, mais la volonté de tenir et soutenir les causes semble plus importante. En tout cas pour l'instant. «C'est une activité éreintante mais nécessaire ne serait-ce que personnellement, conclut Frank. Personnellement, cela m'aide à soigner mes propres blessures, tout en permettant d'aider d'autres personnes».

* Le prénom a été changé.

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