Société / Monde

À Londres, les «mamans» d'Extinction Rebellion en première ligne

Temps de lecture : 7 min

Depuis le 7 octobre, le mouvement a lancé deux semaines de «rébellion internationale» pour pousser le gouvernement britannique à agir face à la crise écologique.

Certaines militantes ont décidé de se faire arrêter pour protéger l'avenir de leurs enfants. | Thomas Abgrall
Certaines militantes ont décidé de se faire arrêter pour protéger l'avenir de leurs enfants. | Thomas Abgrall

À Trafalgar Square (Londres, Angleterre)

Vendredi 11 octobre, à Trafalgar Square, en plein centre de Londres. Depuis 9 heures du matin, Lora Johnson peut à peine bouger. Elle a le bras droit attaché par une chaîne à un arm-lock, un gros tube en acier, relié au bras d'un autre militant d'Extinction Rebellion.

«Nous demandons au Trésor d'évaluer les conséquences d'un dépassement de 2 degrés de la température, incluant le changement climatique.»

La maman de 35 ans aux cheveux roux est allongée sur un carton mouillé, au pied d'une tour de bois de plusieurs mètres de hauteur, où se sont cramponné·es d'autres militant·es du mouvement écolo.

«Je sais que je vais être arrêtée aujourd'hui, mais j'ai la conviction absolue que ce je fais est moralement juste, même si c'est illégal», explique Lora Johnson, militante. | Thomas Abgrall

Encerclée par plusieurs bobbies vêtus de leur tenue jaune fluo de policier, la jeune femme se montre déterminée et sereine. «Je sais que je vais être arrêtée aujourd'hui, mais je n'ai pas peur. J'ai la conviction absolue que ce je fais est moralement juste, même si c'est illégal. Pourquoi respecter les lois d'un gouvernement irresponsable qui ne se préoccupe pas du futur de nos enfants? Il faut savoir remettre en cause l'autorité quand il y a une cause plus vitale à défendre. Je ne plaiderai pas coupable lors de mon procès, car je ne fais que mon devoir», prévient-elle.

«Rebellion internationale»

Lora Johnson a rejoint depuis deux mois le mouvement de désobéissance civile non violent d'Extinction Rebellion, qui a entamé depuis le 7 octobre deux semaines de «rébellion internationale» pour pousser le gouvernement britannique à agir face à la crise écologique et climatique. La rébellion s'est aussi propagée dans plusieurs autres grandes capitales, comme Paris, New York ou Berlin.

Les personnes qui militent au sein de «XR» –le petit nom d'Extinction Rebellion– ont fait de Trafalgar Square leur quartier général. Elles occupent dans la bonne humeur la place au cœur de Londres depuis une semaine, encerclant la colonne de l'amiral Nelson avec des dizaines de tentes, des stands et des structures destinées à compliquer toute évacuation par les forces de l'ordre.

Lora Johnson est présente depuis le premier jour de l'occupation, lundi 7 octobre. «Mon fils de 4 ans va passer deux semaines avec sa grand-mère. C'est la première fois que je ne suis pas avec lui aussi longtemps. Il me manque terriblement, mais je fais ça pour lui. Si nous n'agissons pas maintenant, quelle sera sa vie dans cinquante ans? Peut-être qu'il ne vivra pas jusque-là, si l'état de planète continue de se dégrader à une vitesse aussi rapide.»

«Peut-être que mon fils ne vivra pas jusqu'à 50 ans, si l'état de planète continue de se dégrader à une vitesse aussi rapide.» | Thomas Abgrall

Avec Extinction Rebellion, mouvement né au Royaume-Uni il y a à peine un an, elle dit avoir retrouvé l'espoir. «Autour de moi, je sens les gens indifférents, ils ne veulent pas voir la réalité. Il faut des gestes forts pour réveiller les consciences, et passer à l'acte était devenu indispensable pour moi».

«C'est la première fois de ma vie que j'enfreins la loi»

Quelques mètres plus loin, les militant·es d'Extinction Rebellion ont érigé une autre tour à deux étages. Cette fois, c'est Bex Plenderleith, une autre maman de trois enfants de 14, 10 et 5 ans, qui s'est collé la main droite à la structure en bois avec de la glu.

Elle aussi est déterminée à se faire arrêter, comme plus de 1.300 militant·es du mouvement depuis une semaine. Un record au Royaume-Uni. «C'est en avril, lors de la première semaine internationale de la rébellion, que je me suis intéressée au mouvement. Il y a six mois, je n'étais pas encore vraiment consciente de l'urgence de la situation. Depuis, j'ai lu les rapports du Giec, et je suis terrifiée. La science ne peut pas nous mentir, les faits sont là. Il nous reste beaucoup moins de temps qu'on l'on ne le pense pour agir», s'inquiète la quadra, qui tient une pancarte «Juste une maman défendant les enfants de la Terre».

«Si on m'avait dit il y a six mois que je serai arrêtée, je ne l'aurai pas cru une seule seconde», explique Bex Plenderleith, ici collée avec de la glu à côté de Sue Hampton, une grand-mère de 63 ans. | Thomas Abgrall

Le logo d'Extinction Rebellion y figure –un sablier entouré d'un cercle qui représente le globe– ainsi que l'une des revendications principales du mouvement, «dire la vérité» sur le changement climatique.

Bex Plenderleith se décrit comme une «citoyenne parmi d'autres, elle-même surprise par la radicalité de son engagement. Si on m'avait dit il y a six mois que je serai arrêtée, je ne l'aurai pas cru une seule seconde. Je n'ai jamais enfreint la loi de ma vie, je n'ai même jamais traversé un passage piéton quand ce n'était pas au vert. Je dois surmonter mon stress, penser au-delà de ma petite personne. Pour me donner du courage, je pense à ces dizaines de milliers d'enfants qui meurent chaque année dans les pays en voie de développement à cause de désastres climatiques. Je ne veux plus avoir ces images sur ma conscience».

La militante a été préparée en amont psychologiquement et physiquement à une arrestation lors de sessions organisées par XR. Elle possède sur elle le numéro d'un avocat du mouvement, et sait quelle attitude adopter face à la police. «Si je suis prête à passer une nuit en prison, ça démontre bien que la situation est grave.»

«J'écris régulièrement à mon député pour l'alerter sur le changement climatique, mais rien ne change.»
Sue Hampton, 63 ans, membre d'Extinction Rebellion

Assise à côté d'elle, une grand-mère de 63 ans, Sue Hampton, partenaire de glu, abonde. «On a tout essayé pour mobiliser: manifester, signer des pétitions, faire tout ce que l'on pouvait à un niveau individuel. Je mange végan, je ne prends pas l'avion, je ne conduis pas, j'écris régulièrement à mon député pour l'alerter sur le changement climatique, mais rien ne change. Que pouvons-nous faire de plus?» Bex Plenderleith a décidé de confier ses trois enfants à son mari pendant quelques jours. «J'ai pris le temps d'expliquer ma démarche à mes enfants. Ils me soutiennent totalement, en particulier ma fille de 10 ans, qui s'est montrée très compréhensive».

Allaitement géant

Depuis le début de la rébellion d'octobre, des dizaines de mamans ont été arrêtées, et figurent en première ligne de la contestation. À Trafalgar Square, comme dans toutes les autres actions de désobéissance civile de XR, elles battent le pavé avec leurs poussettes, leurs pancartes et leurs enfants en bas âge, très visibles dans l'espace public. Toutes ne recherchent pourtant pas l'arrestation, en particulier les mères présentes avec leurs nourrissons. Ces dernières ont inventé un mode d'actions alternatif.

Jeudi 10 octobre, 200 mamans ont par exemple pris par surprise les autorités en organisant un allaitement géant à proximité du 10, Downing Street, la résidence du Premier ministre. «Nous avons organisé cet événement avec nos bébés, car ce sont eux les plus vulnérables. Ils vont être affectés en premier lieu par la crise écologique. On demande juste aux politiciens de faire ce qu'ils doivent pour les protéger, raconte Lorna Greenwood, maman de deux enfants en bas âge, à l'origine de l'initiative. En avril, bien qu'enceinte de six mois, j'étais prête à me faire arrêter. Après avoir accouché, je voulais agir, mais je me sentais impuissante, comme beaucoup d'autres mamans. C'est de ce sentiment de frustration qu'est née cette initiative», poursuit l'ancienne employée gouvernementale de 32 ans.

«C'est la force d'Exctinction Rebellion, imposer notre agenda aux pouvoirs publics.»
Lorna Greenwood, maman de deux enfants en bas âge, à l'origine de l'initiative.

L'objectif de l'événement, préparé dans le secret sur la messagerie Telegram, était d'attirer l'attention des médias et des pouvoirs publics. Toutes les femmes se sont assises pendant une heure sur le bitume, scandant des slogans tout en donnant le sein à leurs enfants. Comme le proclamait l'une des pancartes brandies ce jour-là, «maintenant que mes seins ont retenu votre attention, il est temps d'agir!». «Il a fallu beaucoup de courage à certaines mères, qui étaient angoissées, car notre action n'était pas autorisée. Les policiers ne pouvaient pas nous arrêter, cela aurait été désastreux pour leur image. C'est la force d'Exctinction Rebellion, imposer notre agenda aux pouvoirs publics.»

«Pour nos enfants, pour leur futur», brandit cette maman militante. | Thomas Abgrall

D'ici à la fin des actions d'XR dans une semaine, les mamans planifient une autre action du même type. À Trafalgar Square, la plupart d'entre elles se retrouvent dans un coin pour les familles, spécialement conçu pour elles.

À quelques mètres des colonnes de policiers et alors que les hélices des hélicoptères de la police vrombissent dans le ciel, le groupe Extinction Rebellion families a instauré «un sanctuaire», une aire de jeux pour les enfants avec un trempoline, des grandes tentes où l'on dessine, chante, confectionne des gadgets aux symboles de la rébellion.

«Ma fille de 8 ans est la première concernée par le changement climatique. Son avenir se joue ici.»
Bridget Manzoor, 41 ans, membre d'Extinction Rebellion

«En avril, cet espace n'existait pas. Nous avions à peine une tente pour accueillir les familles. Depuis une semaine, des centaines de jeunes parents sont passés dans cet espace. Ils sont soulagés de pouvoir participer à leur manière à la rébellion», affirme James Westcott, l'un des responsables de la coordination du groupe Extinction Rebellion families.

«On se sent en sécurité ici, comme dans un cocon. En avril, ma fille de 8 ans était tétanisée à l'idée de se faire arrêter, mais dans ce type de lieu, elle a repris confiance, soutient Bridget Manzoor, une orthophoniste de 41 ans. J'ai pris la décision de lui faire manquer l'école aujourd'hui. Elle est la première concernée par le changement climatique. C'est son avenir qui se joue.»

Le soir du lundi 14 octobre, la police métropolitaine a interdit aux personnes qui manifestaient de continuer leurs protestations à plusieurs endroits de la capitale britannique. Elle a notamment exigé que celles qui occupaient Trafalgar Square démontent les tentes installées depuis le début des actions.

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