Politique / Société

La laïcité kafkaïenne du professeur Blanquer

Temps de lecture : 4 min

Un petit garçon qui ne veut pas tenir la main d'une petite fille: en une anecdote, le ministre de l'Éducation nationale fait de tous les gamins mal lunés de France des djihadistes en puissance.

Jean-Michel Blanquer à l'Élysée, le 9 octobre 2019. | Bertrand Guay / AFP
Jean-Michel Blanquer à l'Élysée, le 9 octobre 2019. | Bertrand Guay / AFP

Dimanche 13 octobre sur BFM TV, Jean-Michel Blanquer a dit ceci: «On voit parfois des petits garçons qui refusent de tenir la main d'une petite fille. Ce n'est évidemment pas acceptable dans l'école de la République. Normalement, la solution à ce problème est relativement simple et rapide, mais [s'il] débouche sur un problème plus grave, on le signale.»

Ces propos du ministre de l'Éducation nationale ne constituent pas un dérapage, une tirade lancée à l'emporte-pièce. Blanquer n'est pas Trump: il ne dégaine pas plus vite que son ombre. Comme à chacune de ses apparitions sur les forums dominicaux de grande écoute, dont il est un habitué, il a minutieusement préparé son passage à «BFM Politique» avec une équipe de communicants rôdés.

L'image de ce petit garçon réfractaire est un élément de langage: elle a été choisie contre d'autres exemples, travaillée, affinée comme une réplique de scénario. Son placement par le ministre, à ce moment de l'entretien, ne doit rien à l'inspiration.

Interprétation arbitraire

Sous ses allures de phrase-choc, la punchline porte un message mûrement réfléchi et totalement calculé. Ce message repose lui-même sur deux postulats qu'il n'est pas inutile d'analyser:

  • Postulat 1: refuser de donner la main à une fille quand on est un garçon, ou à un garçon quand on est une fille, est symptomatique d'un problème.
  • Postulat 2: si ce problème n'est pas résolu simplement et rapidement, il devient un problème grave qui doit faire l'objet d'un signalement.

Dans sa réponse à la question que lui pose ensuite Apolline de Malherbe, on comprend que le problème dont parle Blanquer est une atteinte à la laïcité: «Une maîtresse qui se trouve dans cette situation a un document qui s'appelle le vade-mecum de la laïcité.»

Le ministre fait ici allusion à un manuel publié par les services de la rue de Grenelle le 30 mai 2018 à l'attention des personnels administratifs et enseignants, dans le but de répondre de façon «précise» et «concrète» aux questions rencontrées dans les établissements scolaires.

En introduction, ce texte fait lui-même référence à l'article 6 de la charte de la laïcité à l'école: «La laïcité de l'école offre aux élèves les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l'apprentissage de la citoyenneté. Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix.»

Revenons à notre situation «concrète»: le petit garçon, probablement victime de prosélytisme et de pression dans la sphère privée, exerce son propre prosélytisme et sa propre pression sur autrui, dans l'espace public. Cela, la République ne peut le tolérer.

Pour Blanquer, le vade-mecum de la laïcité «donne les règles du jeu» et il est actualisé «sans arrêt pour tenir compte de ce qui nous remonte du terrain». Si, après dialogue avec l'enfant qui ne joue pas le jeu, puis avec ses parents, le problème subsiste, on fait intervenir «les équipes laïcité» du ministère.

À aucun moment du processus on n'envisage donc que le comportement incriminé puisse avoir une autre cause que les croyances religieuses du petit garçon ou celles de sa famille. Timide? Introverti? Levé du pied gauche? Germophobe? Dans la vision kafkaïenne de Blanquer, tout comportement perçu comme déviant est unidimensionnel et doit faire l'objet d'une interprétation arbitraire.

À ce compte-là, on imagine que les brigades de la laïcité devront être déployées dès qu'un autre petit garçon sèchera le cours de musique ou qu'une petite fille aura mal au ventre le jour de la piscine. Vu le budget de l'Éducation nationale, le quotidien de ces unités d'élite promet d'être sportif.

Prescription de signalement

Qu'est-ce qui, dans l'air du temps, peut donner le sentiment à quelqu'un d'a priori raisonnable et modéré que c'est une bonne idée d'éliminer toutes les explications possibles d'un phénomène donné? De réduire celui-ci à un seul paramètre, toujours le même, la matrice de tous les maux français: l'islam(isme), pour qui tout contact avec la féminité en dehors des limites strictes du mariage serait impur?

«Le voile en soi n'est pas souhaitable dans notre société, lance Blanquer à un autre moment de son interview. Ce n'est pas quelque chose d'interdit, mais ce n'est pas non plus quelque chose à encourager.»

Ministre, il est pourtant bien placé pour savoir que le seul cadre de référence, en la matière, n'est autre que la loi: il y a ce qui est légal et ce qui ne l'est pas. «Souhaitable», dans sa bouche, n'a rigoureusement aucune valeur juridique. Il s'agit d'un pur instrument de démagogie politique en vue des élections municipales, dans un pays où même un pouvoir qui se dit progressiste est gagné par les vapeurs de la psychose zemmourienne.

Mais le plus préoccupant n'est pas le diagnostic univoque du docteur Blanquer; c'est la prescription de signalement qu'il en tire. Moins d'une semaine après le discours d'Emmanuel Macron sur la société de vigilance, le lien entre violation présumée de la laïcité et soupçon de radicalisation djihadiste ne fait pas l'ombre d'un doute dans les non-dits qui tapissent l'intervention de son ministre.

Quelle est la mission des équipes laïcité? «Dialoguer éventuellement dans un cadre plus large, précise Blanquer, de façon à aller à la racine des problèmes qui se posent sur le terrain.» Élément de langage, encore, qui fait écho au verbe présidentiel à la préfecture de police de Paris: «Agir à la racine, nous le faisons et le ferons toujours.»

L'attitude de ce petit garçon qui refuse de tenir la main d'une petite fille, c'est donc un ces «relâchements», une de ces «déviations», un de ces «petits gestes» dont parlait Macron, un de ces «petits riens» qui signalent «un éloignement des valeurs et des lois de la République» et qu'il nous appartient de «savoir repérer à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi».

Construit sur la transfiguration d'une scène banale de la vie scolaire en image d'Épinal, orchestré par différentes voix de l'exécutif, le délire est total: il fait de tous les gamins mal lunés de France et de Navarre des djihadistes en puissance.

Cette folie a beau avoir une rationalité électorale, il n'est pas certain que ses effets à long terme sur notre réalité commune, entre pyromanie des uns et opportunisme des autres, se révèlent négligeables.

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