Culture

Todd Phillips, le cinéaste de la masculinité malmenée et du chaos

Temps de lecture : 10 min

Des fraternités universitaires aux pick-up artists, le réalisateur de «Joker» n'a jamais cessé de filmer des hommes à la recherche de leur masculinité à travers la violence et la misogynie.

Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips. | Capture d'écran via YouTube
Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips. | Capture d'écran via YouTube

Todd Phillips a 27 ans quand il s'inscrit pour la première fois dans une fraternité étudiante. Il a passé l'âge mais n'est pas là pour faire la fête, il est là pour la montrer. Il veut tourner un documentaire chroniquant le quotidien de ces institutions viriles et WASP censées transformer les garçons en hommes.

Il s'était retrouvé là, au Muhlenberg College en Pennsylvanie, car, quelques semaines plus tôt, il avait été menacé de mort par un dénommé Blossom, une brute épaisse des New York's Beta Chi se vantant de décapiter les rats avec sa bouche. Il faut ruser, convaincre car l'apprenti réalisateur veut plonger au plus profond de cet univers secret, sorte de franc-maçonnerie alcoolisée et brutale. Pour convaincre ses sujets, il accepte donc de subir les rituels d'entrée. Au programme: fêtes orgiaques, misogynie décomplexée et violence digne de Full Metal Jacket.

Au terme de son tournage, Phillips finira enfermé dans une cage à chien couvert de bière, de crachats, de vomi et de cendre de cigarette, avec son coréalisateur hospitalisé pour des problèmes à l'estomac.

«J'ai toujours été intéressé par l'étendue des choses qu'un homme est prêt à faire pour s'intégrer», dit-il au début de ce documentaire, Frat House, réalisé en 1997 alors qu'il n'est encore que le stagiaire de la très influente Sheila Nevins, présidente de la branche documentaire de HBO, mais dans lequel il y a déjà tout, tout ce qui fera de Todd Phillips, dans les deux décennies suivantes, un des réalisateurs de comédie les plus populaires d'Hollywood. Pour le meilleur, comme pour le pire.

Vision d'adolescence

Assez ironiquement (ou pas) pour quelqu'un à ce point obsédé par la masculinité et ses codes, Todd Phillips a grandi dans une banlieue classe moyenne de Long Island, avec sa mère et ses deux sœurs. «J'ai été élevé comme une femme», disait-il à Grantland en rappelant qu'il avait porté des robes jusqu'à ses 5 ans et n'avait pas coupé ses cheveux avant d'aller à l'école pour la première fois.

Sa mère, secrétaire d'un dentiste le jour et barmaid la nuit, lui apprend très tôt à ne pas ressembler aux autres, à ne pas chercher à faire ni à être comme tout le monde. C'est elle qui, plutôt que l'emmener voir Star Wars, lui montre Gimme Shelter, le documentaire sur la tournée des Stones en 1969 qui se terminera par la mort tragique d'une fan, poignardée par des Hells Angels chargés d'assurer la sécurité. D'une certaine façon, c'est donc elle qui le pousse dans les bras de la scène punk. Au lycée, au milieu des années 1980, il découvre Black Flag, Minor Threat, The Cramps qu'il va voir jouer en prenant le train pour rejoindre un Lower East Side en ruine et ravagé par le crime.

C'est là, au Lismar Lounge, un rade de la Première Avenue, qu'il découvre GG Allin, un chanteur alors connu pour apparaître régulièrement dans les talk-shows sensationnalistes de Jerry Springer ou Geraldo qui se régalent de ses performances scéniques durant lesquelles il défèque sur scène, se recouvre le corps d'excréments, se scarifie au tesson de bouteille ou menace de se suicider.

Venu le voir jouer, l'adolescent est d'emblée confronté par la vision d'Allin, fils de fanatiques religieux qui l'avaient nommé Jésus Christ à l'état civil, assis nonchalamment au bar en train de s'injecter de l'héroïne dans le bras. Quelques minutes plus tard, il verra le chanteur se faire cracher et frapper au visage par le public pourtant venu l'acclamer, après qu'il est tombé dans les escaliers pour rejoindre la scène au sous-sol et a été forcé d'annuler sa performance. «C'est le truc le plus triste et, franchement, le plus taré que j'ai jamais vu», dira Phillips.

«J'adore juste le chaos. Je l'adore dans ma vie. Je l'adore dans les films.»
Todd Phillips à IndieWire, 2016

Des années plus tard, alors qu'il suit un cursus de cinéma à l'Université de New York (NYU), l'apprenti réalisateur fera de GG Allin le sujet de son premier documentaire. L'idée est alors de le financer en vendant des affiches dédicacées par un ami du chanteur, John Wayne Gacy, un clown qui a violé et tué trente-trois jeunes hommes entre 1972 et 1978. En deux mois, à quinze dollars pièce, les posters, vendus via des petites annonces publiées dans des fanzines, lui rapportent 11.000 dollars.

Son documentaire, Hated: GG Allin and the Murder Junkies, en partie tourné dans sa chambre d'étudiant transformée pour ressembler à la chambre d'Allin au St Mark Hotel qui avait refusé l'entrée au jeune cinéaste de crainte qu'il y tourne un porno, est montré pour la première fois à NYU au début de l'année 1993. La projection finira aussi mal que le concert au Lismar Lounge.

Pendant une scène dans laquelle son guitariste le traite de «fraude», Allin, assis dans le public, commencera à crier sur l'écran, persuadé que le film est réel, et lancera une bouteille de bière dans l'obscurité, heurtant une jeune femme assise au premier rang. Bilan: une tête en sang, la police dans la salle et un chanteur en fuite.

Todd Phillips, au fond de lui, jubile. «J'adore le chaos, confiait-il à IndieWire en 2016. Les mauvaises décisions amènent à la destruction qui est égale au chaos. J'adore juste le chaos. Je l'adore dans ma vie. Je l'adore dans les films. J'adore le documenter dans les films.»

Il l'aime tellement, en fait, qu'à la mort d'Allin en 1993, il ira jusqu'à déclarer que «personnellement, j'ai toujours espéré qu'il partirait d'une façon plus glorieuse: suicide sur scène, cinq fans morts –quelque chose que le rock'n'roll ne pouvait jamais ignorer», comme si tout cela n'avait été qu'une longue blague.

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Le punk et le clown

Il y a comme une insouciance chez Todd Phillips, une immaturité même. Frat House, malgré un Grand prix du jury remporté au Festival de Sundance, avait été interdit d'antenne par HBO quand il s'était avéré que le réalisateur avait fait signer des décharges aux étudiants sous l'emprise de l'alcool et que des scènes avaient été rejouées. Pour autant, dix ans plus tard, il ne s'était pas remis en question.

«Comment étions-nous censés faire cette merde?, lancera-t-il, à près de 40 ans, à Interview. Bien sûr que vous faites signer les décharges aux gamins quand ils sont bourrés. Quand ils ne sont pas bourrés, ils vont les faxer à leur père et ça devient un tout autre problème. Mais on s'est dit qu'on allait contourner ça. Je me suis dit que c'était brillant, qu'on était des génies. Ensuite, j'ai découvert que c'était illégal.»

Todd Phillips n'était là que pour la rigolade et le LOL. Avant le fiasco avec HBO, son idée était d'ailleurs de réaliser des documentaires à partir des comédies préférées de son adolescence: Frat House pour American College (1978) avec John Belushi, un sur les camps d'entraînement militaire pour Les Bleus (1981) avec Bill Murray et un sur les enterrements de vie de garçon pour Le Palace en Folie (1984) avec Tom Hanks. Quand il rejoint Hollywood au début des années 2000 sous les auspices d'Ivan Reitman (producteur d'American College et réalisateur des Bleus) pour passer à la fiction avec Road Trip et Retour à la Fac, il est donc comme un poisson dans l'eau.

Il devient le spécialiste de ces films, très populaires dans les années 2000, où de plus ou moins jeunes hommes tentent de s'accrocher à leur masculinité pour appartenir à certaines communautés, drainant dans leur sillage violence, misogynie et chaos, que ce soit en parcourant les États-Unis pour intercepter la preuve d'une infidélité dans Road Trip, en faisant appel à un pick-up artist pour coucher avec plus de filles dans L'École des dragueurs, en créant une fraternité pour oublier que leurs femmes les castrent ou les trompent dans Retour à la fac ou en participant à une nuit de débauche à Las Vegas dans Very Bad Trip.

«C'est un film sur des types prenant des mauvaises décisions menant à la destruction, expliquait Phillips à IndieWire à propos des antihéros de War Dogs, l'histoire de deux jeunes inconscients décrochant un contrat de 300 millions de dollars pour vendre des armes de guerre au Pentagone. C'est de ça que parlent tous mes films et, bizarrement, c'est presque trop proche de moi.»

Comme un chien se mordant la queue, il n'est pas étonnant que, venu présenter Joker, son dernier film en date, au Festival de Toronto, il ait mentionné GG Allin, l'antihéros de son tout premier film, dans son discours d'introduction. À vingt-six ans d'écart, le punk et le clown étaient plus ou moins la même personne. Le premier servait à comprendre le second. Et inversement. Les deux servaient à comprendre tous les autres.

«GG Allin est un entertainer avec un message pour une société malade», peut-on lire en épigraphe de Hated. Une citation signée John Wayne Gacy qu'on croirait écrite pour Arthur Fleck, le clown solitaire et malmené par une société indifférente incarné par Joaquin Phoenix dans Joker.

Comme Fleck et sa horde de laissés-pour-compte, GG Allin avait, à son propre petit niveau, agrégé autour de lui une armée de fans qui voyaient en lui une sorte de libérateur, de messie de la transgression. «Ils représentent une part de l'Amérique à laquelle la plupart des gens ne préfèrent pas penser –une minorité aliénée, sans direction qui semble avoir trouvé sa voix dans un rocker punk avec des pulsions suicidaires», disait le jeune Phillips à la mort d'Allin en 1993 à propos de ses fans.

GG Allin «fait quelque chose que beaucoup de monde souhaiterait avoir les couilles de faire».
Un fan de GG Allin dans Hated

Ceux-ci auraient pu être les bizuts de Frat House face à leurs bizuteurs, eux qui poussent des jeunes garçons tout juste sortis du lycée et de l'enfance à boire jusqu'à l'asphyxie, jusqu'à la mort parfois. Mais ils auraient tout autant pu être les apprentis dragueurs face au pick-up artist incarné par Billy Bob Thornton dans L'École des dragueurs, ou les personnages incarnés par Zach Galifianakis dans Date limite ou la trilogie Very Bad Trip face aux mâles alpha incarnés par Robert Downey Jr et Bradley Cooper.

«Je n'irais jamais sur scène pour chier et jeter ma merde sur les gens, avance un fan de GG Allin dans Hated. Mais GG, lui, le fait. Il fait quelque chose que beaucoup de monde souhaiterait avoir les couilles de faire.»

Todd «Joker» Phillips

Le problème est qu'au moment même où Todd Phillips filmait tous ces garçons en train de devenir des hommes en répandant le chaos, de nombreux autres les ont eues, «les couilles». Quelques mois après la présentation de Frat House au Festival de Sundance, le 20 avril 1999, Eric Harris et Dylan Klebold entraient dans leur lycée Columbine à Littleton dans le Colorado, armés jusqu'aux dents pour assassiner de sang froid douze de leurs camarades, ainsi qu'un de leurs professeurs.

«Pourquoi?» écrivait alors Newsweek en couverture. Une des raisons, absente des débats pendant près de deux décennies, est ce que Peter Langman, professeur de psychologie expert en fusillades de masse dans les écoles, a appelé la «masculinité endommagée», celle que Phillips a tant aimé montrer au cours des vingt années qui ont suivi le massacre, celle qui l'a tant faire rire dans ses comédies.

Un sujet qui ne fait (presque) plus rire personne. Les dangers de cette «masculinité endommagée» ont fini par s'imposer dans le débat à mesure que ces fusillades de masse explosaient partout aux États-Unis: 160 ces vingt dernières années, à une écrasante majorité perpétrées par des hommes, contre 74 durant les quatre-vingts années précédentes.

Comme le résumait le gouverneur de Californie en juillet dernier après une énième fusillade, «je pense qu'elles trouvent leur ancrage profond dans la façon dont nous élevons nos garçons pour devenir des hommes, qu'elles sont profondément ancrées dans les valeurs que nous chérissons: le pouvoir, la domination et l'agression au-dessus de l'empathie, l'attention et la collaboration».

C'est pourquoi Todd Phillips était passé au drame avec Joker. Au-delà d'utiliser le super-vilain de comic book comme un prétexte à faire un film réaliste et adulte à la Taxi Driver à une époque qui n'en voulait plus, c'était l'occasion, pour le réalisateur, comme le précisait le New York Times, «de donner au Joker une nouvelle histoire d'origine [dans le comic book, il tombe dans un bain de produits chimiques d'où il sort défiguré, le conduisant à la folie, ndla], une qui finirait par faire ressembler le personnage aux jeunes hommes perturbés qui perpétuent dans la réalité des fusillades de masse».

Mais pour toute l'admiration que Phillips a envers l'auteur de La Valse des pantins, il n'est pas Martin Scorsese, conduisant nombre de critiques, devant l'incapacité du réalisateur à aller au-delà de l'impressionnante performance de son acteur et de ses images sensationnalistes surfant sur l'air du temps social et politique, à qualifier son film de «juvénile» ou d'«immature».

Documentaire ou fiction, drame ou comédie, Todd Phillips qui fêtera ses 50 ans l'année prochaine ne change pas, contrairement à ses collègues Judd Apatow ou Adam McKay, qui ont eux aussi beaucoup filmé cette masculinité malmenée dans leurs comédies des années 2000, avant de grandir et prendre du recul.

Au lieu de se remettre en question, il préfère, chez Vanity Fair, se réfugier dans le très vide argument du «on ne peut plus rien dire» et blâmer «la culture “woke”». Au lieu d'interroger la nature profonde de son antihéros et de ses images, il préfère, chez Associated Press, s'énerver et utiliser une fallacieuse comparaison avec John Wick 3, «un homme blanc qui tue 300 personnes devant lequel tout le monde s'amuse».

Comme le résume le Guardian, «Phillips souhaite profiter de la notoriété d'un briseur de tabous sans en endosser la responsabilité, faire un film sur la moralité sans discuter de morale, être provocant sans répondre à la question de ce qui provoque. Il veut confronter ses spectateurs à de difficiles vérités en refusant ensuite d'affronter leurs implications».

«Je ne crois en rien», répond Arthur Fleck alias Joker quand le présentateur télé incarné par Robert De Niro s'inquiète qu'il puisse s'emparer de l'antenne pour délivrer un message politique. Il semble que Todd Phillips s'identifie un peu trop à son «agent du chaos».

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