Culture

«Martin Eden», la légende du siècle

Temps de lecture : 4 min

Le film de Pietro Marcello réinvente le grand livre de Jack London pour une traversée hallucinée et lucide d'un passé porteur des promesses, des menaces et des fantômes du présent.

Martin Eden (Luca Marinelli), héros d'hier et de demain. | Via Shellac
Martin Eden (Luca Marinelli), héros d'hier et de demain. | Via Shellac

On croyait avoir tout vu, en matière d'adaptations de livres à l'écran. Mais ça, on ne l'avait jamais vu. Ça, c'est-à-dire un film qui prend à bras-le-corps une grande œuvre de la littérature mondiale et change tout pour lui être admirablement fidèle.

Le livre s'appelle Martin Eden, le film aussi, et son héros également. Le grand roman de Jack London se passait à Oakland, en Californie; le grand film de Pietro Marcello se passe à Naples.

L'écrivain américain racontait une histoire du début d'un XXe siècle encore défini par le XIXe; le cinéaste italien raconte le XXe siècle tout entier, pour mieux comprendre le XXIe.

Et voici donc qu'à nouveau, Martin le marin bagarreur rencontre la jeune et belle jeune fille de la bonne société férue de littérature –Ruth est devenue Elena.

Il croisera le chemin du poète révolté qui sera son ami et son mentor, «ce mourant qui adore la vie dans ses moindres manifestations» qui, lui, se nomme toujours Brissenden.

Mais ce qui dans le livre était un orage de passions personnelles, précisément situé dans une époque et un lieu (quitte à donner des clés pour une vision spécifiquement américaine, sous les auspices ambigus de Herbert Spencer), devient dans le film un typhon aux dimensions du siècle –et d'un monde.

Matelot et figure mythique, dans les soutes de l'histoire. | Via Shellac

Pas de leçons à donner

Composant des scènes comme on tirerait des bords face au grand vent de l'histoire, comme on jetterait par brassées images et récits pour alimenter la grande chaudière d'un navire de haute mer, Pietro Marcello embarque sans ménagement personnages et public, événements réels et imaginaires.

Son film suivra bien le parcours narratif que London avait imaginé pour son personnage: l'apprentissage de la haute culture et le vertige amoureux par-delà les différences de classe, la rencontre avec le poète désespéré, la réussite littéraire et l'effondrement intérieur de l'ancien marin. Mais ce qu'il en fait est bien autre chose qu'une transposition.

Les étapes du chemin de Martin, ce sont ici des situations, des imageries, des mots que nous connaissons.

Ce sont les grands repères d'une épopée sinistre et flamboyante, où passent les formules et les gestes des grandes luttes ouvrières et les fascinations du fascisme. Ce sont les guerres et les défaites, les espoirs trahis et les arrangements avec l'ordre des choses, les heurs et malheurs de l'action collective et l'affirmation de l'individu comme valeur suprême.

C'est la puissance et la gloire, les miroirs aux alouettes médiatiques, les embardées technologiques, l'épique et fatale symphonie du progrès. Marcello et son Martin Eden n'ont aucune leçon à donner, ils ont un âge de l'humanité à évoquer.

Avec sa silhouette de statue romaine, Eden est bien un héros, au sens d'une figure qui concentre à l'extrême des traits de caractère, mais sûrement pas un modèle.

Personnage aux multiples facettes, Martin Eden incarne notamment la promesse et les illusions de l'ascension sociale par la culture. | Via Shellac

Sans quitter d'une semelle son gaillard de matelot devenu écrivain à succès, le cinéaste pave son chemin d'archives, de citations, de souvenirs. C'est Naples, c'est l'Italie, c'est l'Europe, c'est l'Occident.

Deux tours de force

Pour que ce projet halluciné de raconter l'histoire du monde moderne depuis la carrière d'un jeune ambitieux amoureux trouve –et garde– son élan, il faut réussir au moins deux tours de force.

Le premier est de sembler tout miser sur chaque scène, sur chaque situation, dans leur infinie hétérogénéité, qui est aussi celle des styles et des tonalités, du théâtre brechtien au naturalisme, de l'épure quasi documentaire au baroque, du collage brut à l'aquarelle.

Il y a, un temps, un côté exercice de virtuosité dans la façon dont le cinéaste retrouve certains des procédés (et mêmes certaines images) qu'il avait employés dans son admirable La Bocca del Lupo, cartes postales anciennes et super 8 vintage, mais les inscrit cette fois sur un horizon plus ample, pour bondir au film d'époque à la Visconti, puis à une stylisation affirmée comme un défi.

Il ne s'agit pas que des personnages et des ressorts dramatiques: les meubles, les livres, les gestes, les idées, les morceaux de musique sont ici tous traités avec assez de considération, très au-delà de leur valeur utilitaire ou illustrative, pour saturer chaque scène d'une intensité singulière.

Rien de luxueux dans cette manière de filmer, y compris une demeure de luxe, mais une richesse réelle née de sa propre rigueur.

L'écrivain prolétaire devenu dandy odieux et désespéré. | Via Shellac

Navigant les yeux fixés sur une utopie aussi réelle que l'horizon, quelque chose qui ressemble à ce qu'on a naguère appelé le sens de l'histoire, Marcello peut se permettre toutes les embardées, stylistiques, chronologiques et idéologiques.

Il le peut grâce, également, à celui qui est à la fois son pilote et sa figure de proue. Prolétaire au grand cœur et aux muscles d'acier, amoureux transi, autodidacte passionné, poète maudit puis mondain, dandy arrogant, rebelle individualiste, Martin est tout cela, successivement ou en même temps.

Chair vibrante

Habitant le personnage avec une puissance toute en nuances, Luca Marinelli donne au film une chair vibrante, à la fois sensuelle et mythique. Grâce à l'acteur, et à la manière dont le cinéaste le filme, le personnage ne cesse de brouiller les repères entre figure symbolique et authenticité humaine.

L'amour utopique entre Martin (Luca Marinelli) et Elena (Jessica Cressy). | Via Shellac

Avec et contre cette figure très masculine mais fêlée de toutes parts, le film se nourrit, de manière plus nuancée que le livre, de la belle présence des figures féminines.

Antinomiques mais pas simplistes, la blonde Elena (Jessica Cressy) et la brune Margherita (Denise Sardisco) sont elles aussi toujours à la fois très physiques et investies par un imaginaire qui dépasse la seule définition par le contexte, le récit. Héroïnes littéraires, figures de fiction, elles viennent du monde réel et palpitent de ses échos.

Pietro Marcello avait déjà montré avec Bella e Perduta sa sensibilité à la présence du surnaturel dans le quotidien. Avec ce Martin Eden hanté, il confirme son étrange façon de composer une alchimie réaliste et métaphorique.

Ainsi le romanesque, y compris dans ses ressources romantiques les plus convenues, y devient une ressource de l'historiographie, où mémoire et imagination sont les deux faces d'une même exigence de compréhension sensible du passé pour tenter d'exister au présent.

Martin Eden

de Pietro Marcello, avec Luca Martinelli, Jessica Cressy, Denise Sardisco, Carlo Cecchi.

Séances

Durée: 2h08. Sortie le 16 octobre 2019.

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