Culture

«Rapper's Delight» du Sugarhill Gang a changé à jamais la face du hip-hop américain

Temps de lecture : 5 min

Ce tube illustre à lui seul un changement d'époque, provoquant la gloire des uns et la chute des autres.

Pochette de «Rapper's Delight» du Sugarhill Gang, pour une réédition des 30 ans du single. | Capture d'écran via YouTube
Pochette de «Rapper's Delight» du Sugarhill Gang, pour une réédition des 30 ans du single. | Capture d'écran via YouTube

«Rapper's Delight» est le premier single rap de l'histoire. C'est en tout cas ce que la mémoire collective a retenu. Celles et ceux qui défendent le mythe s'accommodent pourtant de petits arrangements avec l'histoire musicale moderne, omettant bien des nuances et un contexte primordial. Mais dans ce domaine, les détails sont essentiels. «Rapper's Delight» est à la fois bien plus que cela, et bien moins. C'est un paradoxe des plus passionnants dont l'impact culturel n'est plus à prouver; ce qui n'empêche en rien de le raconter.

Enregistrer du rap? Jamais!

1979: l'année où le rap américain, new-yorkais en fait, vient de sortir de son Bronx natal pour découvrir le monde. Celle qui le verra, très rapidement, se mélanger avec le beau peuple de Manhattan, ses clubs rock et son cinéma underground. Celle qui, pour le moment, ne voit pas en lui un potentiel faiseur de tube. En cette année charnière, le hip-hop se pratique en live, danseurs et danseuses à l'appui; il s'enregistre sur cassettes, circule encore sous le manteau et dans les taxis de la ville.

Les morceaux font quinze minutes et les formats radiophoniques sont loin, bien loin d'être la norme. «Tant mieux», disent alors ceux qui animent cette culture non pas naissante, mais déjà bien vivace. Ils s'appellent Grandmaster Flash, Cold Crush Brothers, Crazy Legs, Flash Furious 5, L Brothers, Afrika Bambaataa, Pete DJ Jones… Ils sont les dépositaires du son hip-hop, ceux qui se préparent, parfois sans le savoir réellement, à la prochaine étape: passer de l'underground à la lumière du jour.

Oui mais. Comme l'explique le critique de hip-hop Jeff Chang dans son livre Can't Stop Won't Stop, «en 1979, les producteurs noirs de disques indépendants comme Bobby Robinson et Paul Winley ou Englewood de Harlem et Sylvia Robinson (sans lien avec Bobby) du New Jersey avaient tous entendu parler du phénomène rap et écumaient les clubs du Bronx et de Harlem en faisant leurs petits calculs, essayant de déterminer si le rap pouvait ou non être rentable».

À l'époque, c'est Grandmaster Flash qui est le plus courtisé. Mais son attrait pour le live, alors bien plus rentable qu'un disque pour ce genre d'artistes, le pousse à refuser tout contact avec les maisons de disques. En cette année 1979, enregistrer le rap sonne comme une hérésie pour ceux qui l'ont fait naître. Et puisque personne ne veut se lancer, une femme –c'est assez rare pour être souligné– va se foutre royalement de l'avis du milieu: c'est Sylvia Robinson.

70 dollars et une poignée de main

Ancienne star de la chanson, entrepreneuse épaulée par son mari (et non l'inverse), Sylvia Robinson va alors faire appel à trois rappeurs presque inconnus dans le milieu rap: Master Gee, Wonder Mike et Big Bank Hank. Ce dernier a déjà pas mal roulé sa bosse comme manager de groupes hip-hop, mais rien de plus. Après une audition, ils deviennent le premier groupe signé sur Sugar Hill Records, le label de Robinson. Le Sugarhill Gang est formé.

Il y a deux grandes légendes autour du titre «Rapper's Delight», qui s'apprête alors à être enregistré. Une selon laquelle il constitue le premier disque de rap, et une autre qui le prétend basé sur un sample du morceau «Good Times» de Chic, sorti quelques mois auparavant.

Il est vrai que la ligne de basse est, à très peu de choses près, la même. Mais il y a une nuance: un sample, c'est l'échantillonnage puis le détournement d'un extrait sonore, musical le plus souvent, réalisés en vue de l'utiliser dans un autre morceau. Alors oui, cette basse de «Good Times» est bien reprise partiellement (il s'agit de la mélodie composant le pont du titre original), échantillonnée donc, mais elle est ensuite rejouée en studio presque à l'identique.

Pourquoi? Parce que les technologies de l'époque ne permettent pas encore de sampler de la musique tout en gardant un son propre et fidèle. Cela viendra. Pour le moment, on est dans l'ère du replay, entre le sample et la reprise. On échantillonne, mais on rejoue. Et pour rejouer, il faut des musicien·nes.

Sylvia Robinson fait appel au groupe new-yorkais The Positive Force et à quelques autres instrumentistes extérieurs, payés 70 dollars et une poignée de main. Pour enregistrer l'instrumental, elle fait écrire un texte d'une fraîcheur évidente et demande aux trois rappeurs nouvellement recrutés de l'interpréter. D'une simplicité déconcertante. Le rap ne sera plus jamais pareil.

Du biff, du vrai

Ça c'est pour l'histoire. Mais l'impact de «Rapper's Delight» est durable. Nombreux sont les styles musicaux à avoir été confrontés à ce moment clef où ils se mettent, selon certaines oreilles, à mieux sonner sur disque qu'en live. C'est un chamboulement gigantesque. Un peu comme le passage du cinéma muet au cinéma parlant: les stars d'alors, si elles ne se mettent pas à jour, sont dépassées.

Des acteurs et des actrices comme John Gilbert, Gloria Swanson ou Douglas Fairbanks étaient resté·es sur la touche à Hollywood dans les années 1930. Cinquante ans plus tard, les rappeurs et DJs qui ne prennent pas le virage se nomment DJ Kool Herc, Coke La Rock ou Eddie Cheeba. Les technologies évoluent, l'industrie s'adapte. C'est dans l'ordre des choses.

Alors oui, «Rapper's Delight» est un paradoxe. Parce qu'il est à la fois l'opposé de ce qui se pratiquait dans le rap d'alors (un morceau court, enregistré, et interprété par des inconnus), mais aussi parce qu'il synthétise ce qui deviendra l'industrie hip-hop future. C'est un succès énorme: en quelques semaines, le titre devient le maxi 45 tours le plus vendu de tous les temps.

Pour une fois, le hip-hop génère de l'argent, beaucoup d'argent. Pas seulement les recettes de concerts, pas juste les contrats signés avec de petites marques… Du biff, du vrai, dans la poche de Sylvia Robinson et de son fils, avec qui elle est aussi associée. Surtout, en se gardant bien de créditer, dans un premier temps, le groupe Chic pour lui avoir volé sa ligne de basse, le single perpétue la tradition de récupération effrontée des musiques pré-existantes par les rappeurs et les DJs d'alors. C'est dans son ADN, et le premier succès du genre y rend un hommage appuyé (qui se terminera par un règlement à l'amiable entre les deux parties).

Un coup de pied dans la fourmilière

Mais ce qui est plus intéressant encore, c'est cette manière de s'être construit une place dans l'histoire de la musique qui occulte certaines vérités. «Rapper's Delight» serait donc le premier single rap de l'histoire? C'est discutable. Derrière la légende et les raccourcis, il y a une subtilité. Si Sylvia Robinson n'a pas attendu l'aval des pontes du rap pour faire fructifier cette musique, c'est parce que d'autres tentatives avaient déjà vu le jour et qu'une bonne entrepreneuse sent le vent tourner.

«King Tim III (Personnality Jock)», du groupe de disco-funk Fatback Band, est un morceau bien moins connu que l'œuvre du Sugarhill Gang. Pourtant, il est sorti quelques semaines auparavant. Certes, il s'agit d'une face B et son écho commercial fut notable (onze semaines dans les charts R&B) sans pour autant faire date. Mais il peut prétendre au titre de premier single purement issu de l'esprit musical hip-hop d'alors.

Quarante années plus tard, «Rapper's Delight» demeure un repère historique charnière dans l'histoire de la musique moderne. Il a aussi eu le chic de venir dépoussiérer une industrie musicale américaine un poil engluée dans ses vieilles habitudes, usant l'image de Donna Summer ou de Barbra Streisand jusqu'à la corde.

C'est un succès inexplicable qui fait office de cure de jouvence. Après ce coup de force, ceux qui avaient pendant longtemps refusé de voir le hip-hop comme une musique diffusable en radio et pouvant générer du profit à grande échelle s'enfermèrent en studio. Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash et tous ceux qui arrivaient de leur sillage ont changé leur fusil d'épaule. Pour survivre. Quand on donne un coup de pied dans la fourmilière, certaines fourmis meurent, les autres s'activent et s'adaptent. Mais rien n'est plus jamais comme avant.

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