Politique / Société

À la place du clivage droite-gauche, de multiples fractures françaises

Temps de lecture : 4 min

Au sein de la population française, la perte de repères politiques est flagrante.

D'un enjeu à l'autre, les lignes de fracture fluctuent. | Nicole Wilcox via Unsplash
D'un enjeu à l'autre, les lignes de fracture fluctuent. | Nicole Wilcox via Unsplash

La publication de la dernière livraison de la riche enquête annuelle de l'Ipsos pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l'Institut Montaigne sur les fractures françaises confirme à la fois l'affaiblissement du clivage gauche-droite et l'approfondissement du clivage social opposant la catégorie des ouvriers aux autres catégories sociales.

Quelque 76% des personnes interrogées répondent que les notions de droite et de gauche sont dépassées. Elles étaient 71% en 2017. Seulement 19% d'entre elles estiment que le clivage gauche-droite est un clivage qu'elles comprennent et qui est important dans la société française.

Cette réponse n'est majoritaire –de justesse– que chez les sympathisants de La France insoumise (LFI). Elle atteint 33% chez ceux du Parti socialiste (PS) et 42% chez ceux de Les Républicains (LR). Elle est presque inexistante chez ceux de La République en marche (LREM) et du Rassemblement national (RN), les deux partis présents au second tour de l'élection présidentielle de 2017.

Pour autant, le nouveau clivage progressistes-nationalistes n'est qu'à peine plus reconnu et adopté que le clivage gauche-droite: 21% en moyenne et seulement 30% chez les sympathisants de LREM. Ainsi, la perte de repères politiques au sein de la population française est flagrante.

Source: Enquête «Fractures françaises» 2019 réalisée par Ipsos Sopra-Steria en partenariat avec Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l'Institut Montaigne.

Bipolarisation impossible

Si l'on examine comment se positionnent les uns par rapport aux autres les différents groupes de sympathisants sur les différents enjeux retenus, il apparaît que les distances entre eux varient fortement d'un enjeu à l'autre, faisant apparaître une multiplicité de clivages. C'est cette multiplicité qui empêche qu'un clivage puisse s'imposer.

Ainsi, certains enjeux opposent les sympathisants de LREM, du PS et de LFI à ceux de LR et du RN. C'est le cas pour la volonté d'aller plus loin dans la lutte contre le terrorisme même s'il faut restreindre les libertés individuelles, le sentiment de ne plus être chez soi comme avant, la reconnaissance des efforts faits par les immigrés pour s'intégrer ou la limitation du rôle de l'État.

En revanche, le souhait de donner plus de flexibilité au marché du travail et celui de prendre aux riches pour donner aux pauvres afin de réduire les inégalités opposent les sympathisants du PS et de LFI, mais aussi du RN, à ceux de LREM et de LR.

Les réponses «Il y a trop d'étrangers en France» et «L'islam est porteur de violence» ne créent pas de clivages nets mais s'ordonnent selon un continuum partisan de LFI au RN, LREM occupant une position centrale. De même pour la protection de l'environnement, considérée comme l'un des trois enjeux majeurs (LFI: 72%, PS: 60%, LREM: 55%, LR: 43% et RN: 31%).

Les réponses concernant les attitudes à l'égard de la mondialisation perçue comme une opportunité, l'attitude favorable au libre-échange et l'idée selon laquelle l'humanité va vers toujours plus de progrès s'ordonnent sur une courbe de Gauss, où les sympathisants de LREM occupent le sommet de la courbe tandis que les sympathisants de LFI et du RN sont situés aux deux extrêmes bas, ceux du PS et de LR se situant sur les positions intermédiaires.

Par exemple, la mondialisation est perçue comme une opportunité et non un danger par 30% des sympathisants de LFI, 55% de ceux du PS, 78% de ceux de LREM, 53% de ceux de LR et 24% de ceux du RN.

D'autres configurations existent. Sur la PMA pour les couples de femmes homosexuelles, seuls les sympathisants de LR sont massivement opposés à la réforme.

Sur la relation entre le nombre de chômeurs et celui des immigrés, seuls les sympathisants du RN sont nombreux à la tenir pour vraie, de même qu'ils sont les seuls à estimer en majorité que le RN est capable de gouverner le pays.

Il ressort de ces observations que, dans le moment présent, aucun clivage politique ne l'emporte sur les autres, au point de rendre impossible l'apparition d'une nouvelle bipolarisation.

La position de LREM, tantôt en position centrale tantôt sur une position extrême, tantôt proche de LFI et du PS, tantôt de LR, brouille à ce point le paysage politique qu'il est difficile de prévoir comment le système pourrait se restructurer rapidement autour d'un clivage central.

Radicalisation des ouvriers

Si la disparition d'un clivage politique dominant déstructure le paysage politique, un clivage social apparaît en revanche de plus en plus profond: celui qui oppose la catégorie des ouvriers aux autres catégories sociales, produisant sur certains items une véritable fracture sociale et politique.

C'est le cas en particulier à propos de la capacité du RN à gouverner, de l'acceptabilité des violences des «gilets jaunes» ou de l'efficacité de la limitation du nombre des immigrés pour diminuer le chômage.

Entre 2017 et 2019, l'écart entre les ouvriers et les cadres s'est accru fortement sur la plupart des items. La radicalisation des ouvriers s'observe en particulier sur l'hostilité aux immigrés et aux étrangers, sur la perception de la mondialisation comme une menace, sur le projet de prendre aux riches pour donner aux pauvres, sur la conviction que d'autres régimes que la démocratie sont valables et sur celle que le RN est capable de gouverner.

C'est par ailleurs chez les ouvriers que les notions de gauche et de droite sont le plus massivement considérées comme étant dépassées. L'écart avec les autres catégories s'est encore accentué au cours des deux dernières années.

La radicalisation des ouvriers et leur proximité de plus en plus grande au Front national puis au Rassemblement national ont modifié profondément la composition sociale de la gauche et, partant, ont ôté au clivage droite-gauche sa signification sociale historique.

On peut regretter que l'enquête n'utilise pas la variable du niveau d'études qui, selon d'autres enquêtes menées en France et dans d'autres pays occidentaux, produit désormais des effets particulièrement marqués.

Source: Enquête «Fractures françaises» 2019 réalisée par Ipsos Sopra-Steria en partenariat avec Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l'Institut Montaigne.

Si une fracture sociale et politique se produit donc entre les ouvriers et les autres catégories, notamment les cadres, ce clivage social est loin cependant de pouvoir s'imposer comme le clivage social dominant, et ce pour deux raisons.

D'abord parce que la proportion des ouvriers est de moins de 20% dans la population active et qu'elle est en décroissance, ensuite parce que les autres catégories ne forment pas un ensemble homogène qui s'opposerait à la classe ouvrière sur les différents enjeux. Sur tous les items, les réponses des différentes catégories sociales s'ordonnent en effet sur un continuum allant des cadres aux ouvriers.

Il n'y a donc pas de clivage social central qui pourrait contribuer à la formation d'un clivage politique dominant. Certes les données font apparaître une adéquation de plus en plus forte entre la catégorie ouvrière et le Rassemblement national, mais en même temps, cette adéquation enferme ce parti dans une position minoritaire à laquelle il aura du mal à échapper.

Gérard Grunberg Directeur de recherche émérite au Centre d'études européennes (CEE) de Sciences Po

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