Culture

Bill Burr, l'homme blanc par lui-même

Temps de lecture : 6 min

Dans «Paper Tiger», disponible sur Netflix, le comédien américain défend la nécessité de questionner tous les points de vue –et en premier lieu le sien.

Bill Burr en représentation à Nashville, le 20 avril 2018. | Rick Diamond / Getty Images for Outback Concerts / AFP
Bill Burr en représentation à Nashville, le 20 avril 2018. | Rick Diamond / Getty Images for Outback Concerts / AFP

On ne peut plus rire de tout. C'est la conclusion qui semble s'imposer à mesure que les humoristes prennent la parole pour s'alarmer d'une époque asservie à un politiquement correct liberticide.

En France comme aux États-Unis, l'heure ne semble plus au constat à l'amiable. Dernièrement, c'est le «Saturday Night Live», la cathédrale de la comédie américaine, qui en a fait les frais avec une polémique concernant l'une de ses recrues de la rentrée.

Dans le monde post #MeToo et #OscarsSoWhite, le compromis desprogien «On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui» a vécu. Preuve en est ce droit à ne pas être offensé·e revendiqué par une part croissante de la jeunesse américaine, qui constitue justement l'une des cibles de prédilection de Bill Burr.

Foire à l'outrage

Enfant terrible de la liberté d'expression, le droit à l'offense constitue l'essence même du stand-up. La profession s'est logiquement mise sur la ligne de feu depuis quelques années pour défendre son outil de travail.

À l'instar de Dave Chappelle, Joe Rogan, Louis C.K. et d'autres, Bill Burr fait partie de ces artistes ayant pris les armes contre cet air du temps qui entend les amputer de leur droit à dire ce qu'il ne faut pas dire.

Avec Burr, l'expression est à prendre au pied de la lettre, jusque dans l'image qu'il renvoie: le mâle misanthrope (et blanc, qui plus est) torpillant tout ce que l'époque peut compter de marqueurs. Bref, l'épouvantail de son temps.

Dès les premières minutes de Paper Tiger, son nouveau spectacle disponible sur Netflix, le comédien se met ainsi dans sa position de prédilection: le boxeur qui va au contact. Burr pratique le stand-up comme s'il s'agissait d'un sport de combat et cherche le dialogue dans la confrontation –quitte à la provoquer s'il le faut.

À un groupe de femmes qui applaudissent lorsqu'il déclare que les États-Unis éliront un jour une femme présidente, il répond: «Les féministes sont loin d'être aussi malignes que ça. La preuve, vous n'avez même pas entendu une ligne de son programme et vous applaudissez déjà. “Ouais, super, on a les mêmes organes génitaux!”»

De fait, Paper Tiger est un spectacle profondément masculin, au sens où il est infusé du besoin d'affrontement inscrit dans le code génétique de son concepteur. Burr cherche autant à faire rire ses fans qu'à ulcérer ses critiques, sachant que l'un procède bien souvent du second.

Dans le premier quart d'heure en forme de foire à l'outrage, Burr dispute à Dave Chappelle –dont le spectacle Sticks & Stones est sorti quasi simultanément sur Netflix– la phrase qui déclenchera le backlash le plus violent sur Twitter.

Chez Chappelle comme chez Burr, la puissance comique repose autant sur la vanne elle-même que sur la réaction courroucée qu'elle provoquera chez la personne qui se sentira visée. Autrement dit, vous vous taperez les cuisses d'autant plus fort en vous représentant l'indignation blême qui frappera votre collègue de bureau quand vous lui raconterez.

Blitzkrieg à angle droit

Le stand-up est un art de sale gosse, et le moins que l'on puisse dire, c'est que Bill Burr est du genre agressif. Tel un Brett Easton Ellis des planches, il brandit son droit de dire ce qu'il dit, de la façon dont il le dit, avec la fausse ingénuité de celui qui fait exprès de mettre du sel sur une plaie pour demander si ça fait mal.

C'est d'ailleurs ce qui a largement contribué à créer sa légende, comme le raconte Briac, humoriste et créateur du site StandUpFrance.fr: «Bill Burr a marqué l'histoire de la comédie non pas grâce à un spectacle, mais grâce à une diatribe envers le public de Philadelphie en 2006. N'ayant pas apprécié la façon dont la foule a traité un camarade comédien, il a commencé à se lancer dans plus de dix minutes d'un sketch improvisé plein de vitriol et s'est dressé seul face à plus de 10.000 personnes!»

«La forme stand-up énerve car elle tolère mal la discussion ou la critique: le rire du public valide tout.»
Briac, humoriste

Même Dave Chappelle, pourtant l'adversaire le plus farouche de la bienséance, prend toujours le temps de faire de la pédagogie après avoir transformé le politiquement correct en champ de ruines. Le blitzkrieg est moins massif chez Burr, mais il est à angle droit: hors de question de se ménager un intervalle pour rendre ses propos acceptables.

Le comédien aurait pu nommer son spectacle Le mâle blanc contre-attaque - Take It or Leave It, personne n'aurait trouvé à y redire après ce premier quart d'heure –et surtout pas lui.

L'exercice est d'autant plus impitoyable qu'à la démarche bagarreuse de Bill Burr se conjugue la nature même du stand-up. «La forme stand-up énerve car elle tolère mal la discussion ou la critique, souligne Briac. Peu importe l'argument de contradiction: le rire du public valide tout. Si vous n'adhérez pas à l'opinion de tel ou tel stand-upper, alors vous allez détester le voir convaincre toute une salle qu'elle se défend bien. Quand l'éclairage n'est pas le vôtre, effectivement, ça peut créer des tensions.»

Droit à l'imperfection

C'est ici que les choses deviennent réellement intéressantes, puisque cette tension fait partie intégrante du personnage de Burr. Pour Briac, «il ne veut pas être un mâle alpha qui écrase les autres par son intelligence ou son talent. Il veut juste être lui-même, avec ses failles, ses doutes et une colère enfouie en lui pour une raison bien précise qu'il prend le temps de partager».

Après avoir bombardé façon destruction totale, Burr retourne effectivement le canon contre lui-même afin d'opérer, en creux, son autoportrait: il est ce mec blanc colérique qui se tient devant nous, dont le mariage à une femme noire et la récente paternité l'ont poussé à un dialogue avec le monde actuel.

Alors qu'il tirait à vue sur ces truismes contemporains dont personne n'ose douter, Burr étale les certitudes qu'il n'avait lui-même jamais pris le temps d'interroger. Une dispute avec sa moitié au sujet d'Elvis Presley l'amène ainsi à reconnaître la blessure ouverte que peut engendrer le phénomène d'appropriation culturelle.

Du bout des lèvres, Burr devient le sujet de la verve véhémente qu'il utilisait auparavant pour désigner cette société qui changeait autour de lui. La colère qu'il déployait se transforme en manifestation du rejet instinctif que les récentes évolutions sociales ont pu inspirer au bonhomme, devenu le porte-parole de ses pairs –le même refus que tout un pan du public a éprouvé devant les quinze premières minutes du spectacle.

D'une politique «pas de prisonniers», Paper Tiger se mue subtilement en invitation à faire un pas vers l'autre, émise à destination de deux camps qui ne se parlent plus. Contrairement au stand-up d'Éric Zemmour, Bill Burr n'est pas là pour regretter le temps où il pouvait imposer son point de vue; il revendique simplement le droit de questionner celui des autres, et le sien par la même occasion.

Le comédien ne fait pas semblant d'être un homme inadapté à son époque, mais il réclame la reconnaissance de son droit à l'imperfection, ce droit désavoué par la mise au pas réclamé par les absolutistes du progressisme que le comédien a mis dans son viseur.

Boulevard du crépuscule

Pour trouver un équivalent de Bill Burr, ce n'est pas tant dans la scène stand-up actuelle qu'il faut chercher que dans la génération précédente. On pense ici à Denis Leary, comédien star des années 1990 et pourfendeur corrosif du prêt-à-penser d'alors –on lui doit d'ailleurs une tirade restée célèbre du film Demolition Man.

Dans No Cure for Cancer, également disponible sur Netflix, il déroulait un programme similaire à celui de Paper Tiger: un homme colérique qui passait en mode machine de guerre pour prendre d'assaut le consensus de son époque. Puis dans la seconde partie, la scène devenait le théâtre d'une introspection dans laquelle Leary remettait en cause ce qu'on appellerait aujourd'hui les codes de la masculinité toxique qui l'avait façonné. Bref, le débat n'est pas neuf.

Il y a toujours eu cette dimension thérapeutique dans le stand-up, où le performer commence par parler des autres pour mieux s'ouvrir aux inconnu·es en face de lui. Or chez Bill Burr comme chez Denis Leary, la mise à nue se doit d'être proportionnelle à la véhémence précédemment déployée. Question de probité intellectuelle: le sujet ne jouit pas d'un traitement de faveur de la part de l'artiste quand vient son tour de passer sur le billard.

Cette morale conduit Burr à interroger la colère devenue sa marque de fabrique et le moteur de son spectacle, derrière laquelle il étouffe ses émotions, dans un processus symptomatique d'une psyché masculine qui l'écarte des démonstrations de sensibilité. La parole est au mâle blanc, et celui-ci prend conscience de ses dysfonctionnements héréditaires.

L'introspection devient alors une analyse du genre, et le sujet l'ambassadeur qui professe la nécessaire extinction de sa lignée: «Je ne veux pas que ma fille hérite de cette colère, elle doit mourir avec moi.»

Il y a du Clint Eastwood de Gran Torino dans cette représentation de l'archétype qui aspire à laisser une chance aux générations suivantes en emportant avec lui le mal dont il est porteur. Le vieux mâle blanc est bien un modèle en voie de disparition, et il est le premier à le savoir. Il revendique juste le droit de chroniquer de son crépuscule.

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