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Moi, Hide the Pain Harold, ancien ingénieur et mème légendaire

Temps de lecture : 7 min

Repéré par un photographe sur un réseau social défunt, ce paisible retraité hongrois dont le sourire coincé a inspiré des millions de détournements humoristiques est devenu un dieu vivant du web.

András Arató, alias «Hide the Pain Harold». | Via Facebook
András Arató, alias «Hide the Pain Harold». | Via Facebook

Son visage est familier dans le monde entier, mais peu connaissent l'homme derrière ce sourire coincé. Internet l'a découvert au début des années 2010 sous le nom de «Hide the Pain Harold», sympathique senior dont l'expression énigmatique dissimulant une supposée douleur s'est transformée en source d'un torrent de mèmes.

La cible de ces millions de détournements est un ex-électrotechnicien nommé András Arató. Le paisible retraité hongrois est devenu célèbre à un âge où il s'imaginait davantage bouquiner en paix qu'honorer une pluie de sollicitations publicitaires et médiatiques d'un bout à l'autre de la planète.

«En 2009, j'ai partagé des photos de vacances en Turquie sur iWiW, un ancêtre de Facebook. Quelque temps plus tard, un photographe professionnel m'a contacté en me disant qu'il aimerait me proposer un shooting test pour des banques d'images», resitue le natif de Kőszeg, dans l'ouest de la Hongrie.

«Flatté, j'ai signé les papiers sans imaginer une seule seconde que ces clichés d'illustration derrière un ordinateur, en businessman ou en bricoleur allaient se répandre comme une traînée de poudre sur le net et devenir des mèmes faisant rire des milliers d'internautes», poursuit l'icône involontaire du Web.

Au moment où il envahit les écrans, András ne sait plus où donner de la tête et enrage contre des contenus blessants associés à son image. Des geeks mal intentionnés le transforment en homosexuel caricatural ou en soldat du Troisième Reich engoncé dans son uniforme noir corbeau. Dans le même temps, la vague Harold partie d'une déconnade entre amis aux États-Unis se propage jusqu'en Pologne et en Russie, où Arató compte une tonne de fans.

Finalement, András choisit d'assumer. Il fait son «Harolding out» sur VKontakte, l'équivalent russe de Facebook, et créé sa page Facebook, aujourd'hui likée par plus de 243.000 personnes.

Selfies et conférence TED

Autour d'un demi de Dreher, András Arató confie son étonnement toujours vif face à cette gloire inattendue et ses multiples voyages en mode «Harold», qui l'ont emmené du Royaume-Uni à la Sibérie. Difficile pour un ingénieur au naturel discret et timide de s'habituer aux bains de foule et aux selfies.

Une équipe gère les contrats d'Arató, dont une récente pub Coca-Cola où il incarne un papy dynamique enchaînant plongée, yoga, chute libre en soufflerie et jeu de réalité virtuelle après une gorgée de Zero.

Malgré la réticence des tout débuts, András apprécie son statut d'attraction et d'argument marketing. «J'ai joué les supporters de Manchester City et vu un match de Ligue des champions à l'Etihad Stadium, rencontré 400 informaticiens russes et chinois au siège d'un développeur de jeux vidéo à Iakoutsk ou encore donné une conférence TED en anglais sur mon parcours pendant un quart d'heure à Kiev», détaille le septuagénaire.

«Là, je m'apprête à tourner pour un numéro d'appel d'urgence hongrois et enchaîne avec des jobs en Amérique latine, complète Harold. Trouver un équilibre entre vie privée et publique n'est pas simple, mais j'y tiens.»

Hors des projecteurs, András fait ses courses le lundi, va au moins une fois par semaine à la piscine et part régulièrement en randonnée au calme. Les abonné·es de son compte Instagram ont néanmoins pu voir sa dernière escapade, une marche le long des roches de Rókahegy, au nord-ouest de Budapest.

Getting a little tired

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Cet été, Arató était l'invité vedette d'une reconstitution de la bataille de Kőszeg, perdue par la Hongrie contre les troupes ottomanes de Soliman le Magnifique en août 1532.

Cocktail à la main au bord du lac Balaton, Harold a également profité de la belle saison pour tourner la vidéo promo de sa boutique en ligne de produits dérivés.

«Les honneurs m'ont toujours gêné»

András Arató refuse tout ce qui touche à la politique ou à la religion, mais ne lésine pas sur la communication. En mars 2019, il apparaît dans le spot d'une ligne téléphonique destinée aux personnes en détresse, réalisé avec le soutien de l'Union européenne et du gouvernement hongrois.

Fin juin, à peine mise en ligne, sa conférence TED cartonne sur YouTube. Peu avant la rentrée, Arató se prête à l'exercice de questions-réponses organisé par la célèbre fabrique de mèmes 9GAG, où les «harolderies» pullulent.

Début septembre, un portrait vidéo de onze minutes dépeint le bonhomme sur le puissant site d'information magyar Index, référence du genre en Hongrie.

«Bien sûr, j'aime qu'on parle de moi, mais je ne veux surtout pas ennuyer les gens avec mon histoire, raconte András en finissant sa bière. J'ai reçu des prix durant ma carrière d'électrotechnicien, mais les honneurs m'ont toujours gêné. Devenir Harold et découvrir que je procure des instants de bonheur à beaucoup de monde m'a poussé à quitter ma zone de confort.»

«J'ai appris à accepter ma célébrité, et je me dis que j'ai une chance incroyable de vivre toutes ces aventures inimaginables sans Harold. Mon unique regret, c'est d'être fâché avec mon fils, qui prend très mal mon exposition», déplore-t-il.

Ni rancunier, ni impulsif, le placide retraité garde son calme à la ville comme face caméra. Pour un vendeur de voitures d'occasion, Arató retient sa colère dans un bus vers l'Allemagne, où l'attend la voiture de ses rêves rachetée entre-temps. Pour une boisson énergétique, il sourit jusqu'aux oreilles lorsqu'un pilote martyrise sa Fiat Multipla, troquée en fin de compte contre une Lamborghini rutilante.

Mais dans le clip «Hide the Pain» du groupe électro-rock Cloud 9+, Harold sort de ses gonds et mène une révolte d'employé·es de bureau martyrisé·es par une patronne despotique haut perchée sur des stilettos.

Complément de revenu

En Hongrie, on continue parfois de confondre András Arató avec le directeur d'une radio d'opposition ou un DJ réputé des années disco portant son nom, relativement commun sur les bords du Danube. Un soir, en poussant la porte du restaurant où il avait réservé une table pour quatre et donné son nom à l'entrée, le serveur lui a demandé quand arrivait l'ancienne vedette des platines en plein come-back.

Arató complète sa retraite d'électrotechnicien et ses revenus de légende des internets avec des traductions d'articles scientifiques de l'allemand et de l'anglais vers le hongrois.

Harold est réaliste: «Ce n'est pas en vendant dix mugs et autant de sweats à capuche avec ma tête dessus en deux mois que je vais devenir riche. Mes prestations m'apportent un complément de revenu loin d'être négligeable, mais je ne suis vraiment pas du genre à courir après l'argent. Surtout à mon âge!»

«Les personnes qui m'entourent sont là pour transmettre mon message positif et me proposer des opportunités que je suis totalement en droit de refuser. J'ai facilement dit “oui” à Coca-Cola, mais il m'est arrivé de laisser passer des contrats qui ne me plaisaient pas», précise Arató, sans citer de noms.

Harold est si adulé qu'il éclipse son avatar. Quand András trouve un gros champignon et partage sa joie sur Facebook, le web s'emballe et des mèmes le présentent en Super Mario, en Schtroumpf ou en hippie ahuri.

Quand il se rend à la Coupe du monde 2018 de football en Russie après sa sensationnelle cueillette, les passant·es l'arrêtent sans cesse pour poser avec lui.

Et quand la télévision publique annonce que le Ferencváros et l'Espanyol Barcelone se sont quittés sur nul 11-11 au lieu de 1-1 en Europa League, Arató commente sur Facebook qu'il lui est difficile de «dissimuler sa douleur».

«Harold ne disparaîtra jamais»

En grattant derrière le personnage, on découvre qu'András a un frère de quatre ans son cadet, que son fils unique s'est spécialisé dans l'architecture, qu'il est marié à la même femme depuis belle lurette, qu'il possède un diplôme de l'université polytechnique de Budapest (décroché l'année où Armstrong posa le pied sur la Lune), qu'il a coprésidé la société hongroise des électrotechniciens de 1997 jusqu'à son départ à la retraite en 2010 et qu'il a travaillé pour Siemens, entre autres étapes de sa vénérable carrière professionnelle.

Désormais, Arató savoure autant son présent de Harold à plein temps –ou presque– que son passé d'ingénieur. «Je mène une existence un peu plus mouvementée que la majorité des personnes de ma génération, mais je reste quand même un septuagénaire accroché à ses petites habitudes», affirme le nageur amateur, qui enchaîne parfois les brasses avec des copains.

«Mes amis voient que je m'épanouis et sont heureux de ce qui m'arrive, indique-t-il, même si mon épouse est un peu excédée par les journalistes et les caméras. En un sens, je la comprends et c'est pour cela que je restreins au maximum les interviews chez nous. Quand j'en aurai assez, j'arrêterai d'être Harold. Mais Harold, lui, ne disparaîtra jamais.»

Demjén thermal bath

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Quinze ans avant d'exploser à la face du monde, András Arató empochait une somme rondelette pour l'époque sur le plateau de «Mindent Vagy Semmit» («Tout ou rien»), un quiz télévisé animé par le Monsieur Loyal du feu «Qui veut gagner des millions?» local, reconverti en figure d'un parti d'opposition.

Dans cette même émission où il brilla par son savoir, le futur Harold déclarait son amour pour le lait, après avoir remporté plusieurs briques et du cacao version sans lactose –une séquence passée à la postérité lorsque le portail 444.hu révéla aux Magyars qu'il était l'un des leurs, en 2016. Et la Hongrie n'en est pas peu fière.

Joël Le Pavous Journaliste

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