Égalités / Société

Lisa Bloom, de la défense des victimes d'agression sexuelle à celle de Weinstein

Temps de lecture : 8 min

Deux journalistes du New York Times révèlent l'étendue du réseau dont a bénéficié le producteur. Y figurent Lisa Bloom et sa mère Gloria Allred, connues pour défendre les droits des femmes.

Harvey Weinstein le 26 août 2019 à New York. | Yana Paskova / Getty Images / AFP – Lisa Bloom le 12 avril 2018 à Norristown (Pennsylvanie) | Mark Makela / POOL / AFP
Harvey Weinstein le 26 août 2019 à New York. | Yana Paskova / Getty Images / AFP – Lisa Bloom le 12 avril 2018 à Norristown (Pennsylvanie) | Mark Makela / POOL / AFP

On pensait avoir tout lu et tout vu sur les affaires de harcèlement et de violences sexuelles présumées concernant Harvey Weinstein. Et pourtant. Deux journalistes du New York Times, Jodi Kantor et Megan Twohey, à l'origine des premiers articles sur le producteur, viennent de publier un ouvrage sur les mécanismes et les individus qui ont œuvré à maintenir l'impunité de Weinstein.

Dans She Said: Breaking the Sexual Harassment Story that Helped Ignite a Movement, les deux autrices ont enquêté sur les structures de pouvoir qui ont maintenu les digues autour du producteur, malgré les accusations de harcèlement et de violences sexuelles qui s'accumulaient dans l'ombre. Elles démontrent comment la complicité des membres du conseil d'administration de Miramax et The Weinstein Compagny, d'avocat·es, de responsables de relations publiques ou encore de certain·es journalistes, a alimenté un vaste système dont a bénéficié Weinstein et plus globalement les puissant·es.

Dans ce réseau de complicités figurent deux femmes dont la présence surprend: Gloria Allred et surtout Lisa Bloom. Mère et fille sont toutes les deux de célèbres avocates américaines, connues pour avoir défendu, entre autres, des femmes victimes de (célèbres) agresseurs présumés, à l'instar de Roman Polanski, Bill Cosby, R. Kelly, Donald Trump ou encore Jeffrey Epstein.

Gloria Allred est aussi célèbre pour ses affaires que pour sa stratégie médiatique et ses conférences de presse qui mettent en scène ses clientes, souvent anonymes, qui dénoncent les comportements d'hommes, célèbres ou puissants. Une façon pour l'avocate de faire entendre ces voix longtemps réduites au silence. «Au tribunal de l'opinion publique, il n'y a pas de délai de prescription», aime t-elle déclarer.

Lisa Bloom a construit sa carrière dans le sillage de celle de sa mère, avec qui elle a collaboré avant d'ouvrir son cabinet en 2010. Comme Gloria Allred, Lisa Bloom s'appuie sur un mélange de conférences de presse savamment préparées et d'apparitions sur les plateaux d'émission de télé en tant que chroniqueuse judiciaire. Le duo mère-fille truste donc les tribunaux comme les médias, médias qui le leur rendent bien: «défenseuses des femmes en 2017» d'après le magazine W, «un matriarcat en action» selon le Times...

En octobre 2017, dans la foulée des révélations sur Harvey Weinstein, Jodi Kantor et Megan Twohey, les deux journalistes du New York Times, révèlent dans un article que Lisa Bloom faisait partie de la défense d'Harvey Weinstein. Première surprise. L'avocate se défend aussitôt sur Twitter en expliquant qu'elle conseillait Weinstein depuis un an sur les «dynamiques de genre et de pouvoir», le qualifiant de «vieux dinosaure apprenant de nouvelles façons de faire». C'était pour elle une «opportunité» de lui faire prendre conscience de ses actions. Ces explications ne tempèrent pas la tornade médiatique, tornade alimentée par la condamnation à demi-mot de sa propre mère, Gloria Allred, qui déclarait: «Si M. Weinstein m'avait demandé de le représenter, j'aurais refusé, car je ne représente pas des personnes accusées de harcèlement sexuel».

Les paroles et les actes

On apprenait ensuite que Harvey Weinstein avait précédemment acheté les droits du livre de Lisa Bloom sur l'injustice de la mort de Trayvon Martin pour l'adapter à l'écran. Tout s'explique pour Megan Reynolds, journaliste pour Jezebel, selon qui ce changement de camp, loin d'être une surprise, est motivé «par l'argent et l'édification personnelle». «Le choix de Bloom de guider Weinstein dans ces allégations –de rester fermement à ses côtés– est tout à fait logique. Il n'est pas question des femmes pour Bloom, à moins qu'il s'agisse d'elle-même», condamne la journaliste dans un article. Rapidement, l'avocate annonce ne plus représenter le producteur et définit cette collaboration, a posteriori, comme une «erreur colossale». Après quelques mois, le soufflet médiatique retombe. Lisa Bloom réapparait devant les caméras pour défendre des victimes présumées de Jeffrey Epstein.

«Je me sens en mesure de vous aider contre toutes les Rose du monde, car j'en ai représentées beaucoup.»
Lisa Bloom dans un mémo à l'attention d'Harvey Weinstein

C'était sans compter l'opiniâtreté des deux journalistes du New York Times. Début septembre, leur enquête She Said accable tout à fait Lisa Bloom et égratigne la réputation de sa mère, Gloria Allred. Jodi Kantor et Megan Twohey expliquent, dans un épisode du podcast The Daily, comment elles espéraient, dans un premier temps, trouver chez les deux avocates les «clés» qui les aideraient à «déverrouiller» le réseau de complicités de Weinstein. Au cours de leur enquête, elles ont en fait réalisé que chacune d'entre elles avait œuvré, à sa manière, à maintenir l'impunité de Weinstein.

Lisa Bloom n'a pas été la conseillère qui a sensibilisé le producteur sur les problématiques de genre et de pouvoir. Bien au contraire. Elle a vendu ses services pour le défendre face aux accusations formulées par l'actrice Rose McGowan. Les deux autrices publient un mémo, rédigé par l'avocate à destination du producteur, dont voici des extraits:

«Je me sens en mesure de vous aider contre toutes les Rose du monde, car j'en ai représentées beaucoup. Elles commencent par se présenter comme des femmes impressionnantes et audacieuses, mais plus on insiste pour obtenir des preuves, plus on révèle les faiblesses et les mensonges. [...] En matière de gestion de réputation, il est important d'être le premier à raconter l'histoire. Je le recommande fortement. [...] Vous devriez être le héros de l'histoire, pas le scélérat.»

Lisa Bloom s'est ainsi basée sur ses années d'expérience auprès de femmes victimes de violences sexuelles pour contrecarrer la parole de l'une d'elles, en s'appuyant sur des stratégies de relations publiques qu'elle avait pourtant l'habitude de condamner: une «campagne en ligne» pour contrer Rose McGowan et la qualifier de «menteuse pathologique», une «interview préventive» pour démontrer l'évolution et la conscientisation de Weinstein sur les droits des femmes, création d'«une fondation Weinstein» pour promouvoir une égalité de genre dans les films...

L'enquête révèle par ailleurs que sa mère, Gloria Allred, aurait négocié un accord confidentiel en 2004, à la faveur d'une danseuse qui accusait le producteur d'agression sexuelle. L'avocate aurait alors empoché 40% de la somme versée à sa cliente.

Système protecteur

Si la complicité de Lisa Bloom semble accablante dans sa façon d'avoir usé des armes de la défense pour décrédibiliser la parole d'une victime présumée, celle de sa mère, Gloria Allred, est moins évidente. Elle a l'habitude de visibiliser la parole des victimes dans ce genre d'affaires, mais œuvre aussi dans un système judiciaire qui permet de négocier des accords confidentiels. Certes, cela évite de porter à la connaissance du public une plainte et surtout une éventuelle condamnation. Cela épargne par ailleurs le ou la plaignant·e des stratégies d'intimidation et de décrédibilisation qui peuvent être dévastatrices.

Gloria Allred s'est ainsi défendue dans une une tribune en affirmant que ces accords confidentiels ne remettaient pas en cause son engagement féministe; que cela faisait partie de son métier d'accompagner celles et ceux qui ne souhaitaient pas rendre leur trauma public. Mais comme le souligne Jodi Kantor, les accords font partie d'un système judiciaire qui protègent les puissant·es: «C'est l'essence même du problème. Ces accords secrets offrent-ils aux femmes une indemnisation pour les torts qu'elles ont subis? Bien sûr. Est-ce qu'ils résolvent le problème du harcèlement sexuel dans ce pays? Absolument pas.» Pour Megan Twohey, «Gloria Allred a essentiellement aidé Harvey Weinstein à couvrir ses traces. Ces accords secrets effacent fondamentalement toute preuve, dans son cas, d'un très long canevas de prédations présumées».

«Le présumé coupable est le critère qui permet de sélectionner leurs clientes, plutôt que les victimes elles-mêmes.»
Aude Lejeune, sociologue

Ces révélations interrogent l'engagement militant des deux avocates, qui se présentent comme des avocates féministes, engagées dans la défense des droits des femmes. L'engagement militant des professionnel·les du droit, et particulièrement des avocat·es, est un sujet d'étude en sciences sociales, le cause lawyering. Pour Aude Lejeune, sociologue et chargée de recherche à l'Université de Lille, Lisa Bloom et Gloria Allred se distinguent de ce courant, notamment dans par la sélection des client·es:

«À côté de leur pratique professionnelle de défense des femmes, elles ont une stratégie médiatique qui vise à faire parler des affaires, des transactions obtenues, de leurs clientes, etc. Cette stratégie repose sur une sélection de leurs clientes qui est quelque peu différente de celle décrite habituellement dans les travaux sur le cause lawyering. Celles qu'elles défendent, ce ne sont pas “les femmes victimes de violence sexuelle” mais “les femmes qui s'estiment victimes d'abus sexuels de personnalités célèbres”. C'est donc le présumé coupable qui est le critère qui permet de sélectionner leurs clientes, plutôt que les victimes elles-mêmes.»

En s'intéressant aux cas particuliers de Gloria Allred et Lisa Bloom, on délaisserait les logiques du système dont elles font partie. C'est l'avis d'Hélène Quanquin, professeure à l'Université de Lille et spécialiste des mouvements féministes aux États-Unis:

«Il me semble que la question soulevée par l'ouvrage n'est pas forcément une question de personnes (ce qu'ont fait Lisa Bloom et Gloria Allred en particulier), mais bien la question du système (judiciaire, médiatique, etc.) et de la façon dont il protège systématiquement les puissants, notamment, pas seulement dans les affaires qui portent sur le harcèlement ou des faits de violence sexuelle et de viols. Dans cette perspective, Gloria Allred et Lisa Bloom sont des cas emblématiques, certes, mais pas uniques. Il est important de s'interroger à mon sens plus sur le système dont elles font partie que sur leur cas particulier, aussi surprenant soit-il.»

Cette enquête alimente le sentiment de défiance, voire d'impuissance qui suit la puissance des révélations du mouvement MeToo. Parce qu'au-delà de la médiatisation de la parole des victimes présumées, se pose la question de la réponse judiciaire, et plus largement celle d'une justice sociale. Comme le souligne Megan Garber dans un article de The Atlantic, «MeToo fonctionne dans le même système, après tout, qui condamne les abus répétés de Jeffrey Epstein sur des jeunes femmes vulnérables, par une petite tape sur la main. Il opère dans le même système qui a décidé que la durée de détention appropriée de Brock Turner, l'étudiant de Stanford reconnu coupable d'avoir agressé sexuellement Chanel Miller inconsciente, était de trois mois. Il opère au sein du système qui, malgré les nombreuses preuves dont il disposait, a refusé d'arrêter et de poursuivre en justice Weinstein en 2015. Il opère dans un système qui continue de trouver de nouveaux moyens de faire valoir que le puissant doit être le héros de l'histoire, et non le scélérat».

L'enquête de Jodi Kantor et Megan Twohey démontre ainsi les rouages individuels, institutionnels et collectifs qui participent d'un système profondément inégalitaire dont les ressorts ne sont pas propres aux États-Unis.

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