Journaliste français, gay, j'ai infiltré une thérapie de conversion aux États-Unis
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Journaliste français, gay, j'ai infiltré une thérapie de conversion aux États-Unis

Temps de lecture : 23 min
Félicien Cassan Félicien Cassan

J'ai réussi à me faire passer pour un homosexuel en quête de rédemption pour tester de l'intérieur cette désastreuse méthode.

«J'ai une chance incroyable, Jésus m'a sauvé.» L'homme qui parle, la soixantaine timide, vêtu de gris, mince, peau hâlée, s'appelle Tim. Arrivé la veille du Wisconsin, il est sagement assis à l'arrière d'un break qui nous emmène vers un lieu tenu secret jusqu'au matin même, à la frontière de la Pennsylvanie et du New Jersey. «J'étais perdu et Il m'a sauvé», insiste-t-il.

Difficile de ne pas sursauter à l'évocation aussi soudaine de la religion, quelques minutes après notre départ. Je comprends vite qu'elle jouera un rôle central dans ce long week-end de trois jours et demi, malgré les promesses bienveillantes des organisateurs, quelques semaines auparavant. Sur le siège avant, équipé d'une sangle en velcro autour du torse qui retient une minuscule caméra fixée à mon bouton de chemise et avec une batterie de rechange calée dans mon caleçon, je ne suis pas libre de mes mouvements et ne peux me retourner complètement vers mes nouveaux camarades, trois hommes âgés de 35 à 60 ans. L'un d'eux, moins avenant, a fait le voyage depuis l'Égypte.

Transpirant et encore terrifié, persuadé à ce moment-là qu'ils auront tôt fait de me démasquer, tout juste suis-je à même de filmer discrètement le chauffeur, Alan, un père de famille d'une quarantaine d'années, sportif et viril, qui tente de détendre l'atmosphère. Nous venons de nous rencontrer sur le parking vide d'un supermarché Walmart, quelques minutes auparavant. Tout le monde est très nerveux.

«C'est ma femme qui m'envoie, elle sait que j'éprouve régulièrement de l'attirance pour d'autres hommes et ça la dérange, dit-il. La vérité, c'est qu'on arrive à en plaisanter ensemble, elle blague quand elle voit un mec qui lui plaît dans la rue, et me demande parfois s'il est mon genre. Mais ça reste tout de même un énorme problème. Et nous ne faisons plus l'amour.» Leurs quatre enfants, eux, ne sont au courant de rien. «Mon fils est homophobe, il vient d'entrer dans l'armée, il ne me parlerait plus s'il le découvrait», ajoute-t-il, les mâchoires serrées.

Dehors, le dégel de ce matin de mars se fait lent et paresseux, tandis que la voiture surchauffée file sur les routes bordées d'arbres encore pelés. Lors du week-end, pendant les pauses-repas, seuls moments de répit, Alan parlera constamment de sexe entre hommes.

Sous couverture

Journaliste français, gay, vivant aux États-Unis, j'ai réussi à me faire passer pour un homosexuel en quête de rédemption, montrant patte blanche, donnant pendant plusieurs semaines aux organisateurs, très méfiants, faux noms et faux documents, utilisant une adresse e-mail créée pour l'occasion, effaçant temporairement les traces de mes écrits sur internet, partageant histoires et anecdotes alternatives mais aussi proches de ma réalité que possible, pour ne pas commettre d'erreur à la moindre question.

Le risque est mesuré, par moi et par la boîte de production qui m'a contacté pour effectuer cette infiltration, en vue d'un documentaire: ce n'est pas (a priori) de finir enterré vivant dans les bois de bouleaux et de sapins baumiers –je ne m'infiltre pas au cœur d'un cartel mexicain–, mais d'avoir fait tout ce chemin pour rien, de ne pas avoir d'images convaincantes et de passer un mauvais moment, si jamais le colosse qui mène cette drôle de thérapie, sorte de chaman haut de deux mètres au caractère irascible, découvrait qui je suis réellement. Malgré tout, je n'en mène pas large.

J'apprendrai l'improbable nouvelle plusieurs jours après, à l'issue de mon calvaire: un autre journaliste undercover, envoyé par une association américaine qui lutte contre le charlatanisme et le danger de ces groupes «de guérison» sectaires, était présent à mes côtés ce week-end-là. Il s'est fait repérer à l'issue du deuxième jour, deux hommes lui ont confisqué la carte SD cachée dans ses lunettes et l'ont renvoyé chez lui manu militari, à l'abri des regards, profitant d'une pause dans le programme et prétextant devant nous une urgence quelconque. En un sens, il a détourné leur attention, me laissant opérer sans contrainte.

Prisons mentales

«Pour vous deux, c'est sûrement difficile, mais on dirait que ce n'est pas une question de vie ou de mort. Est-ce que ça l'est pour toi?», tente-je, dans la voiture, à l'adresse de Karim, cet Égyptien de 35 ans qui vient de nous confier que c'était pour lui le «stage de la dernière chance». Il a déjà subi des thérapies de conversion à l'adolescence, mais seuls ses parents connaissent son terrible secret, qui peut lui valoir la prison dans son pays.

Il est célibataire et dépressif. Les poches sous ses yeux sont terrifiantes. Sa famille ne sait pas qu'il vient de faire douze heures de vol non pour du tourisme, mais pour tenter d'exorciser de vieux démons encombrants. «Je vais tout de même visiter Philadelphie, et même aller à New York après lundi», nous dit-il, comme pour nous rassurer. C'est la deuxième fois qu'il vient aux États-Unis.

«Le style de vie gay n'est pas fait pour moi.»
Marco, participant

Chaque passager de cette berline évolue dans une petite prison mentale, qu'elle soit religieuse, familiale, sociale, que le danger soit réel ou imaginaire. Tous assurent ne pas être homophobes, admirer les progrès faits par la société américaine au sujet du mariage pour tous ou de la GPA (légale aux États-Unis), tout en refusant catégoriquement qu'ils s'appliquent à eux. «Le style de vie gay n'est pas fait pour moi», entendrai-je à maintes reprises de la bouche de Marco, un Cubain très sympathique de 64 ans qui vit en Floride et avec qui j'ai noué en trois jours une relation de confiance. Lui-même, au fond, n'a pas l'air de savoir ce que cette phrase signifie.

Les «formateurs», que nous allons rencontrer quelques minutes plus tard, tous d'«anciens homosexuels» convertis et convaincus par les méthodes révolutionnaires de ces «mouvements ex-gays» (le nom générique donné à ces pratiques de «restauration» de l'hétérosexualité), feront tout pour nous faire changer, persuadés que si la méthode a marché pour eux, elle fonctionnera pour leur prochain. Quitte à créer, coûte que coûte, des problèmes qui n'existent pas, pour justifier nos «pulsions», pour alimenter ce combat permanent contre soi-même. Se sortir des ces prisons mentales dans lesquelles on s'enferme, être fier d'être qui l'on est, être heureux, n'est pas à l'ordre du jour.

En découdre avec sa nature profonde

Il sera beaucoup question de «tuer le père», de virilité à reconquérir et, surtout, d'abstinence à tout prix. De «force plus puissante que notre libre arbitre» aussi, comme pour justifier sans forcément la nommer la présence d'un Dieu omniscient, à l'image des réunions 12-Steps, Al-Anon ou celles des Alcooliques Anonymes, qui font fureur aux États-Unis. Le tout paradoxalement emballé dans des exercices parfois très homoérotiques.

Pendant trois jours, on va manger, dormir, discuter, rire, pleurer, rationaliser, cracher, justifier, détester, triturer dans tous les sens sa «SSA» (en anglais, le sigle sera employé jusqu'à l'ivresse pendant quatre-vingts heures), obsession traitée comme une dépendance alcoolique ou une maladie grave. À savoir, sa «Same Sex Attraction», son attirance pour les personnes de même sexe. Il est à noter que nous sommes tous adultes et consentants. Églises, familles, congrégations, groupes de paroles ont envoyé cette trentaine d'hommes voir de quoi il en retournait, avec l'espoir fou qu'ils rentrent «guéris». Certains participants sont venus de leur propre chef, en secret, conquis par des vidéos YouTube ou le site internet de l'association. Charmés aussi par l'apparence soft de ce week-end, assez éloigné de ce que proposent certains groupes issus du fondamentalisme chrétien. Mais tous semblent décidés à en découdre avec qui ils sont.

20.000 adolescentes et adolescents américains subiront une thérapie de conversion avant leurs 18 ans.

Face à la recrudescence de ces mouvements, les législateurs de plusieurs États américains ont tenté, ces dernières années, d'éradiquer les thérapies pour les enfants et les adolescent·es, qui fleurissaient dans le pays. Mais on avance encore lentement. La Caroline du Nord est par exemple devenue en août le premier État du sud interdisant le financement public des thérapies de conversion pour les mineur·es, après un décret du gouverneur, Roy Cooper, ordonnant au ministère de la Santé et des services sociaux de s'assurer que les organisations qui proposaient de telles méthodes ne soient plus financées par le gouvernement. Cela ne veut donc pas dire qu'elles sont interdites, et laisse songeur quant à la capacité de nuisance des groupes privés, libres de continuer à mettre en danger la vie de milliers de jeunes.

Dix-huit États seulement ont voté des lois interdisant les «homothérapies» sur mineur·es, les organisations conservatrices considérant ces interdictions comme des entraves gouvernementales au Premier amendement, qui garantit la liberté d'expression et de religion. Selon une récente étude, menée par des médecins américains et publiée en août dans la revue New England Journal of Medicine, 20.000 adolescent·es américain·es subiront une thérapie de conversion avant leurs 18 ans.

Après le suicide de certain·es participant·es, les dénonciations du corps médical et les coming out très médiatisés de plusieurs figures du mouvement, dévastées de constater que la formule magique n'existait pas, les thérapies pour adultes sont également dans le collimateur de plusieurs États américains. Seize d'entre eux les ont purement et simplement interdites. L'Institut Williams (UCLA) estimait en 2018 que presque 700.000 adultes avaient eu recours à ce type de pratiques aux États-Unis.

L'Amérique, dans ce qu'elle a de plus beau et tragique

Ici, à Philadelphie, on ne fera pas dans le grandiloquent. Pas de matériel médical, pas de pilules ou d'électrochocs, pas de torture physique, nous ne sommes pas dans une secte qui enchaînerait ses disciples jusqu'à ce qu'ils recrachent leur homosexualité par la gorge comme un mal démoniaque, façon The Conjuring. Certains participants atteindront cependant à plusieurs reprises une sorte de transe cathartique, persuadés que la source de tous leurs malheurs est l'horrible possibilité qu'ils soient gays. Beaucoup arborent des tatouages bibliques, il y a un pasteur, quelques étrangers (Mexique, Cuba, Salvador, Égypte et donc France). Un jeune juif orthodoxe local, qui se destine à devenir rabbin, est venu en tenue traditionnelle et, shabbat oblige, ne pourra pas participer à certains ateliers requérant de tenir un stylo, toucher les interrupteurs ou dîner avec nous le samedi. C'est le plus jeune des participants; il a 22 ans.

Pétri de clichés, je m'attendais à quelques rednecks de Géorgie férus de Trump, à des évangélistes illuminés ou des born again républicains, entourés de quelques malins charlatans venus se faire un billet. Mais il y a là toute l'Amérique, dans ce qu'elle a de plus beau et de tragique. L'incroyable Amérique bigarrée qui croit aux miracles et aux rédemptions.

La plupart des hommes sont issus de la middle class, et tous ne sont pas des ruraux. Les inner cities, ces villes de taille moyenne absentes des radars médiatiques, sont très bien représentées. Néanmoins, quelques hommes, comme Gary, viennent d'une grande métropole cosmopolite, en l'occurrence Chicago. Il se plaindra d'ailleurs à plusieurs reprises de la tentation homosexuelle insupportable qu'elle exerce sur lui («Trop de mecs disponibles, trop de Grindr, je ne vais même plus à la salle de sport», m'avouera-t-il dans un sourire désolé, autour d'un repas). D'autres viennent de la Philadelphie voisine, à 1h30 de route de la colonie de vacances qui offre son décor au stage.

Statistiquement, la moitié de ces naufragés volontaires a dû voter pour Hillary Clinton à l'élection présidentielle de 2016, une belle majorité se définissant comme «progressistes». Mais on ne parlera pas politique ici.

Un camp scout pour hommes perdus

Le stage sera en fait un étonnant mélange de scoutisme pour hommes mûrs en déficit de virilité, une école sans bourreau, une retraite où l'on se remplit la tête d'idées écrasantes au lieu d'y faire le vide, une certaine idée de la camaraderie dans un décor naturel, une épaule sur laquelle déverser sa détresse pendant trois jours, mix de panthéisme bon teint, de recherche de l'amour paternel et de psychologie de comptoir (si l'on arrive en terrain conquis, sûr de soi), potentiellement dévastatrice si l'on souhaite plus que tout au monde repartir hétérosexuel et restreindre sa vraie nature. Au moins pour quelques semaines, pour quelques mois. S'acheter un peu de temps de répit en enterrant provisoirement les pensées néfastes. Les dompter ou, a minima, ne pas act on it, ne pas y succomber. C'est la clé pour beaucoup. Une clé rouillée.

Mais que se passera-t-il si les pensées reviennent? On peut faire le stage deux fois, trois fois, dix fois, certains sont fidèles au groupe depuis des années, des décennies, y ont trouvé des amis, mais sans aucun suivi psychiatrique sérieux, sans professionnel de santé derrière eux, malgré des traumatismes souvent bien réels. D'autres se font aider, rescapés de viols, d'abandons ou d'agressions sexuelles qui, selon la feuille de route savamment rôdée de l'association, ont façonné ces pensées gays.

Ce fut, malgré toute la distance mise au préalable entre ces méthodes et moi, l'une des expériences les plus déstabilisantes de ma vie.

Ils se connaissent, s'apprécient, font communauté (cette antienne primordiale dans le tissu social américain), remplaçant les parties de tennis, la passion pour les cigares ou le tir à la carabine par cette famille de fortune, ce groupe touchant d'hommes s'estimant brisés par l'homosexualité «non souhaitée», par ce drôle de lien qui les unit et dont ils ont honte.

On peut participer à des colloques préliminaires, des réunions d'anciens combattants, pour être sûr que l'on n'a pas «rechuté». Les fondateurs encouragent les retrouvailles, mais seulement au sein du groupe. Il est fortement déconseillé de se revoir dans la vraie vie, pour éviter les dérapages, dit-on. Tout juste est-on autorisé à garder contact par téléphone ou par e-mail, pour évaluer ses «progrès». Ce fut, malgré toute la distance mise au préalable entre ces méthodes et moi, l'une des expériences les plus déstabilisantes de ma vie.

Dieu te regarde

Lorsque le cofondateur du groupe, soucieux de filtrer soigneusement les participants, m'avait joint au téléphone quelques semaines auparavant, après mon inscription en ligne, il m'avait assuré, très bonhomme malgré une certaine fébrilité, que les croyances de chacun importaient peu. Ne souhaitant pas me retrouver coincé par les potentielles questions de coreligionnaires trop heureux de partager, par le plus grand des hasards, la même Église que moi, j'avais préféré assumer mon athéisme, au risque de louper le ticket d'entrée. Pour eux, rien que pour eux, j'étais simplement un jeune homo célibataire, anciennement bisexuel, avec une envie forte de revenir vers les femmes, notamment pour avoir un jour des enfants. Le sésame. Bien que la marque de bronzage sur mon annulaire gauche eût pu trahir mon état matrimonial (je suis marié depuis cinq ans à un Américain), mon mensonge était passé comme une lettre à la poste.

Sur place, j'avais prétendu ne pas aimer le contact physique, pour que chacun reste à distance de mon encombrante caméra. C'était à peu près tout. À part cela, j'étais moi-même.

Avec le recul, il suffisait peut-être de payer en amont l'intégralité du prix du stage (650 dollars) pour être accepté. Peu importe le parcours de vie. Depuis le départ du second cofondateur pour cause de coming out intempestif, quelques semaines auparavant, il était de notoriété publique que l'association avait besoin de fonds. Les survivants accusaient le coup, mais agissaient comme si rien ne s'était passé.

Allaient-ils googler mon nom, enquêter plus en profondeur sur mes motivations, échaudés par des tentatives de tournages clandestins, des articles et des films à charge? «Nous acceptons tous les profils», me répondit Nick. Soulagement lorsque le courriel de confirmation atterrit dans ma boîte mail.

Ce n'est pas la première fois qu'un reporter s'infiltre dans un tel dispositif pour en révéler les rouages. En 2010, Ted Cox, journaliste américain, avait participé à un week-end similaire à l'abri du monde et des regards, relatant son histoire dans un long et puissant article. La limite de l'exercice était cependant la révélation de l'hétérosexualité, plutôt envahissante, de son auteur. En choisissant de commencer son papier par une histoire d'érection mal dissimulée par l'un des formateurs, pressant contre son dos lors d'un exercice de corps-à-corps, il avait choisi un angle intenable. Toujours dans la même veine, il fit une fixation sur l'un des participants, qui trompait régulièrement sa femme avec un homme, se permettant de lui dire ce qu'il en pensait, quitte à sortir de son rôle et rapidement se faire soupçonner d'infiltration.

Des souffrances d'une rare violence

Il faut n'avoir jamais douté de sa sexualité une seule seconde, ne jamais avoir inventé de stratagèmes pour se fondre dans la masse hétérosexuelle, ne jamais avoir prétexté faire partie d'une minorité dominante, pour pouvoir aborder une telle expérience avec une posture de moralité supérieure.

La souffrance qui anime les jours de certains hommes restés dans le placard est réelle, parfois d'une rare violence. Elle s'insinue partout, sous la peau, elle habille le quotidien d'un voile de suie invisible aux yeux des autres. Pas uniquement parce que l'on pense chaque jour à faire l'amour avec une personne de même sexe, cet aspect mécanique serait trop simple à assumer, mais parce que savoir que ce sentiment nous expose à de possibles représailles (réelles ou fantasmées) est insupportable. Et, pour certains, qu'agir fera de nous des menteurs et des traîtres aux yeux de Dieu. C'est la raison pour laquelle un coming out est encore subversif, voire impensable, dans certains milieux religieux.

J'aurais aimé leur souffler à l'oreille que la vie commence quand on sort du placard.

Des athées en souffrent, bien sûr, mais ils ne portent que le poids de leur âme. À chaque avancée sociétale, leurs luttes deviennent plus légères. J'en sais quelque chose. Pour la majorité des hommes présents autour de moi à Philadelphie, le sentiment de libération qu'un tel acte embrasse est empêché par le regard de Dieu et de ceux qui le vénèrent.

La tentation de rester dans le placard, de se cacher, voire de lutter contre ses pulsions, presque tous les homosexuels l'ont eue. Et pas seulement les gays très religieux. Il faut avoir connu cette lutte interne et ce tiraillement pour comprendre ce que ceux qui s'échouent sur les rives de telles thérapies vivent.

L'acceptation, ces trente hommes d'un certain âge l'imaginent comme une fin affreuse, pas comme le début de quelque chose de différent, de mieux. J'aurais aimé leur souffler à l'oreille que la vie commence quand on sort du placard. J'ai bien failli exploser à plusieurs reprises, entre deux séances de torture psychologique qui avaient terrassé la totalité du groupe, moi y compris, mais je n'en avais pas le droit.

La France n'est pas épargnée

L'empathie ne manque pas dans le très beau livre que viennent de publier Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, Dieu est amour, aux éditions Flammarion. Leur enquête de deux ans dans les «homothérapies» françaises importées des États-Unis se tient à une distance respectueuse des croyances de chacun, tout en dénonçant les absurdités qu'une certaine Église rigoriste s'échine à mettre en place (dans le livre, il s'agit des groupes Torrents de vie et Courage).

Pour, selon elle, faire le bien: «Pour certains d'entre nous, c'était comme l'Arche de Noé, un espace sûr pour nous sauver de cette peste qui courait dehors, confirme une ancienne victime, évoquant les années sida. Les personnes qui dirigeaient les programmes étaient souvent des homosexuels eux-mêmes, qui disaient avoir guéri et pensaient vraiment nous rendre un service important et nécessaire. Je ne les ai jamais vus comme des homophobes au sens traditionnel du terme. Ils pensaient vraiment nous aider, ce qui a rendu les choses encore plus déroutantes.»

Déroutés, les participants du stage de Philadelphie le furent lorsqu'ils apprirent, le matin du troisième jour, que le maître des lieux, colosse aux cheveux gris, n'était pas un ancien homosexuel repenti, comme nous le pensions, mais un alcoolique en rémission... S'annonçant hétérosexuel lors d'un rassemblement aux aurores, alors qu'il avait déjà mis tout le monde en émoi le matin même en se baladant éhontément en slip très échancré, par provocation, il avait non seulement fait augmenter la charge homoérotique du week-end (assurément contre-productive), mais il avait aussi semé le trouble.

Pas de place pour la contestation

– Imaginez cet enfant d'or [«golden boy» en anglais], il tente de s'échapper mais une forme noire et menaçante venue de derrière lui l'arrête dans son élan.
– Je suis désolé, je ne vois pas de forme noire menaçante.
– Cherche bien, tu vas trouver. Il y a forcément une énergie qui te pousse à agir de la sorte, il faut aller la chercher plus profondément.

L'heure est grave. Nous somme en cercle, dans le noir, et certains ont déjà craqué la veille, lâchant que leur dépression, leur colère ou leur apathie trouvait leurs racines dans, ici un viol commis par un grand-frère, là des attouchements subis à l'âge de 3 ans, là encore l'abandon par une mère héroïnomane. Il faut absolument aller chercher au fond de soi la terreur primale. Elle explique l'homosexualité non souhaitée, point final. Elle a attaqué le petit enfant innocent qui ne demandait qu'à être aimé. C'est la règle immuable qui a fait de nous des homos en puissance, selon la méthode...

J'ai caché mon équipement au fond de mon sac de couchage, la veille au soir. Téléphones et appareils électroniques nous avaient été confisqués dès l'arrivée, et j'avais estimé avoir assez d'images pour le documentaire, et pouvoir m'immerger au mieux dans les relations et le contact physique qu'exigeaient les exercices, de plus en plus intenses et dérangeants.

Au lieu de conseiller les participants en proie à d'immenses traumatismes d'aller consulter des psychologues, l'association insinue l'idée que leurs pensées homosexuelles, le fait de se masturber ou encore leur addiction au porno, proviennent de ce manque d'amour, d'histoires tragiques. Et lorsque certains ont du mal à identifier le traumatisme qui expliquerait la faille homosexuelle, le ton change. On assiste à quelques brèves frictions au sujet du bien-fondé des exercices, vite étouffées par l'approbation de l'illumination générale. Par un jeu de peer pressure évident, il devient très difficile de ne pas compatir. J'ai craqué plusieurs fois en sentant de grands gaillards de 50 balais sangloter dans mes bras.

Le réveil de fantasmes enfouis

Passé les exercices basés sur la colère, où l'on «tue» tour à tour le père en tapant avec furie sur un matelas avec une batte de baseball phallique, la perversité (ou la stupidité) de ce long week-end des hommes perdus se révèle et atteint son paroxysme lorsque Matt, un «rescapé» tellement flamboyant que je crus d'abord à une blague, demande à chacun de choisir l'homme qui l'attire le plus: je me dirige naturellement vers Tim, avec qui j'ai covoituré la veille. C'est mon genre, il est mince, plus âgé et légèrement nerdy, autant suivre les règles et assumer sa vérité sexuelle, puisque c'est le jeu. Et ce, bien que j'aie signé un document stipulant que je risque l'éviction si je venais à coucher, ou même flirter, avec l'un des participants ou formateurs.

C'est parfois arrivé, et dans la communauté des «Frères»: on se raconte non sans délice l'histoire de deux participants qui, une année, se sont fait virer pour avoir rapproché sur le sol deux matelas issus de leurs lits superposés, afin de se câliner «chastement» durant une nuit entière, à la barbe du chef scout présent dans la chambre. De quoi réveiller des fantasmes enfouis.

Pendant deux heures, en face à face avec l'objet de son désir, on devra partager le pourquoi d'une attraction sexuelle naissante, chaperonnés par un formateur (rappelons qu'ils sont au nombre de quinze pour trente garçons, une vraie armée). Puis, lorsque tout cela devient trop étrange, on nous tend un miroir vers lequel nous répétons ce qu'on a dit, cette fois en direction de son propre reflet. Le but de l'exercice est de me faire comprendre que mes désirs pour Tim ne sont que le reflet de ce que je pense de ma propre existence. «Il semble fragile et j'ai envie de l'embrasser» = «C'est celui qui dit qui est», en gros.

Traumatisme originel

À ce stade, après quarante-huit heures de bourrage de crâne et cinq heures de sommeil par nuit, j'ai une forte envie de crier. Mais pour des hommes convaincus que ces méthodes farfelues sont à même de régler le mystère de leurs désirs et les aider à affronter la vie, elles sont une option prise très au sérieux.

Dehors, dans les bois, sur un mateles, un autre groupe d'hommes tente de rejouer leurs traumatismes originels, encouragés par les hurlements bestiaux des autres participants. À tour de rôle, on doit expliquer ce qui bloque, un abandon ou un drame, forcément lié à l'enfance, avant que chacun prenne part à une petite pièce de théâtre improvisée, où les participants rejouent la scène, jusqu'au point de rupture. Jusqu'à ce que l'homme concerné, au centre de l'attention, hurle sa haine et s'effondre. «C'est bon, tu t'es vengé des petites brutes qui te faisaient souffrir et te traitaient de pédé à l'école, assène alors un formateur. Tu n'es pas un pédé, c'est juste ce que tu croyais parce qu'ils t'avaient mis cette drôle d'idée dans le crâne. Tu es viril, tu peux subvenir aux besoins de ta famille.» Tout le monde se félicite en se prenant dans les bras.

La nuit est en train de tomber, un frisson me parcourt et je craque de nouveau, cette fois en pensant à mon mari. C'est simple: de l'ingénieur en aéronautique au prof d'université, du jardinier à l'entrepreneur, du chômeur au designer, tous les participants, par le truchement d'un insondable mystère d'autopersuasion, ont fini épuisés, lâchant tout pour se féliciter dans la foulée de cette «liberté retrouvée». Comme un orgasme qui nous dégoûterait, l'espace de quelques minutes, de notre propre désir...

«Tu n'es pas un pédé, c'est juste ce que tu croyais parce qu'ils t'avaient mis cette drôle d'idée dans le crâne. »

Le soir, à l'intérieur de la salle principale, d'autres groupes de deux, trois ou quatre se forment ensuite pour un long hug, littéralement un câlin qui va durer une bonne demi-heure, sur des tapis posés au sol, en musique. Enlacés comme dans une chaste partouze, on est sommé d'apprendre à accepter le contact d'un ou plusieurs autres hommes, «sans que ce contact ne revête de sens sexuel». Puis, quand les quinze formateurs se sont mis à chanter, en chœur, un mantra évoquant en creux les pères absents, le danger de telles méthodes m'est apparu aussi clair que le ricanement qui avait envie de s'échapper de mon estomac.

Mais j'avais un homme de 40 ans d'une centaine de kilos en train de pleurer dans mes bras, avec qui j'avais noué un début d'amitié en fin d'après-midi. Il est 22 heures, difficile de se résoudre à la cruauté du monde et à l'absurdité de ma propre situation. Cette fois-ci, à bout, j'ai dû faire semblant, pour ne pas éveiller les soupçons. Point de chant liturgique s'élève, mais une reprise kitsch de la célèbre chanson de Libby Roderick, «How could anyone», noyée de sanglots:

How could anyone ever tell you
You were anything less but beautiful?
How could anyone fail to notice
That your loving is a miracle
How deeply you're connected to my soul


Le but, on l'aura compris, est de convoquer l'amour sans sexe. Célébrer l'abstinence et le goût de toucher sans aller plus loin. Se faire des amis capables de vous respecter. Créer, en somme, une bombe à retardement.

Dépressions et suicides

«J'ai vu un homme paniquer à l'idée de faire du mal à ses propres fils, penser qu'il allait les rendre homos parce qu'il n'était pas suffisamment viril. Je voulais le prendre dans mes bras et lui dire: “C'est ok, tout va bien. Et alors, même si tu les rendais homos, qu'est-ce que ça fait? Et de toute façon, ce n'est pas comme ça que ça marche.”» Cet extrait, tiré de l'article de Ted Cox, résume bien l'esprit des stages qui se veulent «thérapies de conversion».

Ron, le seul formateur qui a eu l'audace de s'ouvrir à nous, nous explique, le dernier soir: «Je vais à la pêche tous les dimanches avec mes beaux-frères. Ils ne sont pas spécialement pratiquants ni même croyants, mais ils n'arrêtent pas de faire des blagues sur les gays, “faggot this, faggot that”. Si je leur disais que je suis parfois attiré par des hommes, je n'aurais plus de famille. Ma femme me quitterait et je perdrais tout.» Une impasse... Ses yeux commencent à briller, puis il prend une bouchée de pain de mie.

Les suicides et les dépressions consécutives à ces «homothérapies» ne résultent pas du malheur auquel est condamné un homme ou une femme homosexuel·le, trop longtemps resté·e dans le placard. Mais bien du poids que la société fait peser sur des participant·es ayant cru à une possible sortie de crise. Leur espoir de guérison est parfois la seule issue envisageable. Plutôt que d'affronter famille ou croyances.

En France, face à la recrudescence de ces pratiques, essentiellement venues du catholicisme et du protestantisme, la députée LREM Laurence Vanceunebrock-Mialon va déposer au printemps 2020 une proposition de loi prévoyant 30.000 euros d'amende et deux ans d'emprisonnement pour qui organiserait une «thérapie de conversion», bien que leurs termes soient parfois difficiles à définir. «Le meilleur accompagnement qu'on puisse faire à un jeune homosexuel, c'est de l'aider à s'accepter», rappelle-t-elle depuis plusieurs mois dans tous les médias.

Récemment aux États-Unis, la fiction s'est emparée du sujet. En 2012, dans la deuxième saison d'American Horror Story, sous-titrée Asylum, Sarah Paulson jouait une journaliste envoyée dans une de ces thérapies. Deux films choc plongeant dans l'enfer de ces groupes sont aussi sortis presque coup sur coup, en 2018 et 2019. Boy Erased, de Joel Edgerton (tiré d'un livre de Garrard Conley) raconte comment un adolescent issu d'une famille ultraconservatrice est écrasé par le poids de la religion, via un groupe évangélique qui tente de le faire rentrer, en vain, dans le droit chemin.

Come as you are (The miseducation of Cameron Post), de Desiree Akhavan, aborde un sujet similaire en racontant l'histoire d'une jeune lesbienne et de ses deux acolytes lors d'un stage de «rééducation» –il serait erroné de croire que seuls les homme sont victimes de ces méthodes destructrices.

«Soit je m'accepte, soit je me suicide»

Après avoir vécu cette désastreuse thérapie, pendant quelques heures j'ai ressenti une forme douce-amère de syndrome de Stockholm, pardonnant tout sur-le-champ et trouvant des excuses aux formateurs, alors que j'avais envie de vomir et chérissait ma liberté retrouvée. Et si, au fond, ils avaient raison? Ce sentiment fut de courte durée. Il m'a suffi d'imaginer mes nouveaux camarades retourner à leur vie de mensonges et de contrition. Le soir même, je suis allé boire un verre dans un bar gay de Philadelphie; chacun paraissait, en comparaison, immensément heureux. Méchant contrecoup... Puis j'ai retrouvé mon mari, quelques jours plus tard.

Une semaine après, j'ai reçu un SMS de Marco, le sexagénaire cubain pour lequel j'avais ressenti une tendresse particulière:

«Salut Felix. J'étais ravi de te rencontrer. J'ai cru comprendre que le stage ne t'avait pas vraiment convaincu, que tu n'étais pas très à l'aise avec les méthodes, surtout le dernier jour. En fait, je dois t'avouer que moi non plus, je n'étais pas dans mon assiette. J'en ai vraiment marre de me blâmer pour qui je suis. C'est vraiment “soit je m'accepte, soit je me suicide”. Ce serait sympa si l'on pouvait se revoir quand tu reviens sur la côte est. Prends soin de toi. Marco.»

Après l'un des exercices, où il évoquait son agression sexuelle par un oncle lorsqu'il avait 9 ans, Marco s'était effondré. «Je n'arrive pas à lui pardonner, j'ai pensé mille fois à me donner la mort, et en même temps j'en ai marre qu'on me dise qui aimer ou ne pas aimer. Je ne vois pas le rapport.» Les autres l'avaient dévisagé, choqués, considérant sans doute que le côté latin était en train de l'emporter sur la raison.

J'étais très heureux de savoir qu'il allait peut-être basculer du bon côté. Du côté de l'amour et de l'acceptation de soi.

Depuis, je n'ai aucune nouvelle des autres participants.

Tous les prénoms ont été changés.

Les images tournées lors de cette infiltration seront diffusées dimanche 13 octobre dans «Enquête exclusive», sur M6.

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