Société / Culture

Le film «Joker» et le spectre de la violence mimétique

Temps de lecture : 6 min

Ce ne serait pas la première fois qu'une œuvre de fiction entraîne des phénomènes d'identification et d'imitation.

Les critiques hurlent à la glorification de la violence et à l'empathie pour un psychopathe.  | Capture d'écran via YouTube
Les critiques hurlent à la glorification de la violence et à l'empathie pour un psychopathe.  | Capture d'écran via YouTube

Propulsé en tête du box-office américain avec 93,5 millions de dollars de recettes le week-end de sa sortie, le film Jokerprimé d'un lion d'or à la Mostra de Venise– bat les records du meilleur démarrage pour un film à cette période. Mais sa sortie s'est accompagnée d'une polémique: celle des imitations de violences qu'il pourrait entraîner.

En effet, le film brosse un portrait compréhensif du Joker, l'ennemi juré de Batman. Celui d'Arthur, un chômeur dépressif qui devient l'un des maîtres du crime de Gotham City. Les critiques hurlent à la glorification de la violence et à l'empathie pour un psychopathe. Représentant les frustrations d'un homme qui se venge d'une société injuste par la violence, le film inquiète: s'il inspirait des imitateurs et servait de déclencheur à des passages à l'acte meurtriers?

Cette menace d'imitation n'est pas qu'un fantasme. Elle est prise très au sérieux au pays des school shootings et des meurtres de masse. En 2012, lors de la sortie du dernier Batman, The Dark Knight Rises, un homme avait ouvert le feu sur le public dans un cinéma à Aurora, faisant douze morts et cinquante-huit blessé·es. Il y a quelques mois, une association de familles de victimes de cette tuerie a publié une lettre ouverte à la Warner Bros,. qui produit Joker, lui demandant de s'engager avec elles pour la régulation des armes à feu.

«Est-ce que c'est vraiment le bon moment pour l'histoire d'un homme blanc, aliéné et frustré, qui se tourne vers la violence, surtout si elle est centrée sur un personnage qui a déjà été impliqué dans un meurtre de masse?» s'interroge Sam Adams sur Slate.com. Le journaliste craint que le film ne se transforme en manifeste pour les incels –pour «célibataires involontaires»– groupe d'hommes déjà impliqué dans plusieurs tueries de masses.

Aux États-Unis, la tension autour du film est palpable. Fouilles à l'entrée des cinémas, policiers en armes postés devant les cinémas, les mesures de sécurité ont été renforcées. Ce week-end en Californie, un cinéma a même été évacué à cause d'un individu suspect. Ce ne serait pas la première fois que des meurtriers imitent la fiction: on les appelle les copycat killers.

Les copycat killers

En 1961, un article du New York Times intitulé «Case of the Copycat Criminal», sur une série de meurtres, popularise le terme. Il explique que «lorsque le crime arrive par vagues, la simple imitation joue un rôle important dans le phénomène».

Jack l'Éventreur a sans doute été l'un des assassins qui en a le plus influencé d'autres, comme ce fut le cas pour Derek Brown. En 2007, ce vendeur de journaux londonien de 47 ans passe à l'acte. Comme son prédécesseur 120 ans auparavant, il s'attaque à deux jeunes femmes dont il pense que personne ne remarquera l'absence: une vendeuse de rue immigrée illégale et une prostituée accro au crack. Tel son modèle, il commet ses crimes à Whitechapel, un quartier de Londres. Et pour se renseigner sur lui, il emprunte tout simplement un livre sur Jack l'Éventreur à la bibliothèque municipale... Largement véhiculés par les médias qui ont leur responsabilité, les meurtres de masse sont aussi le fait de nombreux imitateurs.

Quand la fiction inspire la réalité

En 1996, le film Scream explose le box-office. Le slasher –à la fois parodie et film d'horreur– inspire plusieurs meurtres. Le plus célèbre d'entre eux est celui la jeune Belge de 15 ans, Alisson Cambier, en 2001. Lorsqu'elle se refuse à son voisin de 24 ans, ce dernier revêt le déguisement du film, le fameux masque inspiré du tableau Le Cri d'Edvard Munch. Il l'assassine de vingt-cinq coups de couteau, avant de l'allonger sur le lit, une rose entre les mains, reproduisant ainsi une scène du film Scream 3. Craignant d'autres imitations, la RTBF annulera alors la diffusion du film à la télévision.

La série Breaking Bad, qui met en scène un professeur dealant de la méthamphétamine, a elle aussi engendré un certain nombre d'imitations. Comme ce jeune homme de 27 ans, qui après avoir tué sa petite amie et l'avoir trempée dans de l'acide sulfurique, avait disposé le corps exactement comme dans la série. Chez ce fan de Breaking Bad, les enquêteurs ont même trouvé un épisode dans son lecteur DVD.

Film culte et critique acerbe de la société de consommation, Fight Club a aussi été une source d'inspiration. Notamment pour Kyle Shaw, un adolescent new-yorkais de 17 ans, qui après avoir créé son propre «fight club», a préparé un attentat à la bombe artisanale contre un Starbucks, imitant ainsi la rage de destruction anticonsumériste du personnage de Tyler Durden, joué par Brad Pitt dans le film.

Un phénomène d'identification

Le facteur principal d'imitation des copycat killers est leur identification aux personnages de ces films. Des individus lambda, oppressés par la société, ne trouvant aucune place pour eux et qui prennent leur revanche par le meurtre et l'action violente.

Le personnage du Joker rappelle celui de Taxi Driver. Le film de Martin Scorsese décrit le passage à l'acte d'un homme isolé, Travis Bickle –incarné par Robert De Niro. Il s'inspire d'Arthur Bremer qui tenta d'assassiner George Wallace, candidat à la présidentielle en 1972. Mais le film fut à son tour une source d'inspiration pour John Warnock Hinckley, qui en 1981 essaya de tuer Ronald Reagan, alors président des États-Unis, en lui tirant une balle dans la poitrine. Totalement obsédé par l'actrice du film, Jodie Foster, il déclara avoir essayé de l'impressionner en tuant un homme politique de premier rang. Tout comme le personnage de Travis, lui-même éconduit par une femme, tente d'assassiner un candidat à l'élection présidentielle. La fiction s'inspire d'abord de la réalité puis est à son tour imitée par la réalité.

Braquages et suicides

D'autres phénomènes d'imitation fonctionnent sur le même principe d'identification. C'est le cas de l'effet Werther ou l'imitation des suicides. Il est ainsi démontré que le suicide d'une star provoque d'autres suicides. Mais des œuvres de fiction ont aussi été pointées du doigt comme la série 13 reason why, à propos du suicide d'une adolescente. Une étude relevait une augmentation des suicides chez les ados au moment de sa diffusion. Une autre interrogeait plusieurs adolescentes souffrant de dépression ou de stress post-traumatique et retrouvait une hausse des idées suicidaires après le visionnage. «Toutes s'identifiaient fortement à l'héroïne, ce qui intensifiait l'impact négatif de la série, expliquaient les scientifiques. Et lorsque l'héroïne se suicide à la fin de la série, elles ressentaient l'envie d'en finir de la même manière.» À tel point que Netflix a décidé de couper la scène du suicide.

«Le Joker n'offre pas juste de la consolation ou de la compréhension envers un jeune homme rebelle, en colère contre le monde. Il donne aussi un manuel de riposte contre lui.»
Sam Adams, journaliste à Slate.com

La fiction peut aussi inspirer des braquages comme le film The Town avec Ben Affleck dont les déguisements furent utilisés par différents braqueurs. Le cas de Redoine Faïd à ce sujet est assez éloquent. En 2009, à la Cinémathèque de France, le braqueur rendait un hommage glaçant à Michael Mann, réalisateur du film Heat.

Dans une vidéo hallucinante, on le voit déclarer sa flamme au réalisateur et très bien décrire ce phénomène d'identification et d'imitation: «Des journalistes m'ont demandé: “Tu sais, tu as fait une grande carrière criminelle, et tu t'es fait tout seul, t'es un autodidacte.” Je leur ai répondu que non, j'avais un conseiller technique, un prof de fac, une sorte de mentor, et il s'appelle Michael Mann. Ma question est simple: est-ce qu'il a conscience qu'il y a des gangsters qui peuvent s'inspirer de son cinéma? Puisque moi ça m'est arrivé. Ma femme le déteste, elle voudrait lui demander des dommages et des intérêts, et donc quand je lui ai dit avant-hier que j'allais réaliser un rêve, que j'allais rencontrer quelqu'un qui a fait partie de ma vie pendant vingt ans, elle m'a dit: “C'est qui, c'est Beyoncé?” Je lui ai dit: “Non, c'est Michael Mann.”»

Avec son bagout, le braqueur met ici en lumière l'imitation de la violence. Verra-t-on bientôt des braqueurs en tenue rouge avec des masques de Dali comme dans la série à succès La Casa de Papel?

C'est peut-être l'une des forces les plus inquiétantes de la fiction qui fait qu'un film à succès, très médiatisé, comme Fight Club, Taxi Driver ou aujourd'hui Joker, puisse entraîner des imitations. «La vraie sympathie du Joker ne se porte pas vers le personnage d'Arthur, mais vers la colère qu'il représente, écrit Sam Adams. Le sentiment que le monde est dirigé par l'indifférence et que la meilleure arme pour le combattre est la haine. Aujourd'hui, cela semble si actuel que ça peut prendre une forme humaine. Le Joker lui a juste donné un nom. [...] Le Joker n'offre pas juste de la consolation ou de la compréhension envers un jeune homme rebelle, en colère contre le monde. Il donne aussi un manuel de riposte contre lui.»

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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