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Sur YouTube, une femme trans dialogue avec les jeunes d'extrême droite

Temps de lecture : 6 min

Dans ses vidéos philosophiques et humoristiques, Natalie Wynn introduit le dialogue socratique dans l'univers ultra polarisé de YouTube.

Natalie Wynn, alias Contrapoints, mise sur l'humour et le débat pour déconstruire le discours de l'alt-right. | Capture d'écran YouTube/ContraPoints 
Natalie Wynn, alias Contrapoints, mise sur l'humour et le débat pour déconstruire le discours de l'alt-right. | Capture d'écran YouTube/ContraPoints 

C'est sur YouTube que de nombreuses et nombeux jeunes Américain·es découvrent les discours d'extrême droite. En suivant l'algorithme des recommandations de la plateforme, un jeune qui s'intéresse aux jeux vidéo peut se retrouver exposé à une rhétorique antiféministe virulente et, de fil en aiguille, passer à une critique radicale du multiculturalisme, avant de finir sur des sites suprémacistes blancs. Alors que la galaxie YouTube de l'alt-right a des stars dont les vidéos font des millions de vues, la gauche y est beaucoup moins influente.

En réponse à la popularité de cette fachosphère américaine, Natalie Wynn, une ancienne thésarde en philosophie à l'université de Chicago de 31 ans, a lancé ContraPoints, une chaîne YouTube réunissant actuellement plus de 750.000 abonné·es. «Je ne pense pas que j'aurais pu aller voir Netflix et dire “Salut, j'ai laissé tomber ma thèse de philo et je veux faire une sorte de drag show dans lequel je parle de fascisme”. Personne n'aurait accepté», expliquait-elle à la radio canadienne.

Style ludique, contenu philosophique

Le format de ContraPoints est en effet inattendu: Natalie Wynn, qui a récemment fait sa transition d'homme à femme et se décrit comme une «socialiste pessimiste», a créé des décors burlesques dans le sous-sol de son immeuble à Baltimore, où elle aborde divers débats de société, notamment sur le genre, en citant aussi bien Hegel que les forums de Reddit, avec Chopin en musique de fond et un gros budget maquillage.

Si le style est ludique, ContraPoints ne fait pas dans le contenu simpliste. Ses vidéos sont souvent de véritables petits cours d'histoire et de philosophie qui durent 30 minutes en moyenne.

Dans son épisode sur le concept d'Occident (plus d'un million de vues), elle aborde la naissance de la notion de chrétienté à la fin du Moyen Âge et explique que l'idée de «civilisation occidentale» est un «conglomérat essentialiste d'une histoire qui s'avère être beaucoup moins linéaire qu'on ne le pense». Elle cite Hérodote, évoque Charles Martel et les Lumières, le tout avec des papillons dans les cheveux et en faisant quelques blagues sur les pénis et les jeux vidéo.

Nuance et alternative

L'autre trait de distinction de Natalie Wynn, c'est qu'à l'ère de l'indignation de masse sur Twitter et de l'impossible nuance des débats, elle dialogue (virtuellement) avec ses ennemis et essaie de comprendre leurs motivations, plutôt que de les condamner en les accusant d'emblée de racisme ou de sexisme.

L'une de ses vidéos les plus populaires porte ainsi sur les incels, ces internautes «involontairement célibataires» qui haïssent les femmes –et dont plusieurs membres sont passés à l'acte en assassinant des femmes lors de fusillades de masse aux États-Unis et au Canada. «Dans cette vidéo, je ne veux pas me moquer des incels, explique ContraPoints. Je ne veux pas leur faire la leçon ou sympathiser avec eux. Je veux les comprendre.»

Cette déclaration apparemment banale est en fait controversée, dans un contexte médiatique où analyser le vécu et les motivations des hommes blancs extrémistes est souvent considéré comme une façon de leur trouver des excuses. Sa capacité à tolérer la nuance, la complexité et le dialogue a fait de ContraPoints l'«inverse d'internet».

Mais ce qu'elle veut, c'est apporter une alternative. Natalie Wynn trouve ainsi que les discours de gauche sont souvent inadéquats, car ils condamnent sans essayer de convaincre, et mettent en place «des tests de pureté idéologique qui excluent la plupart des gens».

Comprendre pour déconstruire

Pour réaliser son émission sur les incels, Natalie Wynn a passé du temps sur leurs forums en ligne. Elle y a vu des jeunes qui postent leurs photos et se répètent qu'ils sont trop moches pour avoir des relations sexuelles (ce que les autres membres confirment, aggravant leur désespoir). Ils en déduisent qu'ils ne seront jamais heureux, voire qu'il serait peut-être préférable qu'ils meurent. Elle décrit leur idéologie comme un «culte mortifère», mais au lieu de se contenter de condamner leur violente misogynie, elle fait des parallèles avec son vécu.

La YouTubeuse raconte qu'en tant que femme transgenre, elle comprend certaines de leurs obsessions, notamment sur le physique: les forums trans sont eux aussi remplis de personnes déprimées qui se disent qu'elles ne ressembleront jamais à une femme, et qu'elles sont donc foutues. Elle comprend aussi pourquoi la recherche de petite amie peut les abattre. Ayant utilisé l'application de rencontre Tinder en tant qu'homme (avant sa transition) et désormais en tant que femme, elle admet préférer être «bombardée de photos de pénis» plutôt que de subir le «silence radio».

Elle déconstruit ensuite petit à petit l'idéologie des incels, comme l'idée que les femmes ne seraient intéressées que par les hommes avec un certain type de mâchoire (certains font jusqu'à faire appel à la chirurgie esthétique pour ressembler à l'idéal du Chad à la mâchoire carrée). Avant de dénoncer la façon dont ils se vautrent dans leur désespoir sans rien faire.

Le problème du féminisme

Dans une vidéo plus récente intitulée simplement «Les hommes», elle revient sur la popularité des mouvements masculinistes en montrant ce que cette idéologie peut avoir d'attirante. En résumant le texte fondateur du mouvement (Le mythe du pouvoir masculin, de Warren Farrel) elle admet que certaines idées ne sont pas absurdes, comme le fait que les hommes, en moyenne –pas juste ceux au sommet de la société–, sont aussi opprimés par la répartition patriarcale des rôles: ils représentent par exemple la grande majorité des victimes de guerre, des suicides et des personnes sans-abri.

Natalie Wynn essaie de comprendre la crise de la masculinité qui touche certains d'entre eux. Pour elle, le problème c'est que le féminisme dit aux hommes qu'ils sont toxiques et privilégés, ce qui semble déligitimer le malaise, le vide que certains peuvent ressentir. Ces hommes à la recherche d'une lutte et d'une raison de vivre, frustrés car ils se sentent ignorés par les femmes, se retrouvent donc souvent attirés par l'alt-right.

Elle ouvre le débat mais n'a pas forcément de réponse: faut-il les orienter vers la lutte des classes? Le féminisme pour lutter contre leur propre «masculinité toxique»? Ou trouver un nouveau modèle positif de masculinité? Elle finit en souriant: «Sinon, vous pouvez toujours devenir une femme…ça a marché pour moi!»

Ce genre de dialogue, avec beaucoup d'humour et d'empathie, résonne chez certains jeunes attiré·es par la fachosphère de YouTube. Plusieurs ont raconté que ContraPoints les avait aidés à quitter l'alt-right ou à cesser d'être misogyne et transphobe. C'est le cas de Caleb Cain, un ancien militant d'extrême droite qui expliquait à la radio que Natalie Wynn avait été «la première personne qui avait pris le temps de débattre sans [le] dépeindre comme un monstre».

«En regardant les vidéos de Natalie, je me suis rendu compte à quel point j'étais presque devenu l'un de ces hommes qui utilisent la misogynie comme forme d'identité», affirme également un internaute dans les commentaires.

Mais ContraPoints tient à préciser qu'elle ne fait pas ses vidéos juste pour dialoguer avec les jeunes attiré·es par l'extrême droite, loin de là: son public est beaucoup plus large et diversifié. Elle reçoit notamment de nombreux messages de personnes non-binaires ou transgenre, qui lui disent que ses vidéos les ont énormément aidées.

Polémique

Grâce aux dons via le site de mécénat Patreon, Natalie Wynn vit de ses activités sur YouTube. Mais sa quête de nuance dans le paysage idéologique actuel lui a déjà posé problème. Sur Twitter, elle a ainsi reçu un déluge de critiques pour avoir dit qu'en tant que femme trans, elle n'aimait pas trop se retrouver dans une situation où on lui demandait de préciser son pronom. Il? Elle? Iel? Elle voulait juste être vue comme une femme.

La remarque a été considérée comme transphobe et après avoir été harcelée en ligne, elle a décidé de faire une pause Twitter de plusieurs semaines avant de revenir. Puis de quitter définitivement ce réseau social mercredi 6 novembre: «J'en ai eu assez pour toute une vie. Je conserve ce compte pour que personne n'utilise ce @, mais c'est mon dernier tweet. Beaucoup d'amour, surtout aux personnes non-binaires, que je ne cesserai jamais de soutenir et d'aimer. Au revoir.»

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