France

Xynthia: Drame «incompréhensible» ou «inacceptable»?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 16.12.2010 à 10 h 20

Le principe de précaution est totalement étranger à cette catastrophe annoncée.

Notre dossier sur la tempête Xinthia

Les vents de Xynthia se sont tus; le bilan se précise; la polémique enfle. Plus de cinquante morts. Plus de cinquante mille hectares agricoles sous des eaux durablement saumâtres. Plus d'un milliard d'euros qu'assureurs et réassureurs vont progressivement débourser avant d'augmenter les primes. Une catastrophe donc, et plus précisément une catastrophe «nationale».

Mais c'est aussi catastrophe survenue dans un pays qui a constitutionnalisé un formidable principe: celui de la «précaution». Ainsi donc, en France, une catastrophe ne pourra plus désormais être qualifiée de «naturelle», même si la formule existe encore dans le langage administratif. Si une catastrophe  survient c'est, par définition, que l'on n'aurait pas tout mis en œuvre pour la prévenir; et donc que le principe de précaution n'aurait pas été mis en œuvre comme il aurait dû l'être. Seul l'écrasement d'une météorite de grande taille sur l'Hexagone sera peut-être, demain, encore considéré comme un phénomène relevant de la catastrophe naturelle. L'affaire est, à dire vrai, un peu plus complexe et particulièrement piégeuse.

Des annonces présidentielles classiques puis...

A sa façon, Nicolas Sarkozy témoigne à merveille de cette situation nouvelle et labyrinthique. Le 1er mars, dès le lendemain de la tempête il est sur zone, prend place dans un hélicoptère, survole les principaux espaces inondés des départements de Charente-Maritime et de Vendée. A commencer par l'épicentre vendéen: l'Aiguillon-sur-Mer, 25 cadavres retrouvés après la rupture d'une digue.

Les annonces présidentielles sont dans le registre classique. Pose de perfusions économiques sur les flancs océaniques les plus hémorragiques;  arrêtés de catastrophe naturelle pris en urgence. Soutiens multiformes aux éleveurs, ostréiculteurs et conchyliculteurs. Branle-bas et rodomontades assurées à tous les échelons des administrations. Et puis, plus curieux, ces propos tenus à la préfecture de La Rochelle: «Il faut qu'on s'interroge pour savoir comment en France au XXIe siècle des familles peuvent être surprises dans leur sommeil et être noyées dans leurs maisons. Nous devons faire de toute urgence toute la lumière sur ce drame inacceptable et incompréhensible.»

«Drame», donc mais drame à la fois «inacceptable» et «incompréhensible». Mais aussi «catastrophe nationale» pour laquelle le gouvernement décrète l'état de «catastrophe naturelle». Et, depuis, les multiples interrogations sur les raisons d'un tel phénomène; avec en écho la recherche des responsables. Comment comprendre qu'en 2010 et en France des familles puissent être surprises dans leur sommeil et mourir noyées dans leur maison?

Contrairement à une opinion trop répandue, Xynthia ne répond pas au cadre du principe de précaution tel qu'il est défini par la Constitution française: «Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d'attributions, à la mise en œuvre de procédures d'évaluation des risques et à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage.» Nous savons que la réalisation des dommages était ici tout sauf «incertaine en l'état des connaissances scientifiques». Retour sur zone.

Alertes rouges et rapport de la DDE

En temps et en heure, Météo-France avait lancé des alertes «rouges» alors amplement relayées par les médias. La France se préparait au mieux à de sérieuses bourrasques, au pire à une vraie tempête. Et sur le littoral atlantique la concomitance d'une marée haute de fort coefficient, de vents violents et d'une dépression atmosphérique (qui a conduit à voir l'océan se soulever bien au-dessus du niveau des digues) n'a pas été une surprise pour tout le monde. «Dimanche 28 février, le vent soufflait en direction de la côte et poussait des masses d'eau vers la côte, expliquait dès le 1er mars à l'AFP Joël Hoffman, responsable de la prévision marine à Météo France. Les deux marégraphes des Sables-d'Olonne (Vendée) et de La Pallice (à La Rochelle) ont mesuré de surcotes (hauteur d'eau en plus de celle de la marée) de 150 à 160 cm. Or dimanche matin, les plus importantes surcotes se sont produites au moment de la marée haute. A marée basse, on n'aurait pas eu d'effets notables de cette surcote. »

Pourquoi, face à une telle conjonction de menaces «naturelles», les préfectures de Charente-Maritime et de Vendée n'ont-elles pas, relayant les alertes de Météo France, pris les mesures de sécurité civile qui s'imposaient en incitant  les populations les plus exposées à trouver refuge? Comment comprendre que les personnes les plus directement concernées n'aient pas pris la mesure du danger imminent, du risque qu'il y avait à mourir noyé à son domicile? Faute de s'intéresser à ces deux questions l'enquête publique remonte aujourd'hui naturellement vers l'amont et le passé: le mauvais entretien des digues; les constructions en zones inondables réalisées en dépit d'une «loi littoral» que personne  ne respecte vraiment depuis sa promulgation, en 1986.

Effacement de la mémoire du risque

Cette démarche est sans aucun doute nécessaire et sera très certainement utile. Elle ne saurait pour autant faire oublier les incompréhensibles aréactivités préfectorales. Quant à la passivité des personnes les plus exposées au risque le mystère reste entier. Est-ce dire que l'avènement du principe de précaution et les incompréhensions qu'il génère coïncide avec un effacement de la mémoire du risque?

Un rapport de la Direction départementale de l'Equipement (DDE) de Vendée rendu public en octobre 2008 le laisse craindre. Son auteur appelait alors à «raviver la mémoire du risque dans les consciences collectives» sur les zones de marais asséchés gagnées sur la mer, à la manière des polders  hollandais. Lisez donc ce qu'écrivait alors Stéphane Raison, ingénieur des Ponts et Chaussées, à l'époque chef du service maritime et des risques à la DDE de Vendée:

La conjonction de deux phénomènes, de crue dans l'estuaire du Lay (la rivière qui sépare L'Aiguillon-sur-Mer de La Faute-sur-Mer) et de submersion marine, pourrait avoir un impact très important sur les zones densifiées à l'arrière d'un réseau de digues vieillissant.

Celui qui est aujourd'hui directeur de l'aménagement du port de Dunkerque (Nord) estimait que plus de 3.000 maisons auraient été construites dans les années 1980 derrière une digue en terre créée après de précédentes tempêtes en 1926 et 1929:

Elle a été entretenue dans le temps par apport de matériaux divers, sans contrôle de leur qualité ni de leur provenance. Cet ouvrage n'a jamais fait l'objet d'un diagnostic approfondi de la part du maître d'ouvrage. La rupture des digues sur ce secteur engendrerait des dégâts majeurs aux biens et aux personnes en regard de la carte des aléas.

Jean-Yves Nau

Image de une: vue aérienne de l'Aiguillon-sur-Mer le 1er mars. Régis Duvigneau/REUTERS

Si vous voulez en savoir plus, nous vous conseillons de lire «Toujours plus de logements en zone inondables» et «Comment améliorer un système d'alerte défaillant».

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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