Culture

«Nos défaites» explore le temps dans le rétroviseur du cinéma engagé

Temps de lecture : 5 min

En faisant interpréter par des lycéen·nes d'aujourd'hui des scènes de films porteurs de l'esprit révolutionnaire des années 68, le nouveau film de Jean-Gabriel Périot révèle des gouffres troublants.

Filmé·es par leurs camarades, des lycéen·nes d'aujourd'hui rejouent des scènes mémorables de La Salamandre ou Reprise du travail aux usines Wonder. | Via Météore Films
Filmé·es par leurs camarades, des lycéen·nes d'aujourd'hui rejouent des scènes mémorables de La Salamandre ou Reprise du travail aux usines Wonder. | Via Météore Films

Il est passionnant que le nouveau film de Jean-Gabriel Périot sorte une semaine après Alice et le maire, dont il est à la fois le symétrique et l'inverse.

Si la fiction de Nicolas Pariser se construisait sur la nostalgie d'une idée de la politique exercée depuis les sommets du pouvoir, le documentaire se développe à partir d'une mémoire politique populaire, venue d'en bas.

Réaction en chaîne

Nos défaites est née d'ateliers de réalisation auxquels le cinéaste a été invité dans une classe de terminale du lycée Romain-Rolland d'Ivry-sur-Seine –le même cadre qui avait déjà donné naissance à Premières Solitudes de Claire Simon, mais pas avec les mêmes élèves.

Périot a fait rejouer des extraits de films réalisés aux alentours de Mai 68 et témoignant de manières diverses des engagements révolutionnaires de l'époque.

Les séquences où une dizaine de lycéen·nes se mettent dans les gestes et les mots des personnages de La Chinoise, À bientôt j'espère, Reprise du travail aux usines Wonder, Avec le sang des autres ou Camarades produisent des déflagrations à la fois instructives et troublantes, émouvantes et comiques.

La déflagration sensible entre les mots et les idées d'alors et les corps et les visages d'aujourd'hui déploie sans aucun besoin de paraphrase l'ampleur du bouleversement qui s'est joué au cours des décennies qui séparent les deux époques.

Le procédé rend sensible le séisme qui a désintégré toute une histoire de la pensée, du vocabulaire de description du monde, tout un répertoire de références et une grammaire de l'action politique.

Swann, en terminale à Ivry en 2019, dans le rôle de Juliet Berto dans La Chinoise de Jean-Luc Godard (1967). | Via Météore Films

Ce phénomène, que seul le cinéma peut rendre ainsi accessible (non pas qu'on le découvre, évidemment, mais en ce qu'on l'éprouve de manière singulièrement riche et complexe), est d'autant plus puissant que ces scènes sont admirablement jouées par ces élèves –et d'ailleurs tout aussi admirablement filmées par leurs condisciples, auxquels le réalisateur a confié la mise en scène de ces séquences.

Mais les effets produits par l'exercice ne s'arrêtent pas là. Lorsqu'un ado d'Ivry déclame en 2018 un passage de prose révolutionnaire de Heine tel qu'il était cité dans La Salamandre d'Alain Tanner (1971), c'est toute l'étrangeté paradoxale du jeu théâtral, dès lors qu'un acteur actuel interprète un texte du passé, qui est suggérée.

Et plus encore les ressources et les limites de ce procédé devenu très courant dans les arts contemprains qui se mêlent de politique (quasiment tout le temps), le reenactment, qui consiste donc à rejouer des événements du passé, ce que sont aussi à leur manière les films ici convoqués, fictions ou documentaires.

Sous le signe de la perte

Le mystère du jeu mis en place par Jean-Gabriel Périot s'épaissit (tant mieux) lorsqu'après chaque extrait ainsi rejoué, les lycéen·nes sont interrogé·es, face caméra, sur le sens des mots employés, des situations évoquées par ces ouvrièr·es en grève, ces militant·es aux yeux fixés sur le grand soir d'il y a un demi-siècle.

C'est peu dire que le résultat est gênant. Sur l'ensemble des sujets évoqués, ces jeunes gens, qui sont en terminale option cinéma, ne savent rien et ne peuvent rien dire, même depuis leur ignorance, de ce qu'est ou pourrait être aujourd'hui la politique, un syndicat, le capitalisme.

Il apparaît alors qu'ils ont fort bien interprété des textes auxquels ils ne comprenaient rien. Ou peut-être, c'est ce que semble impliquer le film, qu'ils ont joué ces rôles avec une possible affinité instinctive, viscérale, même sans compréhension des termes employés, des situations évoquées, des contextes idéologiques.

Julie, en terminale au lycée de Vitry en 2019, rejouant la colère de l'ouvrière qui ne veut pas retourner à l'usine dans Reprise du travail aux usines Wonder de Pierre Bonneau, Liane Estiez-Willemont et Jacques Willemont (juin 1968). | Via Météore Films

Le titre du film s'entend alors à la fois comme la désignation d'une perte de projet politique (ce qu'on a appelé, de 1830 à 1980 en Europe, la révolution) et la perte d'un langage –y compris pour critiquer, s'inquiéter, se moquer.

Ce vide, Périot cherche à le combler, au moins partiellement, en ajoutant un appendice, après le mouvement de blocage des lycées qui fut l'un des aspects de la grande agitation de la fin 2018. L'image la plus marquante de ce mouvement est celle des élèves de Mantes-la-Jolie agenouillé·es sous la surveillance de policiers moqueurs.

Le cinéaste demande aux lycéen·nes d'Ivry de rejouer la scène, avant de leur faire commenter la situation, évidemment dénoncée. L'action en cours dans leur propre établissement, où des élèves ont été placés en garde à vue après un tag anti-Macron dans l'enceinte du lycée, est ensuite évoquée.

Cet ajout est supposé témoigner que, malgré la perte des repères politiques et langagiers, l'esprit de rébellion contre des pouvoirs abusifs demeure vivant au sein de la jeunesse –ce qui est au moins en partie vrai. Il suggère que la flamme révolutionnaire est prête à se rallumer –ce qui est pour le moins aller vite en besogne.

Quelles continuités de l'espace et du temps?

Au début du film, le titre est accompagné de la phrase «Avons-nous déjà perdu la guerre ou seulement de nombreuses batailles?». Nul ne doute de la réponse que le film et son auteur entendent donner à cette question. On se demandera plutôt qui désigne ici «nous», et de quelle guerre il s'agit.

Proposition de l'un des réalisateurs français les plus intéressants parmi les découvertes récentes, aussi bien du côté du documentaire (Une jeunesse allemande) que de la fiction (Lumières d'été), Nos Défaites est un film à la fois ambitieux et émouvant.

Un film qui, aux côtés de jeunes gens d'aujourd'hui, cherche à comprendre le monde contemporain, à éveiller inquiétude et espoir. Un film, aussi, qui rappelle avec considération ce que furent les engagements, les combats, le courage des générations précédentes et la manière –fragile, ambitieuse, souvent maladroite– dont ils ont été dits et montrés. En cela, il est immensément estimable.

Malheureusement, il le fait sur un horizon qui ne sait rien valoriser d'autre qu'une série de modèles (obsolètes) et une idée incantatoire d'un idéal qui est davantage celui de la révolte que de ce qu'on a jadis appelé la révolution, alors même que la majorité des élèves interrogé·es dans le film considèrent la possibilité de renverser l'ordre des choses ni possible ni souhaitable.

Dans Nos défaites figure deux fois un plan tourné aujourd'hui dans une rue d'Ivry: un panoramique qui semble filmé sur une pellicule 16 mm comme l'utilisait le cinéma militant des années 1970 et qui va d'un état de la ville qui existait il y a cinquante ou soixante-quinze ans à un état actuel de cette cité, bastion historique de la banlieue rouge en voie de gentrification.

La continuité du mouvement et de l'espace suggère une continuité du monde, soumis à l'oppression capitaliste mais habité d'une volonté de changer le monde, de naguère à maintenant. Il est très douteux que cette pétition de principe quant à la permanence des causes et des effets de l'injustice et de l'oppression aident à comprendre les réalités contemporaines et, le cas échéant, à les combattre.

Nos défaites

de Jean-Gabriel Périot

Séances

Durée: 1h27. Sortie le 9 octobre 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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