Economie

Le grand bluff de Total

Gilles Bridier, mis à jour le 06.03.2010 à 18 h 08

Contrairement à ce qu'il a laissé entendre, le groupe pétrolier n'aurait pas forcément pu fermer plusieurs raffineries en cinq ans dans l'Hexagone.

Pour apaiser les salariés des raffineries de Total et éviter une asphyxie de la France par manque de carburant, Christophe de Margerie, le directeur général du groupe, s'est engagé à ne fermer aucun site de raffinage d'ici cinq ans, en dehors de celle des Flandres, près de Dunkerque, et sa transformation en site de stockage... C'est l'engagement qui doit être réitéré le 8 mars à l'occasion d'un Comité central d'entreprise, ainsi que la promesse qu'aucun licenciement n'interviendra suite à la fermeture de Dunkerque comme l'a indiqué avec beaucoup de conviction Christophe de Margerie sur France 2.

Au moins remplira-t-il ainsi l'un des deux souhaits émis par Christian Estrosi, ministre délégué en charge de l'Industrie, à France Inter, avant un entretien avec le patron de Total «pour m'assurer qu'à aucun moment nous ne mettrons en péril l'activité économique et sociale du bassin de Dunkerque, que nous garantirons l'emploi des salariés de Total et la non fermeture de la raffinerie (...)». Seulement la moitié des conditions sera remplie, car la raffinerie va bel et bien fermer et être transformée (un projet de méthanier avec EDF?), modifiant l'avenir de l'activité sur le site.

Une dramatisation pour mieux négocier

En semblant ainsi reculer pour dédramatiser la situation après qu'elle se fut aggravée, Total créait les conditions pour une reprise du travail avant que le carburant ne manque dans les stations service. Effectivement, les raffineries du groupe redevinrent opérationnelles et l'économie française, en évitant l'asphyxie, s'épargna une crise dans la crise. Mais si l'argument était adroit, on peut douter que la fermeture de deux raffineries Total - comme cela avait été initialement annoncé - à l'intérieur de l'Hexagone sur une durée aussi courte fût un projet bien réaliste. La première raison est plutôt technique; la deuxième, plutôt politique.

Total accomplit sa part dans l'adaptation du raffinage

Le groupe pétrolier, avec ses six raffineries, dispose en France d'une capacité de raffinage de 52,9 millions de tonnes par an, soit un peu plus de la moitié des 98,1 millions de tonnes de capacités totales des douze raffineries installées dans le pays. En fermant celles des Flandres (6,7 millions de tonnes), Total réduit ses propres capacités de 12,6%, et celle de l'ensemble de l'outil français de raffinage de 6,8%.

Globalement, la consommation française de carburant (un peu plus de la moitié du pétrole raffiné) a baissé de 2,6% en 2009 par rapport à 2007, a indiqué l'Union française des industries pétrolières (Ufip) en février dernier. Malheureusement, la demande en supercarburant et en gazole est très déséquilibrée à cause de la dieselisation du parc automobile: la production d'essence est excédentaire alors que la France doit importer du gazole (13 millions de tonnes l'an dernier sur les 33 millions de tonnes consommées). A cause de ce déséquilibre, la réduction du raffinage en France aurait été de 13,2% en 2009, affirme l'Ufip.

On peut ainsi considérer que Total, en fermant le site des Flandres, accomplit sa part du travail dans l'adaptation des capacités de l'outil de raffinage français. Et on comprendrait mal que l'ensemble des efforts d'ajustement à consentir dans un avenir proche soit réalisé par un seul opérateur. Selon une répartition équilibrée, toute nouvelle adaptation devrait être décidée par les autres raffineurs dans l'Hexagone, à savoir Esso (18 millions de tonnes de capacités de raffinage), Petroplus (11 millions de tonnes), Lyondellbasell (6,3 millions de tonnes) et Ineos (9,9 millions de tonnes).

Une réponse à la politique énergétique française

En revanche, il semble bien évident que Christophe de Margerie ait voulu envoyer un message sans ambigüité à Nicolas Sarkozy et au gouvernement en ayant laissé filtrer l'hypothèse d'une deuxième fermeture dans les cinq ans. Après les certificats d'énergie de la loi Grenelle 2 qui fixe des objectifs d'économies d'énergie avec une extension aux carburants, Nicolas Sarkozy a réaffirmé sa volonté de mettre en place la taxe carbone qui, selon l'Ufip, se traduira par un coût supplémentaire pour les raffineurs de 3,7 euros par tonne de pétrole brut traitée. La France ne serait donc pas une terre d'asile pour les raffineurs.

Pour l'Ufip, «imposer une taxe carbone aux raffineries françaises déjà soumises aux quotas européens reviendrait à leur imposer une double peine», car «s'ajoutant à un système de quotas, elle pénaliserait la compétitivité des raffineries françaises qui ne peuvent en aucun cas en répercuter le coût sur un marché international ouvert». La mise en garde est claire: la perspective de nouvelles fermetures de raffineries Total s'inscrit davantage dans une réaction à la politique énergétique menée par le gouvernement que dans une adéquation arithmétique de l'offre à la demande.

L'énergie et le politique ont partie liée

Le secteur de l'énergie est une composante stratégique de l'économie d'un pays. A ce titre, le pouvoir politique ne peut se désintéresser des décisions prises par les entreprises de ce secteur, surtout lorsqu'elles pèsent aussi lourd que Total dans l'approvisionnement de la France. Alors que Nicolas Sarkozy démontre vouloir s'investir dans la sauvegarde de l'appareil industriel français, deux fermetures de raffineries d'un même pétrolier semblent être une perspective totalement exclue. Si l'indépendance énergétique ne doit plus être appréciée à la seule échelle nationale mais aussi européenne, elle reste malgré tout une revendication forte du pouvoir politique dont un pétrolier comme Total ne peut s'affranchir.

Surtout lorsque, comme lui, on caresse l'ambition de devenir opérateur nucléaire ainsi que Christophe de Margerie le déclare sans ambigüité. Mais il n'est pas d'activité dans ce secteur qui ne s'exerce hors du contrôle de l'Etat. Autant, dans ces conditions, ne pas se le mettre à dos en multipliant les fermetures dans un laps de temps aussi court, ce qui ne peut en outre que durcir le climat social.

Total atteint son but à Dunkerque

Après la dramatisation sur d'éventuelles autres fermetures et l'assouplissement de sa position, la direction du groupe a ainsi pu détendre ses relations avec la CGT et détourner le projecteur de l'usine des Flandres pour que le travail reprenne dans les autres raffineries. Permettant au passage à l'Elysée et au gouvernement de revendiquer l'efficacité de sa médiation en faveur de l'emploi et de l'activité à un moment où, justement, la France se découvre particulièrement vulnérable.

Finalement, Total mène à terme son projet à Dunkerque, la CGT évite une asphyxie de l'économie qui aurait été très impopulaire, et l'Elysée argue de l'efficacité de son action allant dans le sens de la conclusion des Etats généraux de l'Industrie. Une fameuse opportunité, cette note sur les perspectives de fermeture de raffineries!

Gilles Bridier

Image de une: Regis Duvigneau/REUTERS

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