Politique

J'ai écouté pour vous tous les discours de la Convention de la droite

Temps de lecture : 4 min

Petit à petit, ou à mon avis très rapidement, on s'est habitué à ce à quoi on avait juré de ne jamais s'habituer.

Marion Maréchal prononce un discours lors de la Convention de la droite, à Paris, le 28 septembre 2019. | Sameer Al-Doumy / AFP
Marion Maréchal prononce un discours lors de la Convention de la droite, à Paris, le 28 septembre 2019. | Sameer Al-Doumy / AFP

Mes ami·es, jusqu'où ira mon dévouement pour mon travail et, oserais-je le dire, pour vous? Sera-t-il sans borne, franchissant toutes les frontières de l'humainement supportable?

Eh bien oui.

Preuve en est: j'ai regardé les discours de la Convention de la droite, aka la convention de la droite quand même vraiment très très à droite de la droite. Oui, j'ai écouté, et j'ai même pris des notes alors que j'aurais adoré faire comme si cette chose n'avait pas existé. Parce que figurez-vous qu'il n'y a pas eu que le discours d'Éric Zemmour, même si, on ne va pas se mentir, le sien était un cran au-dessus des autres niveau violence.

Commençons par un point positif: on les a traumatisés. Je pense qu'on sous-estime la puissance du trauma qu'on leur a infligé. Ils ont tous cité la phrase d'Agnès Buzyn comme quoi une femme peut être un père –pour Marion Maréchal, c'est la preuve que l'actualité est «devenue un véritable Gorafi géant». Ils ne se remettront jamais qu'on puisse être mère sans accoucher. Bref, ils collapsent devant nos saloperies inclusives. Je ne veux pas trop m'avancer mais je crois bien qu'on les empêche de dormir la nuit, or on sait que le manque de sommeil a des effets à long terme sur la santé...

L'islam en tête

Autre point positif: ils parviennent à être en désaccord entre eux. Prenons Robert Ménard. Eh bah je peux vous dire que Ménard, il a bien douché l'ambiance. «Je me sens abandonné par vous»; «On se moque des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés mais ici c'est exactement la même chose»; «La bataille culturelle, vous la mènerez sans moi. Moi ce que j'ai besoin, c'est d'avoir des alliés autour de moi. À la différence de beaucoup de gens ici, je suis au pouvoir dans ma ville. Je suis maire d'une ville dont les habitants se font traiter de ploucs à longueur de journée. Je suis maire d'une France que même ici vous ne connaissez pas.»

Ensuite, il y a eu le passage des kebabs: «L'identité, c'est des choses très simples. L'identité c'est que je ne veux plus de kebabs dans ma ville. J'en ai assez des kebabs.» Par contre, il défend les compteurs Linky, mais j'ai pas bien compris ce que ça venait faire ici.

Ils avaient chacun un sujet (mais tous l'islam en tête). Par exemple, Laurent Obertone devait parler de la sécurité. J'ai noté une phrase assez représentative: «L'ensauvagement est là favorisé d'une part par une immigration de quantité en provenance de pays parmi les moins productifs du monde au différentiel culturel considérable.» Je n'ai rien compris à part que ça dégoulinait de racisme.

Marion Maréchal a fait un discours en se situant dans le «camp des réalistes». Elle a dégagé cinq grands défis du siècle:

  1. le grand remplacement (mesdames, je vous préviens, à cette occasion elle a rappelé le besoin d'une politique nataliste, ce qui grosso modo signifie rogner sur les libertés de choix des femmes pour qu'on produise des petits Français à la chaîne)
  2. le grand déclassement
  3. le grand effondrement (elle souligne que l'écologie est identitaire mais elle se dit très optimiste pour demain grâce à la science)
  4. le grand basculement anthropologique («tout s'achète et tout se vend, de l'utérus à l'enfant»)
  5. le grand affrontement des puissances (à cause de Macron, la France va devenir un «protectorat américain»).

Espace médiatique phagocyté

Et puis, j'ai également écouté le discours de Raphaël Enthoven avec qui j'ai un certain nombre de divergences, mais il leur a mis plusieurs uppercuts. Il a conclu son intervention en leur disant que leur projet politique ne l'inquiète pas parce que par nature, ils se privent de possibilité de conquérir le pouvoir. Ce n'est pas faux. En les écoutant, il apparaît clairement que ce n'est pas une force politique en capacité de prendre le pouvoir. Mais Marion Maréchal, à défaut de parvenir à lancer sa campagne, a réussi autre chose: elle conforte Marine Le Pen (bien malgré elle, nous sommes d'accord).

Même la condamnation de l'intervention délirante d'Éric Zemmour aide le Rassemblement national parce que tout cela achève de le rendre fréquentable. En incarnant l'extrême droite, Marion Maréchal et ses amis décalent Marine Le Pen. S'ils deviennent l'extrême droite, et qu'ils la critiquent (ce qu'ils ont fait à plusieurs reprises pendant la convention), elle peut se faire passer pour la dirigeante d'un simple parti de droite tradi. Elle en paraîtrait presque modérée et cela la crédibilise sur le plan politique. Elle fait plus sérieuse ou digne de confiance que les allumé·es de la convention. Il n'y a donc pas de raison de se réjouir de l'échec de cette convention.

Ceci est un tweet posté sur le compte Twitter de Marine Le Pen le jour même de la convention de sa nièce.

Pourtant, le danger est toujours là –la différence, c'est que nous nous y sommes accoutumé·es. Petit à petit, ou à mon avis très rapidement, on s'est habitué à ce à quoi on avait juré de ne jamais s'habituer. Cette petite musique de fond, traînante, qu'on retrouve quel que soit le sujet.

La véritable réussite de l'extrême droite, c'est ça: avoir phagocyté l'espace médiatique. Elle a fait une espèce d'OPA sur le débat public. On doit en permanence se situer par rapport à elle, on est sans cesse obligé de réagir en fonction de ses éructations. Que nous condamnions le discours d'Éric Zemmour c'est moralement très bien, mais ça ne doit pas cacher le fond du problème: on a laissé ce discours devenir le pivot de la vie publique.

En définitive, la phrase la plus terrible de cette convention a été prononcée par Gilles-William Goldnadel: «Nous avons gagné la bataille culturelle. Nous avons déjà gagné quand nous avons un président de la République qui nous explique qu'il a dans son camp des bourgeois qui sont insensibles aux malheurs des Français en raison de l'immigration.»

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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