Culture

Lolita, ou comment un fantasme pédophile est devenu une icône pop

Temps de lecture : 2 min

[Tribune] Le silence de cette héroïne de papier m'a touché, il m'a rappelé le mien. Et voilà qu'on m'accuse de sacrilège!

L'actrice Sue Lyon, interprète de Dolores Haze dans le Lolita de Stanley Kubrick, boit un soda le soir de la première du film à New York, le 13 juin 1962. | UPI / AFP
L'actrice Sue Lyon, interprète de Dolores Haze dans le Lolita de Stanley Kubrick, boit un soda le soir de la première du film à New York, le 13 juin 1962. | UPI / AFP

«Est-il nécessaire de venger Lolita?» écrit L'Obs dans un dossier de quatre pages titré «Le #Metoo de Lolita». «De la littérature justicière», renchérit La Croix. Même chose pour Les Inrocks... Qu'ai-je donc fait de si terrible?

Je confesse ma faute impardonnable: j'ai écrit le journal intime d'un personnage de fiction. Il est vrai, pas n'importe lequel.

Dans le roman Lolita de Vladimir Nabokov, Dolorès Haze est une jeune fille kidnappée et abusée par son beau-père. Ce dernier, Humbert Humbert, la surnomme «Lolita». Le livre se présente sous la forme de ses confessions. Nous avons donc accès à l'histoire de la jeune fille uniquement à travers le long monologue de son parâtre. Lolita n'a pas la parole. On l'entend simplement quand elle râle, ou quand elle réclame un sundae au chocolat.

Le silence de cette héroïne de papier m'a touché, il m'a rappelé le mien. Celui d'une enfance volée, elle aussi, par un adulte. J'ai soudain entendu la voix de Lolita et, finalement, je n'ai fait que retranscrire sa version du road trip américain.

Et voilà qu'on m'accuse de sacrilège! D'organiser «sa vengeance»! «Donner la parole à Lolita, c'est ouvrir la boîte de Pandore...», ose une critique. Rappelons que cette boîte contenait tous les maux de l'humanité, la maladie, la guerre, la famine, le vice... J'ai franchi un interdit.

Présumer d'un quelconque interdit en littérature, n'est-ce pas justement injurier la littérature? N'est-elle pas libre par nature, dans ses transgressions comme dans ses explorations? Ses trahisons comme ses hommages?

Paradoxe admirable, une partie des défenseurs de Nabokov semblent s'être mués aujourd'hui en censeurs. C'est cocasse, quand on pense à l'accueil tempétueux réservé à Lolita à sa sortie en 1955. Avant de devenir un monument intouchable de la littérature, le roman de Nabokov a d'abord scandalisé, au point d'être impubliable au pays de la liberté, les États-Unis d'Amérique. Lolita fut donc contrainte de prendre son premier envol chez un petit éditeur français, The Olympia Press.

Ami(e)s critiques, le #MeToo de Lolita est déjà dans le roman de Nabokov!

Et voilà que soixante-quatre années et cinquante millions d'exemplaires plus tard, les censeurs, gardiens de leur autel nabokovien, m'accusent d'avoir victimisé Lolita. Mais, c'est avoir lu de travers l'objet de leur culte. Dans le roman de Nabokov, on découvre «les sanglots la nuit – chaque nuit, chaque nuit» que Lolita verse dès que Humbert Humbert fait mine de dormir. Lolita est déjà une victime.

L'auteur le reconnaissait lui-même. Dans une des rares interviews filmées de Nabokov, Bernard Pivot lui dit: «On risque de penser que vous êtes le père d'une seule petite fille un peu perverse.» Vladimir Nabokov rectifie instantanément: «Eh bien, Lolita n'est pas une jeune fille perverse. C'est une pauvre enfant. Une pauvre enfant que l'on débauche et dont les sens ne s'éveillent jamais sous les caresses de l'immonde Monsieur Humbert.» Ami(e)s critiques, le #MeToo de Lolita est déjà dans le roman de Nabokov!

Pour autant, jamais je n'enferme ma Lolita, celle du Journal de L., dans un statut de victime. Elle a de la force, de la ruse, des ressources incroyables. Avec Lolita, tout manichéisme est voué à l'échec car, quand on est manipulé enfant –je suis bien placé pour le savoir– on apprend très vite à manipuler à son tour. Parfois, la survie contraint à entrer dans le jeu du tortionnaire. Pour obtenir quelque chose, même une courte pause, il faut lui faire croire à la réalité de ses propres fantasmes.

La vision pop de Lolita (de Gainsbourg à Alizée, en passant par Kubrick) a recouvert la véritable histoire. Les lolitas aguicheuses ont fait tomber Lolita dans quelque chose de pire que l'oubli: un malentendu abyssal. Même le dictionnaire regarde Lolita de l'œil du borgne: «Très jeune fille, adolescente à l'air faussement candide qui suscite le désir des adultes par l'image d'une féminité précoce» Le Grand Robert de la langue française).

S'il y a une question à soulever, elle serait plutôt ici: comment le fantasme d'un pédophile a-t-il pu devenir une icône de la pop culture?

Christophe Tison

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