Égalités / Société

Dans les métiers techniques et manuels, du pain sur la planche pour mettre fin au sexisme

Temps de lecture : 10 min

Les rares femmes qui évoluent dans ces secteurs masculins doivent affronter une montagne de clichés.

Si les professions dominées par les hommes sont en voie de féminisation, les obstacles à surmonter sont encore nombreux. | Ian Schneider via Unsplash
Si les professions dominées par les hommes sont en voie de féminisation, les obstacles à surmonter sont encore nombreux. | Ian Schneider via Unsplash

«Monsieur s'occupera de la partie technique des plans, et la demoiselle va choisir les rideaux et les couleurs.» Voilà le genre de préjugé auquel Camille* doit faire face lorsqu'elle exerce son métier de designer freelance et de scénographe. «On me prend pour la secrétaire de l'entreprise», désespère également Sophie*, cheffe de projet dans un atelier de menuiserie.

Dans les métiers techniques ou manuels, ceux où il faut mettre la main à la pâte, couper du bois ou concevoir des plans, les femmes doivent sans cesse prouver leur légitimité, alors même qu'elles occupent parfois des postes de dirigeantes.

On ne les écoute pas, on préfère s'adresser à leurs collègues masculins ou on les infantilise à grands coups de «Vous allez vous faire mal, ma petite dame», les empêchant parfois de mener à bien certains projets ou de gravir les échelons de leur boîte. Difficile de se faire entendre dans ces milieux où les anecdotes grivoises et les clichés sexistes font souvent partie du décor.

Ségrégation professionnelle

D'après le Centre d'information et de documentation jeunesse (CIDJ), les femmes exerceraient majoritairement des fonctions liées à l'enseignement, à l'administration et à la santé. Il existerait donc des métiers dits «masculins» et d'autres presque exclusivement «féminins» –à tel point que plus d'une femme sur quatre devrait échanger sa place avec un homme pour équilibrer la donne.

Si pour certain·es, il n'y a aucun doute sur le fait que cette ségrégation professionnelle découle de mécanismes sexistes, pour d'autres, il s'agirait d'une simple question de préférences et d'aptitudes.

«On prête aux hommes une expertise plus technique qu'aux femmes, malgré des qualifications similaires.»
Camille, designer et scénographe

Pour les adeptes de la théorie essentialiste, le fait que les femmes ne se bousculent pas au portillon des entreprises à forte concentration masculine s'expliquerait par leur attirance naturelle pour «les professions de l'enseignement ou du care, qui sollicitent les valeurs maternelles et les capacités relationnelles dont elles seraient plus dotées que les hommes», écrit la chercheuse Karine Briard.

Camille* confirme. Selon la designer-scénographe indépendante, même si autant d'hommes que de femmes exercent son métier, «on prête aux hommes une expertise plus technique qu'aux femmes, malgré des qualifications similaires. Elles seraient plus sensibles à l'esthétique, comme s'il s'agissait d'un paramètre inné!».

À l'inverse, «en raison d'attitudes plus mesurées que les hommes face au risque, à la compétition et à la négociation», elles fuiraient spontanément les carrières dites masculines.

L'externalisation des tâches domestiques, presque systématiquement attribuées aux femmes, explique en partie la création de ces «ghettos professionnels».

Aujourd'hui, les métiers dominés par les hommes se féminisent, notamment dans le BTP. Pourtant, les femmes restent surreprésentées dans les métiers du care et en sous-effectif dans les emplois manuels. Résultat, la ségrégation des carrières, qui reste majoritaire chez les jeunes et les titulaires de CAP-BEP en province, ne se résorbe pas.

Autocensure et portes fermées

«Avant de parler du sexisme au travail, n'oublions pas l'éducation», alerte Ophélie Latil, créatrice de Georgette Sand, un collectif œuvrant pour l'émancipation et la visibilité des femmes.

Pour la militante, cette vision sexiste prend racine dès les bancs de l'école. «On a tendance à y décourager l'accès aux filières scientifiques et techniques chez les filles et à les pousser à reproduire le cliché féminin, souligne-t-elle. On apprend aux garçons qu'ils peuvent tout faire.»

Et c'est sans compter les cas de harcèlement sexuel que peuvent vivre certaines étudiantes qui ont choisi d'emprunter une autre voie que celle qui était tracée pour elles. «Quand j'étais en CAP menuisier fabricant, c'était très fréquent», se rappelle Candice, en formation chez les Compagnons du devoir.

Cette éducation genrée contribue au phénomène d'autocensure des femmes sur le marché du travail. Malgré leurs qualifications, certaines s'interdisent des carrières et anticipent des scénarios hostiles.

C'est exactement ce qu'a vécu Delphine Virte, ingénieure et déléguée régionale Rhône-Alpes de l'association Femmes ingénieurs, qui promeut les carrières scientifiques et techniques auprès des jeunes filles. «J'ai accepté un emploi en chantier, mais j'appréhendais, raconte-t-elle. Je pensais que l'équipe masculine n'allait pas m'accepter. Finalement, ça s'est mieux passé que dans l'atmosphère feutrée du bureau!»

L'autocensure peut s'opèrer dès la lecture des offres d'emploi, bien souvent rédigées au masculin. «Cherche ouvrier polyvalent», «poste de monteur à pourvoir»… La majorité des intitulés d'annonces invisibilisent les femmes, laissant entrevoir les intentions des recruteurs, généralement à la recherche d'hommes pour ces postes techniques ou manuels.

Si l'absence d'écriture inclusive dans les offres semble n'être qu'un détail, elle est l'expression d'une discrimination à l'embauche parfois moins subtile. Dans certains secteurs dits «masculins», les recruteurs favorisent largement l'embauche des hommes et doutent des capacités physiques ou intellectuelles des femmes qui postulent. À compétences égales, une femme candidatant à un emploi «masculinisé» aurait 22% de chance en moins qu'un homme d'obtenir un entretien.

Il y a quelques années, Camille* s'est vue refuser un entretien pour un stage en agence de design. Le motif? Les responsables cherchaient un homme, «forcément plus habitué aux ateliers et aux plans techniques».

«On me disait: “Ah... Vous êtes une fille” et on ne me rappelait jamais.»
Candice, en formation chez les Compagnons du devoir

Candice se souvient des obstacles qu'elle a rencontrés sur son parcours d'apprentissage. Pour sa première recherche d'entreprise, la jeune femme a dû mener plus de 150 démarches, quand ses camarades masculins n'ont eu qu'à passer «deux ou trois appels» pour obtenir des retours positifs.

«On me disait: “Ah... Vous êtes une fille” et on ne me rappelait jamais, relate Candice, qui a dû défendre sa place lors de son premier entretien. Le patron me croyait incapable de porter des charges lourdes. C'est très compliqué de se justifier sur ça! Une femme peut avoir un gabarit plus imposant que certains hommes, c'est pas une affaire de genre.»

Les galères ne s'arrêtent pas là. Alors qu'elle devait poursuivre son Tour de France [le parcours itinérant des apprenti·es pour devenir Compagnons, ndlr] à Marseille, elle a été obligée de changer de ville, aucun établissement ne souhaitant accueillir de femmes. «Un chef d'entreprise m'a même dit très franchement qu'il était censé m'embaucher, mais qu'il n'avait pas envie de recruter une femme», précise-t-elle, amère.

Capacités et légitimité niées

Les femmes qui évoluent dans l'industrie, la supervision ou qui travaillent sur des chantiers sont particulièrement exposées au sexisme. Dans une publication datant de 2016, la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) relève que lorsqu'elles exercent un emploi «ne correspondant pas aux stéréotypes sexués de la division du travail», 15% des femmes se disent touchées par «des moqueries ou des discriminations à caractère sexiste».

Celles qui ont investi ces milieux doivent parfois faire face à de nombreux préjugés sur leur force physique et leurs capacités, alors même qu'elles sont qualifiées et que, comme le souligne Olivia Gazalé dans Le Mythe de la virilité, ce sont souvent elles qui «accomplissent des besognes requérant les vertus “viriles” de force, d'endurance et de persévérance» au sein du foyer.

En pleine réunion, Camille* a fait la dure expérience de ces clichés. «Je devais y discuter des détails techniques d'un projet, resitue la scénographe. Ça a été presque impossible car mes interlocuteurs ne s'adressaient qu'à mon collègue, qui était selon eux plus apte à solutionner leurs questions. À moi les validations de couleurs d'échantillons, de tombé de tissu, de la tenue des serveurs…»

Sophie*, qui coordonne les projets d'une entreprise de menuiserie dans une équipe majoritairement masculine, collectionne les anecdotes sexistes: «On me prend pour la secrétaire et on m'appelle “Miss”. Un client mauvais payeur me baratinait depuis un certain temps. Le jour où mon collègue l'a appelé, on a été payés dans la journée.»

D'après Delphine Virte, les arguments sur le manque de force des femmes ne tiennent pas la route: «Sur les chantiers, on a beaucoup d'outils de manutention, donc conduire de gros camions ou porter des caisses n'est pas un problème, même pour une femme.»

«Il me testait sur mes capacités à pouvoir porter des charges. Quand j'échouais, il m'insultait d'incapable.»
Candice, en formation chez les Compagnons du devoir

Pour l'ingénieure, les femmes ayant choisi une voie masculinisée sont soumises aux mêmes mécanismes sexistes que dans d'autres types entreprises. Si Delphine Virte a pu rencontrer des hommes misogynes, elle affirme que l'aspect concret de son métier les empêche souvent de remettre en cause ses compétences. «Le résultat est immédiatement visible sur le terrain, ils ne peuvent pas en douter», témoigne-t-elle.

L'ancien employeur de Candice n'a probablement pas reçu la note de service. «Il me testait sur mes capacités à pouvoir porter des charges extrêmement lourdes, même pour un homme robuste. Quand j'échouais, il m'insultait d'incapable, se remémore l'apprentie de 19 ans. Sur les chantiers, il faisait ouvertement référence à ma poitrine.»

Au harcèlement de son supérieur s'ajoutait l'effet de groupe. Certains employés la questionnaient régulièrement sur sa légitimité: «Y avait plus de place en cuisine ou dans les métiers de femmes?», lui demandaient-ils.

À Paris, où elle se forme chez Solid, un atelier spécialisé dans la construction en bois, elle remarque un plus grand nombre de femmes dans le secteur et donc moins de dérives.

Entre-soi masculin bousculé

Comme dans les autres domaines, les femmes exerçant des métiers manuels et techniques souffrent des écarts de revenus avec leurs homologues masculins et doivent lutter pour briser le plafond de verre.

Selon Ophélie Latil, l'égalité de traitement n'adviendra pas «tant que les femmes n'auront pas la même possibilité que les hommes de s'émanciper financièrement».

«L'opposition à l'intégration des femmes dans les emplois manuels est forte et parfois brutale», écrivaient Francine Tougas, Ann M. Beaton et Joëlle Laplante dans leur article «Le sexisme, un barrage à deux voies: la résistance à l'intégration des femmes dans un secteur traditionnellement masculin», publié en 2005.

Les trois chercheuses notent que «l'intégration des femmes dans les milieux majoritairement masculins remet en question le rôle et le statut des hommes dans ce domaine». Elles ajoutent: «Certains hommes se sentent collectivement dépossédés par l'arrivée de femmes dans un milieu autrefois homogène.»

Le fait que certaines femmes investissent des terrains qui leur étaient jusque-là interdits et réussissent à accomplir des tâches similaires remet en cause leur rôle de mâles et l'image d'hommes forts qui leur été réservée.

«Dès que j'ai commencé à prendre du galon et à devenir cheffe, j'ai senti que ça dérangeait.»
Delphine Virte, ingénieure

Ophélie Latil fait remarquer que ce raisonnement contribue à créer des sortes de boys' clubs, un entre-soi masculin au sein duquel les femmes n'ont pas voix au chapitre.

L'opposition est d'autant plus forte lorsque les femmes occupent des postes à responsabilité. Delphine Virte en a fait l'amère découverte: «Quand je débutais, les hommes étaient très contents que je leur pose des questions, de m'apprendre des choses et de me prendre sous leur aile. Dès que j'ai commencé à prendre du galon et à devenir cheffe, j'ai senti que ça dérangeait.»

Entre défense et assimilation

Le coût émotionnel est grand pour ces femmes –parfois si grand qu'elles en viennent à remettre en question leur choix de carrière.

Au plus fort des incidents, la possibilité est passée par la tête de Candice. «Sans soutien, j'aurais tout arrêté. C'est fatiguant de se battre tous les jours. On dépense beaucoup d'énergie à essayer de faire sa place», déplore l'apprentie, qui dit avoir développé son répondant pour surpasser les attaques. «En formation, sur soixante-dix personnes, on est environ quatre filles, poursuit-elle. Il ne faut rien laisser passer, sinon c'est la porte ouverte aux remarques.»

Les lectures féministes de Sophie* l'empêchent de remettre ses compétences en question quand ce n'est pas justifié: «La confiance que m'accordent mes supérieurs me permet aussi de rester motivée.»

Pour se faire entendre, les femmes qui évoluent dans ces milieux adoptent parfois une attitude volontairement défensive. Ophélie Latil observe qu'elles ont tendance à singer les codes de la culture dominante pour s'intégrer et à utiliser leurs outils, à savoir l'offensive.

«Sur les chantiers, je faisais attention
à ne pas m'habiller de manière
trop “féminine”.»
Delphine Virte, ingénieure

«Je réagis aux remarques et j'essaye d'expliquer pourquoi c'est problématique et pas drôle», décrit Sophie*, qui admet parfois jouer à la «niaise souriante» pour «éviter les combats perdus d'avance».

Seules face à des hommes qui n'ont pas ou peu travaillé avec des femmes, elles peuvent au contraire avoir l'impression de devoir représenter les femmes sous leur meilleur jour. «On a envie de montrer qu'on appartient au groupe, analyse Delphine Virte. Sur les chantiers, je faisais attention à ne pas m'habiller de manière trop “féminine”, je ne mettais pas de maquillage, pour éviter les remarques.»

Si Camille* admet se «blinder» avant chaque montage d'événement pour paraître plus sûre d'elle, elle assure qu'elle a fini par s'intégrer en s'entourant des bonnes personnes. «Ça m'a même renforcée», constate-t-elle.

Solutions internes ou juridiques

Discrétion, répondant, assimilation… On reproche souvent aux femmes de réagir trop excessivement ou de ne pas le faire du tout, ce que certains prennent à tort pour une approbation. Or, comme le rappelle Ophélie Latil, «il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réaction quand on est victime».

«Faut-il vraiment s'appeler George pour être prise au sérieux?», s'interrogent les militantes de Georgette Sand, en référence à la célèbre romancière. Pour combattre le sexisme au travail, la fondatrice du collectif encourage à «taper du poing sur la table» et parle de techniques de «résistance à la critique», que le groupe enseigne lors d'ateliers «empowermeuf». «Il faut aborder le problème avec votre supérieur par écrit», préconise Ophélie Latil, qui affirme que cela peut constituer une preuve.

Quand les mots ne suffisent pas, certaines situations peuvent se régler sur le plan juridique: «On ne le sait pas forcément, mais “l'humour” sexiste peut dépendre du droit pénal.» En fonction des circonstances, certains comportements peuvent effectivement relever du harcèlement sexuel, de l'injure ou de l'outrage sexiste, des infractions punies par la loi.

Delphine Virte évoque également les «réseaux de femmes» pour remédier à l'isolement des victimes: «Avec Femmes ingénieurs, on organise des rencontres pour parler de ces situations et échanger des astuces. En discutant, on s'aperçoit qu'on n'est pas seules.»

Quel est le rôle des employeurs dans tout ça? D'après Ophélie Latil, qui lance sa boîte de diagnostic sur l'égalité femmes-hommes en entreprise, les établissements à dominante masculine doivent prendre le taureau par les cornes avant que des cas de harcèlement ne soient avérés: «Il faut instaurer le dialogue, former à l'égalité et éventuellement penser à un affichage préventif.»

Puisqu'un grand nombre de ces entreprises manquent cruellement de recrues et qu'elles souhaitent décrasser leur image, Delphine Virte remarque qu'elles commencent à s'intéresser aux femmes, mais regrette que les hommes ne s'impliquent que peu dans les conférences données en ce sens.

* Les prénoms ont été changés.

Audrey Couppé de Kermadec

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