Parents & enfants / Politique

La rentrée méprisée des accompagnants d'élèves en situation de handicap

Temps de lecture : 10 min

Alors que le gouvernement avait promis un meilleur statut pour les AESH, cette rentrée s'avère catastrophique, sur tous les fronts.

Manifestation contre les lois Blanquer, le 4 avril 2019, près de l'Opéra Garnier à Paris. | François Guillot / AFP
Manifestation contre les lois Blanquer, le 4 avril 2019, près de l'Opéra Garnier à Paris. | François Guillot / AFP

Ils avaient annoncé la catastrophe dès l'année dernière, tiré la sonnette d'alarme médiatique, appelé à l'aide sur les réseaux sociaux, où les collectifs se multiplient. Ils, ce sont les AESH, pour accompagnants des élèves en situation de handicap. Des personnels précaires, agents contractuels de l'État qui vont accompagner, guider, sécuriser et participer à l'autonomie d'enfants et adolescent·es en situation de handicap scolarisé·es en milieu «ordinaire»[1], à l'intérieur même de la salle de classe et parfois lors des temps de pause.

Enfant avec trouble du spectre autistique, trouble du déficit et de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), adolescent·e «dys» (dyslexie, dysphasie, dyspraxie...), tout·e élève reconnu·e handicapé·e et ayant besoin d'un accompagnateur doit avoir à ses côtés un·e AESH pour lui permettre de mener le mieux possible sa scolarité. C'est le leitmotiv du gouvernement, l'«école inclusive» et les propositions qui en découlent. Sophie Cluzel, secrétaire d'État auprès du Premier ministre en charge des personnes handicapées avait même déclaré que ce serait l'une des «priorités du quinquennat».

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale et de la jeunesse, parlait de sortir de la précarité les AESH (appelé·es AVS pour auxiliaire de vie scolaire jusqu'en 2014[2]), en «professionnalisant» le travail de ces accompagnateurs et accompagnatrices, jusqu'alors non reconnu comme un véritable métier. Mais, au lieu d'éclaircir et de fluidifier un statut pour le moins complexe, les décisions gouvernementales semblent avoir plongé les ultimes résistant·es des AESH dans un état oscillant entre colère froide et résignation démissionnaire.

Petites humiliations, grande désorganisation

Anne, AESH depuis 2006, animatrice du collectif AESH en action, entame sa seconde année en CDI. Elle s'estime «presque chanceuse», ne suivant «que» deux enfants, l'un en CP, le second en CM1. Elle a un contrat de 26 heures pour 817 euros net, rend le collectif très actif sur les réseaux sociaux, et relaie des témoignages d'AESH toujours plus hallucinants. «C'est le bazar complet, s'agace la jeune femme. On touche vraiment le fond là, et la tête la première. En parallèle, je suis syndiquée, et il y a tellement de contrats différents que ça s'arrache les cheveux au pôle juridique.» Car d'un rectorat à un autre, chacun semble n'en faire qu'à sa tête: «Toutes les interprétations des circulaires sont différentes. Quant à la dernière circulaire, celle du 8 juin 2019, sur les nouveaux contrats, elle n'est carrément pas respectée.»

Parmi les problématiques, les affectations dans un établissement. Pléthore d'AESH se sont retrouvé·es à la rentrée sans savoir où ils ou elles devaient aller. Faute de mieux, il leur était répondu de retourner dans leur ancien établissement où, souvent, personne, y compris la direction, ne s'attendait à les voir et où il arrivait qu'il n'y ait pas d'élève à accompagner. D'autres arrivent bien sur le lieu de leur affectation, mais là encore, personne n'a été prévenu. Des petites humiliations qui démontrent une désorganisation, mais qui s'avèrent quasiment des broutilles, comparé au reste.

«Les emplois du temps sont modifiés, on les balade, ils ne comprennent rien.»
Anne, AESH

Car, faute d'affectation et de contrats signés et rendus avant le 4 septembre, nombre d'accompagnant·es n'ont pas été payé·es fin septembre, mais le seront fin octobre. Cette mésaventure s'est déjà produite l'année dernière. Anne se souvient avoir entendu le rectorat répondre à ces travailleurs pauvres: «Vous mangerez mieux le mois prochain.»

Celles et ceux arrivé·es en poste «tombent de haut», remarque l'AESH aguerrie. «Les emplois du temps sont modifiés, on les balade, ils ne comprennent rien. Déjà que c'est un métier sans aucune évolution de carrière possible, alors les gens hésitent...» Sollicité, le ministère de l'Éducation nationale assure pourtant que «cette rentrée s'est nettement améliorée en termes d'accompagnement des élèves en situation de handicap. Nous avons divisé par deux le temps d'attente des élèves en mettant en place des services d'aide et de réponses à destination des parents. Les quelques difficultés restantes sont liées à des notifications d'accompagnement arrivées tardivement».

Ignorance

Le gouvernement avait également promis de professionnaliser le métier. Auparavant, les AESH pouvaient avoir un contrat d'un an ou deux, renouvelable jusqu'à six ans maximum, puis un CDI. Maintenant, ils ou elles ont deux contrats de trois ans avant le CDI. De «la poudre aux yeux» pour ces professionnel·les. Quant à la «formation de soixante heures, elle existait déjà. Et elle est dérisoire, face aux problématiques et handicaps des jeunes que nous accompagnons». En juillet, Anne a payé de sa poche une formation sur les troubles du spectre autistique (TSA) et les «hauts potentiels». Elle soupire: «C'est en train de partir en vrille totale.»

«Des collègues n'arrêtent pas d'appeler en disant qu'ils bossent sans contrat.»
Aurélie, AESH

Un avis partagé par Aurélie, du même collectif, depuis dix ans en poste dont six ans de CDD, les années en contrat aidé ne comptant pas pour l'obtention d'un CDI. «On reste contractuel. Même une fois en CDI, on peut ne plus avoir de travail d'une année à l'autre. Quant aux formations, j'ai souvent demandé à l'Éducation nationale: autisme, langue des signes... Ça sert à rien, ils disent qu'il n'y a pas de budget.» Aurélie suit un seul élève pour le moment, un lycéen «multi-dys», avec qui elle passe quinze heures par semaine. «Il me reste huit heures d'affectation, j'attends avec impatience. Mais l'année dernière, j'ai attendu toute l'année...» Alors que beaucoup d'enfants auraient besoin d'un·e AESH.

La professionnelle a observé un autre problème: des enseignant·es ignorent qu'il y aura dans leur classe un·e élève en situation de handicap, et donc, un·e AESH. Qui, bien souvent, l'ignore aussi jusqu'au moment de rencontrer l'enfant. «Au rectorat ou à l'inspection académique, tout le monde s'en fiche. C'est encore pire cette année, des collègues n'arrêtent pas d'appeler en disant qu'ils bossent sans contrat. Souvent, un chef d'établissement nous demande même d'accompagner un élève qui n'a pas de notification![3]» Avec son collectif, ils ont demandé un rendez-vous en urgence au directeur académique des services de l'Éducation nationale (DASEN).

En travers de la gorge

Cette sensation d'être méprisé·es et peu écouté·es épuise les AESH, qui ne lâchent pas le combat pour autant. Manuel, AESH depuis 2013, membre du collectif parisien Précaires de l'éducation, soutenu par Sud Éducation et la CNT Éducation, reconnaît que «si chaque rentrée est une catastrophe, celle-ci est pire. Et on avait pourtant commencé à alerter très tôt!» Lors des mobilisations contre les lois Blanquer, au printemps, les AESH étaient aussi dans la rue, pour réclamer ce qui semble être une évidence, au vu de leurs missions et de leurs responsabilités auprès de ces enfants, une «professionnalisation du métier, un statut de fonctionnaire».

Car la cerise sur le gâteau de ces statuts précaires et ignorés a un noyau qui reste en travers de la gorge des AESH, et qu'il convient de comprendre. Décidés par le gouvernement en place, ce sont les pôles inclusifs d'accompagnement localisés (PIAL), testés ici ou là en 2018-2019 et déployés sans concertation aucune dès septembre 2019. «Avec les PIAL, les conditions de travail s'aggravent, s'inquiète Anne. Sans aucune analyse et synthèse des endroits où cela a été expérimenté, ils ont fait le choix de les généraliser.»

«En étant une AESH mutualisée, on se coupe en plein de morceaux. Quel respect pour l'enfant?»
Anne, AESH

Les PIAL mutualisent le travail des accompagnant·es, c'est un dispositif de gestion des équipes AESH. En d'autres termes, l'AESH n'est plus affecté·e à un·e élève mais à des établissements. Sur son contrat, Anne a vu apparaître une liste de... Cinquante-cinq établissements. «S'il y a un besoin de remplacement ou autre, je peux donc être amenée à “abandonner” un élève pour un autre. C'est une aberration!»

Concrètement, un collège, par exemple, disposera d'un coordinateur PIAL, qui aura pour mission de dispatcher les AESH sur des accompagnements, souvent dans plusieurs établissements faisant partie du PIAL. Autrement dit, auparavant affecté·e sur un seul établissement, l'AESH peut à présent intervenir sur plusieurs. Et donc accompagner plusieurs élèves, une même journée, sur des établissements différents, ce qui exige de multiples déplacements. «Dans le second degré, des collègues accompagnent jusqu'à dix élèves! s'insurge Anne. Une collègue m'expliquait qu'un élève qu'elle accompagne a trois AESH, dont certains ne voient le gamin qu'une fois par semaine! En étant une AESH mutualisée, on se coupe en plein de morceaux. Quel respect pour l'enfant?»

«Les PIAL sont une nouvelle modalité organisationnelle qui nous permet de mieux anticiper les affectations, assure de son côté le ministère. Les premiers retours font état d'une nette amélioration, le taux d'élèves en attente dans les zones PIAL est nettement inférieur que dans les endroits où il n'y a pas de PIAL.»

«Le bordel de la rentrée»

Pourtant, ce déploiement passe mal, pour les AESH comme pour les parents, qui savent que les jeunes en situation de handicap ont besoin de repères et de continuité dans l'accompagnement. Si le ministère conseille à un AESH qui suivrait dix enfants «d'alerter immédiatement le directeur académique ou le chef d'établissement pour que des solutions soient trouvées sans délai», Manuel, lui, y voit «avant tout une mesure d'économie budgétaire. On voit de plus en plus d'élèves, sur de moins en moins d'heures. Ça devient juste du présentiel, pas de travail de fond possible. Comment nouer une relation de confiance avec l'enfant?»

«C'est de la com', renchérit Anne. Mettre des gens en pointillé sur des accompagnements, c'est juste pour faire gonfler les chiffres des enfants handicapés scolarisés!» Côté chiffres, justement, le ministère de l'Éducation nationale répond que «200.000 enfants sont accompagnés aujourd'hui par des AESH, contre 26.000 en 2006. Difficile de dire que l'école inclusive n'est pas en progrès... D'autant qu'il y a eu 4.500 postes d'AESH équivalent temps plein créés cette année». En attendant, sur la notification d'accompagnement d'un·e AESH, le volume horaire par élève n'est plus précisé. À la place est inscrit «accompagnement mutualisé». «Quelqu'un qui aura cinq élèves à accompagner sur vingt-quatre heures devra jongler avec les emplois du temps, avance Anne. Le pire? Étant donné que ce n'est plus écrit noir sur blanc que le gamin a besoin de dix-huit heures d'accompagnement par exemple, les familles ne peuvent pas contester.»

«Ils ont créé une vraie situation de maltraitance. Ils ne comprennent rien à la réalité de la précarité.»
Manuel, AESH

Si la mutualisation au détriment des enfants révolte les accompagnant·es, un autre problème, intrinsèque au monde du travail, a déjà vu le jour en cette rentrée mouvementée. «Le fait qu'il y ait un coordinateur PIAL implique donc une hiérarchie intermédiaire, explique Manuel. On craignait beaucoup une forme de “caporalisation”, des petits chefs... C'est exactement ce qu'il se passe.[4]» Avec conflits et mauvaise ambiance à la clé. «Avec l'école inclusive, on nous vendait un meilleur statut, on nous disait: “Les AESH vont faire partie intégrante de l'équipe éducative.” En réalité c'est pire, en devenant les subalternes des coordos, ils ont la main sur notre emploi du temps, notre façon de travailler, notre évaluation», s'indigne Sébastien, lui aussi AESH.

Un mépris des enfants et des professionnel·les qui l'a poussé a abandonner le métier, après onze années, dont neuf avec les syndicats, et un burn-out en février dernier. «On sentait venir le bordel de la rentrée. En février, déjà, lors de la concertation collective sur l'école inclusive, ils ont fait semblant de nous écouter. Les circulaires, les contrats, tout est fait pour que ce soit incompréhensible par tous. Alors chaque rectorat fait à sa sauce...»[5]

En attendant, certain·es AESH font le pied de grue chaque jour devant leur rectorat, parfois de longues heures, dans l'attente d'une affectation. Pendant ce temps, des parents désemparés contactent les associations. Ainsi, Charlotte, de l'association MoiToiNousEnsemble74, elle-même mère d'un petit garçon autiste, compile des témoignages de toute la France depuis la rentrée. Parmi ceux-ci, de nombreux enfants sans AESH: «Mon enfant rentre en CM1, il est bénéficiaire d'une notification pour un accompagnement individuel de dix-huit heures, toujours pas d'AESH pour la rentrée»; «Hier midi, lorsque je récupère mon fils de 10 ans, il est ravi que son AVS de l'an dernier ait fait la rentrée avec lui. Sauf que le lendemain j'apprends qu'elle n'a pas son contrat pour l'instant et qu'elle ne sait pas si elle sera là la semaine d'après. À l'école, personne ne sait rien.» Des témoignages similaires, Charlotte en reçoit plusieurs chaque jour.

«Ils ont créé une vraie situation de maltraitance, résume Manuel. Ils ne comprennent rien à la réalité de la précarité. Et ils la rendent systémique. Ce sont les syndicats qui informent les collègues. Le rectorat n'envoie aucune info.» Alors le collectif Précaires de l'éducation et Sud Éducation Paris se sont rassemblés mercredi 2 octobre devant le rectorat de Paris. «Sans nous, il n'y a pas d'école inclusive. Or, ils nous méprisent.» Pour tenter, encore une fois, de se faire entendre. Pendant que les enfants en situation de handicap payent les pots cassés de cette politique de la précarisation.

1 — Par opposition au milieu dit «protégé», établissements sociaux et médico-sociaux. Retourner à l'article

2 — Aujourd'hui, on entend encore parfois le terme AVS. Les AVS étaient souvent recruté·es via les contrats aidés. Retourner à l'article

3 — Pour bénéficier d'un·e AESH, l'enfant ou l'adolescent·e doit être reconnu·e en situation de handicap par la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). La commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH), instance de la MDPH, délivre alors une notification. Retourner à l'article

4 — D'après les différents témoignages recueillis, là encore, c'est le flou, le coordinateur PIAL semble différer d'une académie à une autre. Il peut être un AESH, un chef d'établissement, un enseignant... Il peut en tout cas être quelqu'un qui n'y connaît absolument rien en handicap(s). Il doit être volontaire et touche une indemnité. Retourner à l'article

5 — En ce qui concerne les quotités horaires, une nouvelle manière de calculer les heures a vu le jour à la rentrée. Présentée positivement par le gouvernement, la mesure précarise davantage les AESH. Jusqu'à présent réparties sur 39 semaines (dont 36 de temps scolaire), les heures annuelles sont passées à 41 semaines. Les semaines restantes sont censées compenser les «heures invisibles» (temps de réunion, de préparation, équipe de suivi de scolarité...). Or ces cinq semaines «en plus», à titre de compensation, sont devenues aujourd'hui une enveloppe d'heures «réclamables»... non quantifiées ni mentionnées sur les contrats. Par exemple, pour un 60%, soit 24 heures par semaine jusqu'à l'année dernière, c'est devenu 23 heures + 3 heures 45 d'heures invisibles. Soit 26 heures 45 en réalité, pour le même salaire. Retourner à l'article

Elsa Gambin Journaliste indépendante, ancienne éducatrice spécialisée

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